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29 septembre 2016 4 29 /09 /septembre /2016 15:57

 

 

 

 

Il y avait un homme torse nu il y a quelques jours, assis, à la

rambarde de son balconnet, il faisait soleil.

 

Il est de nouveau là, en chemisette entrouverte à son balconnet,

les mains jointes en son giron, la tête qu’il relève parfois, sans

doute, qu’il penche vers sa gauche. Il profite de cet automne

chaud. Je le vois de ma terrasse, je n’insiste pas dans le regard,

je retourne travailler, le soir je ne le vois plus, je ne sais plus à

quel étage il étalait son torse, le soleil se couche tôt en

automne, tous les étages se ressemblent. Parfois la tête s’est

inclinée vers les mains vers un livre, peut-être lit-il. Peut-être ne

sait-il pas qu’on le voit. Il lit – quoi ? – forcément : je l’ai vu

fermer sa fenêtre, j’ai vu ses bras sous la chemisette et ses

mains tenant un livre. Et m’en suis retourné travailler.

 

J’interviens dans des classes Terminale théâtre, cette année en

option facultative. Grosso modo une vingtaine d’élèves –

certains sont en voyage scolaire lorsque j’arrive le premier jour

au lycée. Le professeur me propose « les auteurs

scandinaves », pourquoi pas – je pense et dis.

 

Je (re)cherche des textes, les présents (Noren, Fosse, Lygre,

…), je retourne aux vieux, Ibsen, Strindberg, me redis

aujourd’hui qu’Une maison de poupée est à rejouer tous les

jours. Les fenêtres de l’immeuble d’en face sont fermées, Paris

est sous les nuages. À repérer toujours au même endroit

l’homme torse nu ou à la  chemisette entrouverte, exactement

sous l’arc du chèvrefeuille, je sais où l’homme se tient, j’ai

compté deux étages à partir du ciel.

 

Un roman peut commencer ainsi, je ne suis pas sûre d’attribuer

un âge, une situation autre que celle de la fenêtre à l’homme

torse nu chemisette bras pendants face au soleil, remarquable

quand mes fesses s’ankylosent dans le fauteuil face au clavier,

que je les remue à éplucher les feuilles d’automne sur la

terrasse, un œil mine de rien sur l’homme grisonnant ou quand

je quitte terrasse, homme, etc. pour ambuler dans les rues

parisiennes à seule fin de retrouver mes fessiers.

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 14:37

 

 

 

 

J’ai assisté à plusieurs mariages, je ne sais pourquoi à chaque fois mes yeux s’humidifient – la chaleur, les parfums, la claustrophobie en salle de mairie, …

J’ai été demoiselle d’honneur, une photographie l’atteste, j’ai une couronne de fleurs, l’air maussade voire mauvais, ma mère disait que la cérémonie durait et que j’avais faim, j’ai dû pleurer.

J’ai été témoin, ma signature figure, propre au moment précis du paraphe.

Pardon, je ne me souviens guère des dates… Je sais que j’y étais de toute mon âme, de tous mes yeux embués.

Je revois Dominique en arceaux crinoline le soir de son mariage, son corps sous les arceaux, impertinente ; aujourd’hui elle est morte, je ne sais depuis quand, c’est impensable.

Samedi soir j’ai bu du champagne avec Régis et Sébastien – beaux, très beaux –, l’automne arrivait, et sa subtile fraîcheur canaille. J’étais conviée pour la première fois à un mariage institutionnel (je cherche un synonyme, mais non, ne trouve pas ou ne cherche pas) homosexuel. Mon intitulé « …homosexuel » date de maintenant, 13:47 ; samedi soir, nous étions en verve, causeurs, embrasseurs des jeunes mariés, sans autre pensée.

J’ai pleuré dans les bras de Régis qui pleurait aussi, des larmes de joie, de reconnaissance comme lorsque nous répétions Ainsi se laissa-t-il vivre d’après Robert Walser, mis en scène par Guillaume Delaveau, étonnés par ce qui nous arrivait, le texte trouait nos yeux, demain, nous contiendrions notre émotion lacrymale, nous sommes des messagers, des acteurs.

Samedi, des enfants, des parents, des amis et leurs enfants et leurs parents allaient, conversaient, souriaient, riaient, nous nous croisions sous la banne rouge à la Villette, ça n’est pas courant, j’avais verni mes ongles de main, le répétais à qui ne les voyait – je buvais du champagne et le rouge de l’auvent écrasait toute couleur… Je rencontrais pour la deuxième fois David L. qui arrivait de Tanger. Je reconnaissais le frère de Sébastien, ils se ressemblent tant.

Au temps pour eux, uniques, vivent les mariés Régis et Sébastien !

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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14 septembre 2016 3 14 /09 /septembre /2016 20:38

 

 

 

 

 

 

 

 

Je voudrais que jamais ne s’arrête la brise qu’embaument les derniers œillets ivoire à l’heure où le soleil s’est carapaté d’ici où je vois quelques jeunes gens aux fenêtres du nouvel immeuble blanc construit pour eux dans ce souci municipal attentif réglementé.

Les rosiers décapités de leurs têtes défleuries éclatent de jeunes pousses – je guette le bourgeon, je le sais.

La digitale est morte, j’ai vidé le pot, je l’aimais tant, et son arrogance à monter plus haut que le tuteur. Une saloperie de bestiole sans doute…

Les hortensias sont envahis de « salade », dur à arracher, j’ai abandonné (pour l’heure). Ils devaient être rouges, rose rouge, je ne les ai pas vus, j’étais ailleurs. Demain.

Je crois aux limaces, je les maudis, je vois leurs traînées baver sur le terreau. Je m’arme de gants, je ferme les yeux, c’est pas gagné.

Ma première récolte d’origan : comme si j’étais en Grèce, crois-moi.

La misère mauve chapardée à Tanger, qui ne crève jamais, qui s’étale, qui gèle, qui refleurit cœur jaune si on veut bien le voir.

Le tronc des frangipaniers a grossi, ils perdront leurs feuilles bientôt, ils n’ont pas encore fleuri cette année, patience.

Chère Valérie, les euphorbes milii de Villeréal ont grandi, coriaces épineuses, rouges, elles commencent à se déhancher, joie !

Clématites et chèvrefeuille s’enlacent, soubresauts cramés, soupirs de nuits d’été.

Penser à couper un peu de livèche et l’émincer sur le riz.

Il m’arrive de rêver à un jardin à moi, aux larges dimensions et horizon (pas trop quand même) avec véranda – cela va de soi –, où je finirais par reconnaître chaque chant d’oiseau, mais comment vivre hors ma petite terrasse urbaine avec vue de ma cuisine sur le nouvel immeuble blanc estudiantin – déjà nous nous voyons sans nous connaître ? 

 

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 17:40

 

 

 

De fait tu n’oublies pas, c’est comme le vélo. Sauf que tu n’as pas le casque des sportifs, sur les berges de Charente, qui te doublent sans un regard (t’as pourtant la robe au vent, non ?) ; tu peux donc valser dans les ajoncs, ni vu ni connu, ou te prendre une caillasse en pleine tête – tu pourrais alors oublier un peu, beaucoup, passionnément…

Tu gardes le meilleur pour la fin quand vieille à la chandelle, l’œil définitivement humide, tu te gobergeras des souvenirs lointains, égrillarde parfois, tremblotante toujours des premiers émois.

Bref.

Tu es allée voir C. à la demande de C. donner un coup de main à C. chez lui pour une traduction allemand/français. Il t’arrive de revoir C. à l’occasion de spectacles, d’enterrements. C. et toi vous êtes connus à l’école du Théâtre National de Strasbourg. Tu te souviens très bien. Un jeune homme mince, châtain blond foncé.

Vous avez travaillé et beaucoup parlé. En bas de l’immeuble parisien, une piscine municipale, tu pourrais revenir avec ton maillot. Tu avais ce pressentiment : E.C. est morte il y a deux, trois ans, cancer du pancréas.

 

Tu habitais le douzième arrondissement, tu rendais visite à E.C. dans le neuvième. Tu aimais beaucoup. Vous parliez théâtre et de la soie qu’elle peignait. Vous dîniez d’épinards et d’œufs durs. Elle était brune, une mèche noire sur son grand front blanc, de Bar-le-Duc. Ou de poulet frit dans le restaurant américain. C. te dit qu’il y buvait du champagne, c’est possible, tu ne sais plus. Tu te souviens d’un antre haussmannien, des livres, de votre face à face, de cet échange agile entre femmes pudeur. Son hospitalité. Elle n’est jamais venue chez toi. On venait toujours chez elle. Tu ne sais comment pourquoi quand vous avez arrêté vos rendez-vous. Tu sais maintenant qu’elle est morte, elle avait changé d’appartement, C. te l’apprend. Si tu as bonne mémoire, E.C. était bibliothécaire au Louvre.

 

Tu as revu B., étudiant à l’école de journalisme à Strasbourg, dans le métro, station Reuilly-Diderot, tu n’as pas osé l’aborder, à quoi bon. Tu l’as bien reconnu. C’était un très bon danseur.

 

Parfois tu as cherché. Souvent ton amie Carola Goldstein.

 

Tu gares ton biclou sur le vieux ponton Zodiac en bord de Charente, tu les distingues tous, emmêlés, charriés, grouillant dans ta balance pleine de crevettes, chacun à sa manière, fugitifs, en clapotis argent dans la nuit américaine.

 

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 09:52

 

Rochefort, rue Chanzy, 25 août 2016

 

 

Tu sais, il fait très chaud comme lorsque ma mère épinglait une serviette mouillée au chambranle de ma fenêtre, comme lorsque nous mimions une sieste sur mon lit, en culotte, torse nu. Pas la moindre brise, les têtes suaient, nous parlions, parlions, oubliions l'extrême chaleur et la proximité des autres chambres d'étudiants en allant pisser à poil dans les toilettes sur le palier.

 

Une frange d'ombre à pic de la digue, je m'y installe, et mon bouquin et ma bouteille d'eau. On entend le tracteur d'un boucholeur là-bas, loin, c'est marée basse. Des exclamations d'estivants en short, T-shirt fluo, bottés revenant de leurs pêches. Il y a un camping planqué derrière les fourrés.

 

Le soir ma tresse n'avait toujours pas séché, mes cheveux étaient blancs de sel et de sable, je ne les rinçais pas, on ne m'en voulait pas, on me proposait de la Biafine pour mon coup de soleil sur le nez. Sur la plage de Saint-Marc, des Scandinaves hâlés aux cheveux blancs. C'était pour ça sans doute.

 

Quand la frange s'effiloche, je monte sur la digue, il y a toujours un peu d'air là. Un ciel bleu, des kilomètres d'estran rouillés mouillés, deux échassiers qui ne mouftent pas, et puis parfois un éclat de voix loin là-bas dans la boue. Du soleil et une baraque noire contre laquelle je m'abrite du soleil et lis. Une dame qui lit aussi, qui dit, plus jeune je supportais bien le soleil, je lui réponds par un sourire, c'est à moi qu'elle s'adresse, à qui d'autre sinon ? Les quelques pêcheurs sont rentrés au camping, un chien halète et s'affale à nos pieds, on nous dit, c'est sa place préférée, la dame soupire, il doit avoir soif, avec un petit reproche, tout petit mais quand même un reproche. Je lève la tête, j'ai dû sourire encore. Nous sommes des bien aimables sous la chaleur. Parfois des cyclistes avec casquette ou chapeau passent. L'océan est bordé d'une jolie promenade toute en rondeurs, facile.

 

Le matin nous nagions jusqu'aux bateaux, nous en plongions, l'eau était très claire. Dans mes souvenirs. Je m'étais écorchée aux rochers, en me redressant sur le sable, je dégoulinais de sang, ça piquait, les copains compatissaient, je haussais les épaules, c'est rien, ça piquait quand même. J'avais l'onglée, ma tresse mouillait mon tricot dans le dos.

 

Ma mère préférait « ami » à « copain », non, elle préférait « amie » tout court. Elle avait quelques principes de langage et des manières, parfois. Quelles amies vas-tu inviter pour ton goûter d'anniversaire ? Sur la photographie, autour de la table, nous avons toutes un chapeau pointu en carton coloré retenu par un élastique sous le menton, il y a Katia Prautin, les sœurs Haenel, Gloria Dietrich, mon petit frère est toléré, il a le même chapeau. Nous buvons du Sinalco dans des grands verres, à la paille. Ma mère a coupé mes nattes la veille, ça repoussera dit-elle à mon père qui, comme tous les pères, aime les cheveux longs des filles.

Ensuite nous jetions les miettes du gâteau aux mouettes sur la Spree, ça caillait, la nuit nous tombait dessus.

 

Je fais la molle, je pédale lentement vers les marais d'Yves que je n'atteins pas : ils renforcent, consolident digue et remblais. Le chemin est barré. De gros engins rouges, jaunes qui crachent de la caillasse. Loin là-bas l'océan monte.

 

Sa haute silhouette est courbée, son regard à terre. Il remplit à peine un pochon de coquillages : il est très sélectif. Quand il enlève son chapeau de paille, je remarque ses boucles raplapla, presque blanches, il a un beau visage toujours, coloré maintenant. La petite allongée garde la tête à l'ombre de la digue, le soleil couvre le reste du corps, sur la photographie, on peut croire que ses membres, ses seins, son ventre sont protégés par un voile opaque, immaculé. Quand je me lève pour grimper sur la digue, mes fesses sont trempées par le sable humide, là-haut, mon pantalon sèche en moins de deux, l'air l'agite autour de mes jambes. J'observe deux échassiers et l'étendue mouillée rouillée. J'entends distinctement quelques clameurs d'estivants. Puis je m'assois à l'ombre de la baraque noire.

 

Carola Goldstein me manque ; nous révisions le bac et l'abitur au bord de la piscine, vers Tegel peut-être – je ne sais plus. Je serai avocate, me confiait-elle.

 

Il faut attendre pour se baigner, il faut attendre que la marée recouvre aux trois-quarts le piquet planté sur la plage. Avant les pieds s'enlisent dans la vase. Les enfants aiment ça, je les entends rire, et les parents hurler en vain.

 

Dans la chambre du premier étage, je me demande d'où vient le tapis tressé bleu-vert, orangé, Catherine me dira. Après la sieste.

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 09:16
vacances (suite)

 

 

 

 

Je n'entends rien aux oiseaux, c'est dommage. Oui oui.

Ils envahissent, tapissent le clocher de l'église de Rochefort après que la cloche s'est tue. Vers vingt heures. De la terrasse je les vois, je ne peux les entendre encore moins les nommer.

Mais quand même je m'y intéresse.

Comme je m'intéresse aux froufrous glauques de la Charente, aux arbres africains, à la vieille dame à l'étal du poissonnier, qui comme moi raffole des dos de raie hop hop dans la poêle, le reste effiloché le lendemain avec des câpres en salade et une jonchée en douceur dans son jus d'amande pour dessert, à la tignasse des herbes hautes sur les berges, au vert-de-gris du ponton Zodiac, à l'argent des serres des bégonias, …

Je tente d'observer les oiseaux, je note qu'à vingt et une heure quinze un lundi, ils désertent le clocher, petit à petit – c'est l'heure de vider les assiettes des arrêtes de maigres dont les guêpes, les abeilles (?) sont friandes. Le mardi soir ils se sont fait la malle un peu avant, le mardi était-il plus frais que le lundi ? Est-ce une raison ? Je verrai bien ce jeudi soir. La veille je n'y suis pas, j'ai rendez-vous avec d'autres plumages, des échassiers connus par cœur, là-bas, vingt minutes à vol d'oiseau, un peu plus en guimbarde via Breuillet.

Je reviens chez moi après huit ans d'absence, j'ai le paysage dans les sandales, je peux ne regarder que l'océan, je sais quand baisser la tête pour passer sous les yeuses du sentier des douaniers, le marchand de glaces du Pont du Diable n'est plus là, je le savais. Ma maison a été retapée finement, sobrement.

Francis est en bleu de travail et chapeau de paille, il consolide tous les ans le portail qui s'écroule, dans le vestibule le marbre du gros meuble est encombré par les ambres solaires, les masques tuba des enfants, des clés, la jarre de sel de Guérande, les tickets de manège, des dépliants, des outils de jardinage, du sable, on a gonflé des ballons, on les a accrochés dans les arbres pour l'anniversaire de la petite, on a commandé un vacherin – les enfants rapporteront l'emballage consigné et empocheront les centimes. Le matin je pars tôt nager, je me brosse les dents au-dessus de l'évier, je sors par la porte de la cuisine, ils dorment tous, je fais s'envoler les oiseaux et les écureuils au jardin. L'après-midi, avec les filles nous nous vautrons sur mon lit dans une semi-obscurité à chuchoter, à rire, le soir on nourrit les hérissons. Trente-six mille sensations que la maison vendue restaurée jolie suinte. Je nous entends toutes, tous.

Ils auraient pu cependant éviter ces lanternes extérieures moches, sans doute n'ont-ils pas encore aperçu les lucioles accrochées aux chênes verts que tante Kinette déteste... Oui oui.

Jeudi, de retour à Rochefort, j'ai laissé s'égayer les oiseaux sans leur accorder la moindre des attentions. J'avais les yeux ailleurs, le corps sur le sable chaud de la conche face à Cordouan.

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 14:08

 

 

 

 

 

 

    Je n'ai pas encore revu la dame de la Charente. Je suis arrivée

dimanche.

La place Colbert est défigurée par une grande roue mais si je m'assois à

l'extrémité du café des Demoiselles je peux quand même apercevoir les

beaux vieux immeubles d'en face, radoter un peu moins quant à la stupidité

de cet engin érigé et laisser le soleil déclinant caresser ma joue gauche.

 

Je suis allée en vélo sur le ponton à l'heure où les pêcheurs jettent leurs

balances à la flotte, pile au moment de la marée étale, c'est là, paraît-il, que

les pauvres gourdes de crevettes se jettent dans les filets. Demain j'irai

pêcher la crevette.

 

À Fouras aussi. Mais en bus. Je me suis assise sur les marches qui

descendent vers la petite conche, les vagues fouettaient les murs d'enceinte

des villas chic très privées et les grilles acérées de leurs escaliers privés. Je

peux rester longtemps ainsi à regarder l'océan racoleur changer de robe

comme d'humeur, glauque, irisée, vaporeuse, fourreau ; je peux avoir un

livre en main, qui volette, ne séchera jamais à cause du sel, et les poches

de mon habit poivrées des fleurettes jaunes de la dune ; le soir, ma bouche

est gercée, mes yeux fébriles, mes nattes mouillées qui ne sèchent pas, à

cause du sel lorsque je vois encore ma mère nager dans la Baltique, loin,

loin.

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 12:06

 

 

 

 

 

 

 

Je prendrais bien un petit rosé, j’aurais revêtu une petite robe à fleurs, chaussé des sandalettes à  fines brides, tout ça, à la terrasse du Bar Minot sous les micocouliers, près de la fontaine aux gouttelettes.

 

Mes petons aux ongles vernissés seraient chatouillés par le brin d’herbe que Jeannot s’amuse à faufiler entre les orteils des touristes,

 

« pitis, pitis », siffle Jeannot à quatre pattes, caché pour toujours sous les tables, au travers les barreaux de chaises, de jambes, et les touristes, et moi touriste de nous affoler, de donner le change au gamin aux genoux croûtés, au rire aigu, d’en redemander

 

parce qu’on chérit Jeannot, qu’on retrouve l’été un cheveu en moins, des taches de son en plus sur le crâne comme autant de piquages minuscules

– comme quand j’étais au jardin d’enfants et que je m’ennuyais à découper à l’aiguille des formes –

 

qui cherche la petite bête

 

parce que sans Jeannot y a plus de Minot ni de petons chatouillés ni plus de conversation convenue interrompue à propos du paysage,

 

trouée par les brindilles de Jeannot qui nous énerveraient longtemps encore les pieds

 

si les éclats reçus là-bas qui l’avaient promu orphelin parmi tant d’autres sur l’estran, à Seillans ou ailleurs,

 

en Syrie par exemple,

 

ne l’avaient empêché de grandir, ne l’avaient tué au petit matin

 

malgré tout l’amour des bistrotiers pour lui, Yahya,

 

leur Jeannot devenu, ce mioche à niches à l’abri à ramper sous nos tables, à nous agacer pour de vrai en été sous l’azur. 

 

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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22 mai 2016 7 22 /05 /mai /2016 17:37

 

 

 

 

 

 

Il n’y a aucune urgence, il était une fois des actrices – c’est ainsi qu’elles se rencontrent – qui ont beaucoup d’enfants : des joyeux, des hauts et des bas, des bâtards, des primesautiers, des chanteurs, des écrivains, des baladins, des outre-Manche… L’une mourut.

C’est assez rare pour être exprimé, il était une fois et pour toujours jusqu’à maintenant, ces retrouvailles où l’une pour l’autre, à chacune ses misères, sa survie – ça n’est pas un gros mot, c’est ainsi très vivant et ses angoisses.

L’une transporte l’autre, les unes ne sont jamais loin des autres.

Nous marchons comme nous pouvons, nos pieds sont des palmes, nous claquons le bitume de nos talons.

Nous voir, nous embrasser est important – nous sommes des tactiles odorantes –, nous entendre est essentiel, c’est primaire, c’est en premier depuis quinze ans, mais oui, déjà et encore.

Je salue les passants de la main, à la fenêtre Ledru-Rollin, qui me saluent, qui entendent la musique de l’anniversaire de Vanessa. Je cause avec l’une, l’un,  l’autre. Ces instants qui sont un moment de bonheur.

Les précieuses amies, oui. Comment les entendre autrement. 

Published by emmanuelle grangé
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16 mai 2016 1 16 /05 /mai /2016 12:52

 

 

 

 

 

 

 

 

Un mot entraînerait un autre mot… « La facilité vient en commençant, comme la vie et la mort… il suffit d’être bien décidé. C’est en parlant qu’on trouve les idées, les mots, et puis nous, dans nos propres mots, la ville aussi, le jardin, on retrouve peut-être tout, on n’est plus orphelin.[*]»

Les citations m’ennuient, aujourd’hui je continue à apprendre celles de Ionesco, ce ne sont plus des citations, c’est un marais captivant qui deviendra joyeux, fluide, nôtre – je détournerai les flaques, toujours révérencieuse –quand je le traverserai par cœur, il reste un petit mois avant la première répétition.

Nous ne sommes pas des bœufs, je ne suis pas une vache. J’apprends, je rempote l’euphorbe, je fais gaffe aux épines, je les vois tendre vers le ciel, piquer du nez vers la terre, les points de suspension sans majuscule après, cet après-midi j’irai au cinéma, auparavant j’aurai fait griller de l’aubergine, du poivron jaune, je les parsèmerai d’huile d’olive, de piment d’Espelette – il faudra redire à Alexis que j’ai épuisé son origan unique. « Il m’avait bien semblé entendre des barques… *» Le rhododendron explose rouge sur la terrasse. « J’ai peur quand même… Qu’est-ce que je fais là ?... *» (nb : ici majuscule après les points de suspension)

J’ai revu E. l’autre soir, nous avons dîné, causé. De plein cœur. Ensemble. Il faisait doux après la pluie. Dehors.

S. a fini par s’offrir un palmier et deux rosiers, un blanc et un rouge ; de ma fenêtre je les vois. J’aime bien S., c’est un joli voisin ; même s’il n’aimait pas la cuisine et l’horticulture, je l’aimerais bien, je crois. Il a un joli visage qui plonge dans l’âme. C’est sérieux mine de rien. Comme cet homme qui m’a proposé de jouer Les Chaises, que je connais un peu.

Le père et la fille ont un léger différend quant à la circulation de l’information dans les médias. Elle : On parle de la France, de la Belgique, très peu de l’Afrique ! Lui : Mais pas du tout ! Nous sommes d’accord à propos du vinaigre balsamique suffisant sur les légumes grillés.

Je photographie les plantes au printemps sur la terrasse, pas tous les jours mais presque – elles se déploient entre deux averses –, le rhododendron, le Ronsard, la digitale, les hortensias, les trémières, les clématites, le convolvulus, le rosier orangé, le lilas, la livèche, la mélisse, l’euphorbe, les plantes grasses, les œillets, les campanules, la vigne vierge, le sophora, … c’est beaucoup, cinquante-deux pages A4 aux pétales, pistils tous différents, timides encore, froissés, retors, à repasser.

« — Ça va, ça va… je fais ce que je peux… je ne suis pas une mécanique… Qui sont-ils tous ces gens-là ?

— Asseyez-vous, asseyez-vous, les dames avec les dames, les messieurs avec les messieurs, ou le contraire, si vous voulez… Nous n’avons pas de chaises plus belles… c’est plutôt improvisé… excusez… prenez celle du milieu… voulez-vous un stylo ?... téléphonez à Maillot, vous aurez Monique… Claude, c’est providence… Je n’ai pas la radio… Je reçois tous les journaux… ça dépend d’un tas de choses ; j’administre ces logis, mais je n’ai pas de personnel… il faut faire des économies… pas d’interview, je vous en prie, pour le moment… après, on verra… vous allez avoir tout de suite une place assise… mais qu’est-ce qu’elle fait ? Plus vite, Sémiramis…

— Je fais de mon mieux… Qui sont-ils tous ces gens-là ? *»

  

 


[*] Les Chaises, Eugène Ionesco, 1951

 

 

 

 

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