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25 juin 2017 7 25 /06 /juin /2017 12:44

 

 

 

Louise aurait aimé corriger mon écriture, Louise fut bibliothécaire, Louise était imbattable au scrabble et avait cette manie de conserver tous les contenants en plastique et bouts d’emballage en carton dans lesquels elle pouvait entasser les restes au frigo, sur lesquels elle écrit encore des listes. Louise n’a plus les yeux en face des trous, elle s’emmêle les pinceaux avec les deux téléphones, l’un interne, l’autre externe. Elle voit trois fils, elle a raison, un fil est double. Dans la maison de retraite. Louise est pleine d’humour, encore, nous rions toutes les deux.

Elle voit une tache sur le livre Leonard de Vinci dressé sur la vitrine, c’est quoi, cette tache ? C’est un thermomètre, c’est la canicule, on surveille la température. Tu peux l’enlever ? Oui.

Elle demande que la pile de courrier décalée sur le bureau par elle ne sait qui soit remise, droite, voilà, merci.

Je pense qu’elle ne va plus se rappeler mon livre, or : alors, ton bouquin ? Je le lui donne. Elle chausse ses lunettes plus une loupe, j’ai très peur, de longues minutes passent. C’est quoi, l’histoire ? Je résume le mieux possible. Elle écoute sans broncher. Puis j’écris un truc dédicace sur une page. Puis je vais arroser les jardinières à l’ombre sur le balcon.

C’est l’heure du goûter, on apporte des mignardises que Louise ne peut goûter à cause du diabète, mais tous les jours, sans doute, on apporte, amène, ces gâteries rédhibitoires. Louise aime bien le thé.

Nous rendons visite à Louise. Elle se plaint à peine mais quand même de me voir moins que Thierry et Serge. Elle a une mémoire d’éléphant trouée. Quand nous partons de la maison de retraite, elle dit, salut les amis ! Elle est fatiguée sans doute aucun de nos bavardages et nous attend pas trop tôt pas si tard. Il est possible qu’un jour pas si tard on nous annonce que Louise a fermé les écoutilles, elle est dans son lit, se redresse pour boire son thé, demande un bac d’eau pour rafraîchir ses pieds, ses fils et mari l’attendent, qui sont morts avant elle, elle en a un peu marre, tu sais.

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Published by emmanuelle grangé
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15 avril 2017 6 15 /04 /avril /2017 12:49

 

Dans un premier temps, une chaussette pleine de confiseries devant la porte des enfants, aucune menace de Saint Nicolas. Autant d’attentions particulières que d’enfants. Puis des livres qu’elle enveloppait pour qu’ils ne trouent pas la chaussette. Avec des images puis sans images enluminantes, des livres et des rouleaux de réglisse – quand même –, achetés au marché de la Müllerstrassse.

Dans l’appartement bourgeois, on décorait les tables, les guéridons des boîtes de chocolat, de marrons glacés, enguirlandées. Mille cartes de vœux d’URSS, d’Allemagne de l’Ouest, d’Allemagne de l’Est, debout devant les plantes vertes, la crèche était l’œuvre du père, en papier kraft froissé. On dînait de sprats de la Baltique, de trucs poissonneux mijotés par la mère, de Salzkartoffeln, on goûtait aux chocolats après les cadeaux sous le sapin. On s’embrassait. On avait cassé la tirelire, on avait offert au père une grosse carafe dans son étui en cuir, à la mère, une grosse broche doré, on avait déballé je ne sais plus quoi.

Elle ouvrait les fenêtres, parfois on se gelait, parfois un rayon de soleil nous aveuglait. Chaque enfant avait son panier, qui s’en allait glaner les œufs des cloches, les crottes du lièvre, dans l’appartement de la Müllertrasse. Elle ouvrait les fenêtres parce que depuis son baptême juste avant son mariage on lui avait dit quelques trucs à propos du pape et des traditions. Il fallait ouvrir les fenêtres pour que les cloches de Rome déversent leurs gâteries. Je ne me rappelle plus la voix de la mère parlant allemand, mais le lièvre de Pâques, oui. Osterhase, s’appliquait-elle à dire, celle qui avait une passion pour les Huguenots de Berlin. Le père racontait la différence entre lapin et lièvre, le lièvre a de grandes oreilles, le lapin, des plus petites. Des jours après, on dénichait encore un œuf pondu et déposé par le lièvre entre les feuilles rouges du croton.

Dans le ventre du lièvre, des petits œufs pastel en sucre, tu le secoues, tu les entends, tu casses d’abord les oreilles, un peu plus pour que les œufs se déversent dans la coupelle que Fräulein Wegner t’a offerte pour y accumuler les timbres poste qu’elle te réserve, que tu donnes au frère, dont tu ne sais que dire quand elle te les propose dans le bureau allié de circulation de ton père, tu les acceptes, tu préférerais le taille-crayon vissé à la table de Fräulein Wegner ou ses gommes blanches, tu ne lui dis pas, tu dis merci à la vieille demoiselle qui n’oublie jamais tes anniversaires, ni Noël, ni la nouvelle année, ni la mort de tes mère et père. La nuit, tu préfères le chocolat.

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 17:10

 

 

 

 

 

 

Entre le petit-déjeuner et la rencontre quotidienne avec ses élèves, il lui reste quinze minutes : elle s’installe sur le canapé et lit.

 

Elle a recouvert le livre de papier cristal, un fichu en coton fleuri autour du cou, des lunettes, un cabas à ses pieds, assise sur la banquette du métro, c’est un livre de bibliothèque, je distingue le code-barres.

 

L’allure d’un poids plume, un anorak vert, l’index adroit sur la liseuse.

 

Il nous arrivait de ricaner de sa lecture obligée ; j’avais en main, allongée, Les solidarités mystérieuses ; chacune son sofa, son livre, dans le séjour, sous la lumière d’un après-midi à Tanger.

 

La grande savait lorsque la petite ne comprenait pas : la petite avalait le mot ou la phrase abscons. La grande proposait, je lis une page, tu lis la prochaine, tu me dis quand tu ne comprends pas, je t’explique.

 

L’enfant préférait Gros-Câlin à Harry Potter, la mère était très fière.

 

Le soir, maman me lisait Les Malheurs de Sophie, c’était toujours trop court, alors j’appris à lire toute seule, je crois…

 

Il recopie le texte dans un carnet qu’il emporte avec lui, dans la poche de sa veste, sur le cœur.

 

Il avait une loupe sur sa table de travail, une autre sur son chevet, une troisième près du fauteuil, il oubliait dans la cuisine ses lunettes qui ne servaient qu’à déchiffrer les modes d’emploi sur les boîtes de conserve.

 

Grand-père est russe qui offre tout Maupassant et le peu de Griboïedov à sa fille qui me parlera de Bakounine.

 

On peut tout lire d’un coup, ce sont des scènes, on peut enfiler les scènes comme des perles. Il y a une photographie pour chaque scène qui porte un titre. Il y a un titre qui chante trois fois, « La maison où j’ai grandi ». Le matin, la lectrice savoure le café chaud et une vignette de Scènes de la vie tangéroise de Roland Beaufre, doux, crissant, souriant. À chaque jour, sa scène et son image en léger décalé.

 

Il lit à voix haute Marguerite Duras, avec cette chaleur, ce ventre, cette vie-là, sans plus de démonstration, Michael Lonsdale.

 

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Published by emmanuelle grangé
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20 février 2017 1 20 /02 /février /2017 16:50

 

 

 

Il y a bien longtemps, ces instants de joie et d’ennui… Ces amers-là. Au coin de la rue Stendhal, la montagne glabre, à Mounier, les neiges éternelles – sur la terrasse, je les voyais roses, soupirant, je les déclinais, je ne pensais à rien, je le jure, elles m’engloutissaient, j’allumais le réverbère, je ne bougeais d’un pouce. Parfois nous dînions d’un truc du frigo sur la terrasse sous la loupiote, d’un verre à remplir, nous conversions de la journée de répétition, comme ça, béats face à la montagne. Nous serpentions immobiles. Sans doute étions-nous des fatigués heureux. Ces instants-là. De laboratoire. Le matin, nous nous prodiguions le texte sans ennui, nous découvrions la virgule incongrue, ponctuelle, diseuse de sens. Devant la montagne argent, blanche ; un peu plus bas, le samedi, un couple déjeunait au soleil, à l’infini sous une banne.

Je passais en tramway la place de la Préfecture, je ratais la photo des immeubles bourgeois au bas de la montagne, il m’arrivait de causer avec une passagère, de ça ou d’autre chose, ainsi, à l’aimable nous étions, ou encore de sourire à l’enfant qui me souriait. Plus tard je délaissais le tram pour marcher dans la ville que je connaissais par cœur, les immeubles moches, les places devenues parking, l’Isère et ses escaliers, les toits vieux ou neufs, la montagne qui me surprenait toujours, grise, blanche, bleuâtre. J’aimais y marcher.

Je rejoignais mon havre. Je révisais mon texte. Bientôt la salle se remplirait, j’entendrai tapie en coulisses, je m’en irai leur dire mon texte, mon corps, j’oubliais tout, le travail quotidien, j’entendais mon compagnon et tous. Le public a applaudi, applaudi ! Quand je repartais, la nuit avait avalé la montagne. Je buvais un doigt de Chartreuse, je me figurais le silence là-haut. À Grenoble.

 

 

Les Chaises/Ionesco/Bernard Lévy/Thierry Bosc/Emmanuelle Grangé/Alexis Danavaras/Jean-luc Vincent/Alain Lagarde/ Christian Pinaud/Xavier Jacquot/Claudia Jenatsch/ Jean-Marc Farré/ Alexis Sujous/SortieOuest/ MC2 Grenoble/Cie Lire aux Eclats/Théâtre d’O Montpellier

 

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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 17:16

 

 

 

J’ai travaillé à dire, à mieux dire, à taire l’arbre qu’on voit un jour, qui n’est plus le même le lendemain, à dire cet arbre, par exemple.

Je crains que ma simple ait gelé, je l’ai abritée sous le sophora persistant ; l’année dernière, au printemps, je l’ai coiffée d’une coupe rase, en été, de minuscules fleurs roses parsemaient le feuillage violet nouveau, je ne sais si au printemps prochain… Cela fait plusieurs jours que je n’ai ouvert la porte de la terrasse, comme si je la délaissais, je regarde par la fenêtre, elle se débrouille.

Je m’enveloppe d’un plaid, radiateur ouvert, dans la chambre de ma fille. Quand je regarde alentour, c’est mon bureau depuis le départ de ma fille, quand j’ouvre un tiroir, c’est la chambre de ma fille, je le referme, c’est la chambre de ma fille. Alentour, sur un plateau sur l’imprimante recouverte d’un tissu africain, mes frileuses, vers la fenêtre, des euphorbes milii, des frangipaniers que je bassine rarement. C’est l’hiver. J’allume des bougies, la lampe d’architecte de ma fille – tu sais combien je déteste les plafonniers…

Il me faut découper des livres, relire les pages que je lirai prochainement à Tanger, je ne peux emporter tous les ouvrages là-bas, il faut déranger les plantes, imprimer, ne pas glisser sur le pan du plaid, ce serait dommage de boitiller à Tanger. Descendre à la cuisine, éteindre le feu sous le pot-au-feu dégraissé, plus tard fagoter les légumes, rallumer le feu, proposer du raifort, des cornichons, la fleur de sel et la moelle des os. On prévoit de la neige, pour l’heure il brouillasse gris blanc, les euphorbes fleurissent rouges.

 

 

 

 

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22 décembre 2016 4 22 /12 /décembre /2016 18:26

 

Je me rappelais non pas la date mais ce soir avec René Allio, cette fin d’après-midi où Marc et moi remontions les allées Paul Riquet jusqu’au théâtre, Marc s’était arrêté devant une pâtisserie, y était entré, nous avions partagé un gâteau de châtaigne, de chocolat, de pâte à chou. Nous arrivions de Montpellier pour jouer une adaptation de Diderot, Le Rêve de d’Alembert, au théâtre de Béziers. Je crois bien qu’il faisait chaud et que mon ami avait besoin de chocolat, que les allées étaient aimables de gens, que les arbres étaient en feuilles. Nous dégustions la douceur sans doute sur un banc sous les feuilles, c’était un début de printemps ou d’été. Puis le corset, le corsage, les jupons, le manteau fleuri que je revêtais, le texte par cœur et l’ignorance de cette représentation à venir au bout des allées Paul Riquet.

René Allio était là, un soir, à Béziers, à une représentation. Il m’invita ensuite dans un restaurant italien, derrière le théâtre, qui n’existe plus, étais-je si mince pour qu’il me proposât des pâtes, des viandes et du poisson ?

À Béziers, je bois tous les matins un café, souvent Alexis me rejoint. Il fait soleil sur la terrasse. Je cligne d’un œil, de l’autre, je retrouve Jean-Jacques qui m’emmène à Barcelone chez Juan, je nous entends là-bas sur la plage à nager, à rire, à pas d’heure, sans doute est-ce un début de saison estivale, un kaléidoscope à la Gaudi, un château en Espagne, un sans plus de soucis que la marche des penseurs que celle de la jeune actrice.

Vous n’êtes plus là, vos bourrades, votre galanterie, votre spiritualité, où se sont-elles envolées, distordues, évaporées dans le ciel bleu glacé désormais de Béziers ? Comme vous salez, rougissez, plissez mes yeux, mes toujours chers présents qui me manquez pour un baiser, une interrogation, pour un rien.

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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 16:32

 

 

Hier soir après deux petits poissons bars tout simples au four, treize minutes pas plus, après moult racontages de la journée et le gâteau chocolat d’Amélie, j’étais au lit, un bouquin gouleyant sur le rebondi de la couette, lorsque j’entendis une voix que je crus d’abord au téléphone, à cette heure-ci, me dis-je, il était passé les vingt et une heures trente bienséantes depuis près de deux heures, non non, me détrompai-je, c’était une voix d’acteur lisant des mots d’auteur, à peine l’ombre d’un doute car deux jours avant j’avais prêté mon micro Zoom à l’acteur, quelques jours auparavant j’avais récupéré en librairie Honoré Laragne de Rémi Karnauch, c’était une histoire virile ou, en tout cas, masculine, j’étais le go-between peinarde (« Tu crois qu’il pourrait dire quelqu’extrait, lui qui m’a lu et dit ce qu’il en pensait… » Etc.) Bref. C’était bien la voix de l’acteur qui travaillait la voix de l’auteur, mine de rien pendant qu’à l’étage je déglutissais la première et dernière bouchée de La cheffe, roman d’une cuisinière de Marie Ndiaye, vers sept heures ensuite, au matin, il faisait semblant de neiger.

 

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27 octobre 2016 4 27 /10 /octobre /2016 13:11

 

 

 

Hier je me suis offert un manteau chaud doublé coton bouclette comme si l’hiver à venir serait froid, très froid, gélatineux, algide. Je n’ai guère hésité.

L’emballage en bout de bras était presque pesant, le temps vers 16° dans les rues de Paris.

Je me rappelle les sorties avec Grand-Mère Édith, nous partons à pied de Malakoff. Quand il pleut, nous revêtons les capuches en plastique pliées en accordéon et en quatre dans leur étui plastique au fond du sac de Grand-Mère. Nous prenons l’autobus de la porte de Vanves jusqu’Au Bon Marché de la rue de Sèvres pour acheter coupons de tissu, boutons, fils, toutes sortes de passementerie, du réfléchi, de l’utile rien que de l’utile. Grand-Mère s’autorise rarement une fanfreluche : parfois un liseré de guipure orne les manches, le col d’une robe qu’elle m’a confectionnée.

À l’entrée du grand magasin, quelques vigiles pour lorgner les sacs des visiteurs, à frôler d’un engin oblong devant derrière les corps clients – un détecteur de mensonges ! ai-je cru bon plaisanter.

À la caisse, une jeune fille asiatique, un diadème dans les cheveux, emballa de papier de soie mon achat, longuement, puis le fourra, longuement délicate, un tantinet tremblotante dans un sac avec anses. J’étais accompagnée d’une jeune femme qui, comme moi, respirait mal dans les rayons surpeuplés, surparfumés, qui confirma mon penchant pour ce manteau – couleur, confort, imperméabilité, qualité/prix, capuche de surcroit que je mépriserai sauf grand vent force XXL ou à Tignes si Noël famille et sans skis toujours.

J’ai suspendu le manteau nouveau dans l’armoire, il me faut maintenant débarrasser le sol et la table de la terrasse des branches taillées des rosiers tant qu’il ne pleut pas à verse. Le matin, j’entends et vois des oiseaux . L’œillet blanc fleurit, odore encore. Et couper, faire sécher l’origan en prévision de l’hiver. Le ciel est crème passepoilé de bleu pâlot.

 

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27 octobre 2016 4 27 /10 /octobre /2016 13:03

 

Hier je me suis offert un manteau chaud doublé coton bouclette comme si l’hiver à venir serait froid, très froid, gélatineux, algide. Je n’ai guère hésité.

L’emballage en bout de bras était presque pesant, le temps vers 16° dans les rues de Paris.

Je me rappelle les sorties avec Grand-Mère Édith, nous partons à pied de Malakoff. Quand il pleut, nous revêtons les capuches en plastique pliées en accordéon et en quatre dans leur étui plastique au fond du sac de Grand-Mère. Nous prenons l’autobus de la porte de Vanves jusqu’Au Bon Marché de la rue de Sèvres pour acheter coupons de tissu, boutons, fils, toutes sortes de passementerie, du réfléchi, de l’utile rien que de l’utile. Grand-Mère s’autorise rarement une fanfreluche : parfois un liseré de guipure orne les manches, le col d’une robe qu’elle m’a confectionnée.

À l’entrée du grand magasin, quelques vigiles pour lorgner les sacs des visiteurs, à frôler d’un engin oblong devant derrière les corps clients – un détecteur de mensonges ! ai-je cru bon plaisanter.

À la caisse, une jeune fille asiatique, un diadème dans les cheveux, emballa de papier de soie mon achat, longuement, puis le fourra, longuement délicate, un tantinet tremblotante dans un sac avec anses. J’étais accompagnée d’une jeune femme qui, comme moi, respirait mal dans les rayons surpeuplés, surparfumés, qui confirma mon penchant pour ce manteau – couleur, confort, imperméabilité, qualité/prix, capuche de surcroit que je mépriserai sauf grand vent force XXL ou à Tignes si Noël famille et sans skis toujours.

J’ai suspendu le manteau nouveau dans l’armoire, il me faut maintenant débarrasser le sol et la table de la terrasse des branches taillées des rosiers tant qu’il ne pleut pas à verse. Le matin, j’entends et vois des oiseaux . L’œillet blanc fleurit, odore encore. Et couper, faire sécher l’origan en prévision de l’hiver. Le ciel est crème passepoilé de bleu pâlot.

 

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29 septembre 2016 4 29 /09 /septembre /2016 15:57

 

 

 

 

Il y avait un homme torse nu il y a quelques jours, assis, à la

rambarde de son balconnet, il faisait soleil.

 

Il est de nouveau là, en chemisette entrouverte à son balconnet,

les mains jointes en son giron, la tête qu’il relève parfois, sans

doute, qu’il penche vers sa gauche. Il profite de cet automne

chaud. Je le vois de ma terrasse, je n’insiste pas dans le regard,

je retourne travailler, le soir je ne le vois plus, je ne sais plus à

quel étage il étalait son torse, le soleil se couche tôt en

automne, tous les étages se ressemblent. Parfois la tête s’est

inclinée vers les mains vers un livre, peut-être lit-il. Peut-être ne

sait-il pas qu’on le voit. Il lit – quoi ? – forcément : je l’ai vu

fermer sa fenêtre, j’ai vu ses bras sous la chemisette et ses

mains tenant un livre. Et m’en suis retourné travailler.

 

J’interviens dans des classes Terminale théâtre, cette année en

option facultative. Grosso modo une vingtaine d’élèves –

certains sont en voyage scolaire lorsque j’arrive le premier jour

au lycée. Le professeur me propose « les auteurs

scandinaves », pourquoi pas – je pense et dis.

 

Je (re)cherche des textes, les présents (Noren, Fosse, Lygre,

…), je retourne aux vieux, Ibsen, Strindberg, me redis

aujourd’hui qu’Une maison de poupée est à rejouer tous les

jours. Les fenêtres de l’immeuble d’en face sont fermées, Paris

est sous les nuages. À repérer toujours au même endroit

l’homme torse nu ou à la  chemisette entrouverte, exactement

sous l’arc du chèvrefeuille, je sais où l’homme se tient, j’ai

compté deux étages à partir du ciel.

 

Un roman peut commencer ainsi, je ne suis pas sûre d’attribuer

un âge, une situation autre que celle de la fenêtre à l’homme

torse nu chemisette bras pendants face au soleil, remarquable

quand mes fesses s’ankylosent dans le fauteuil face au clavier,

que je les remue à éplucher les feuilles d’automne sur la

terrasse, un œil mine de rien sur l’homme grisonnant ou quand

je quitte terrasse, homme, etc. pour ambuler dans les rues

parisiennes à seule fin de retrouver mes fessiers.

 

 

 

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