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25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 09:52

 

Rochefort, rue Chanzy, 25 août 2016

 

 

Tu sais, il fait très chaud comme lorsque ma mère épinglait une serviette mouillée au chambranle de ma fenêtre, comme lorsque nous mimions une sieste sur mon lit, en culotte, torse nu. Pas la moindre brise, les têtes suaient, nous parlions, parlions, oubliions l'extrême chaleur et la proximité des autres chambres d'étudiants en allant pisser à poil dans les toilettes sur le palier.

 

Une frange d'ombre à pic de la digue, je m'y installe, et mon bouquin et ma bouteille d'eau. On entend le tracteur d'un boucholeur là-bas, loin, c'est marée basse. Des exclamations d'estivants en short, T-shirt fluo, bottés revenant de leurs pêches. Il y a un camping planqué derrière les fourrés.

 

Le soir ma tresse n'avait toujours pas séché, mes cheveux étaient blancs de sel et de sable, je ne les rinçais pas, on ne m'en voulait pas, on me proposait de la Biafine pour mon coup de soleil sur le nez. Sur la plage de Saint-Marc, des Scandinaves hâlés aux cheveux blancs. C'était pour ça sans doute.

 

Quand la frange s'effiloche, je monte sur la digue, il y a toujours un peu d'air là. Un ciel bleu, des kilomètres d'estran rouillés mouillés, deux échassiers qui ne mouftent pas, et puis parfois un éclat de voix loin là-bas dans la boue. Du soleil et une baraque noire contre laquelle je m'abrite du soleil et lis. Une dame qui lit aussi, qui dit, plus jeune je supportais bien le soleil, je lui réponds par un sourire, c'est à moi qu'elle s'adresse, à qui d'autre sinon ? Les quelques pêcheurs sont rentrés au camping, un chien halète et s'affale à nos pieds, on nous dit, c'est sa place préférée, la dame soupire, il doit avoir soif, avec un petit reproche, tout petit mais quand même un reproche. Je lève la tête, j'ai dû sourire encore. Nous sommes des bien aimables sous la chaleur. Parfois des cyclistes avec casquette ou chapeau passent. L'océan est bordé d'une jolie promenade toute en rondeurs, facile.

 

Le matin nous nagions jusqu'aux bateaux, nous en plongions, l'eau était très claire. Dans mes souvenirs. Je m'étais écorchée aux rochers, en me redressant sur le sable, je dégoulinais de sang, ça piquait, les copains compatissaient, je haussais les épaules, c'est rien, ça piquait quand même. J'avais l'onglée, ma tresse mouillait mon tricot dans le dos.

 

Ma mère préférait « ami » à « copain », non, elle préférait « amie » tout court. Elle avait quelques principes de langage et des manières, parfois. Quelles amies vas-tu inviter pour ton goûter d'anniversaire ? Sur la photographie, autour de la table, nous avons toutes un chapeau pointu en carton coloré retenu par un élastique sous le menton, il y a Katia Prautin, les sœurs Haenel, Gloria Dietrich, mon petit frère est toléré, il a le même chapeau. Nous buvons du Sinalco dans des grands verres, à la paille. Ma mère a coupé mes nattes la veille, ça repoussera dit-elle à mon père qui, comme tous les pères, aime les cheveux longs des filles.

Ensuite nous jetions les miettes du gâteau aux mouettes sur la Spree, ça caillait, la nuit nous tombait dessus.

 

Je fais la molle, je pédale lentement vers les marais d'Yves que je n'atteins pas : ils renforcent, consolident digue et remblais. Le chemin est barré. De gros engins rouges, jaunes qui crachent de la caillasse. Loin là-bas l'océan monte.

 

Sa haute silhouette est courbée, son regard à terre. Il remplit à peine un pochon de coquillages : il est très sélectif. Quand il enlève son chapeau de paille, je remarque ses boucles raplapla, presque blanches, il a un beau visage toujours, coloré maintenant. La petite allongée garde la tête à l'ombre de la digue, le soleil couvre le reste du corps, sur la photographie, on peut croire que ses membres, ses seins, son ventre sont protégés par un voile opaque, immaculé. Quand je me lève pour grimper sur la digue, mes fesses sont trempées par le sable humide, là-haut, mon pantalon sèche en moins de deux, l'air l'agite autour de mes jambes. J'observe deux échassiers et l'étendue mouillée rouillée. J'entends distinctement quelques clameurs d'estivants. Puis je m'assois à l'ombre de la baraque noire.

 

Carola Goldstein me manque ; nous révisions le bac et l'abitur au bord de la piscine, vers Tegel peut-être – je ne sais plus. Je serai avocate, me confiait-elle.

 

Il faut attendre pour se baigner, il faut attendre que la marée recouvre aux trois-quarts le piquet planté sur la plage. Avant les pieds s'enlisent dans la vase. Les enfants aiment ça, je les entends rire, et les parents hurler en vain.

 

Dans la chambre du premier étage, je me demande d'où vient le tapis tressé bleu-vert, orangé, Catherine me dira. Après la sieste.

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 09:16
vacances (suite)

 

 

 

 

Je n'entends rien aux oiseaux, c'est dommage. Oui oui.

Ils envahissent, tapissent le clocher de l'église de Rochefort après que la cloche s'est tue. Vers vingt heures. De la terrasse je les vois, je ne peux les entendre encore moins les nommer.

Mais quand même je m'y intéresse.

Comme je m'intéresse aux froufrous glauques de la Charente, aux arbres africains, à la vieille dame à l'étal du poissonnier, qui comme moi raffole des dos de raie hop hop dans la poêle, le reste effiloché le lendemain avec des câpres en salade et une jonchée en douceur dans son jus d'amande pour dessert, à la tignasse des herbes hautes sur les berges, au vert-de-gris du ponton Zodiac, à l'argent des serres des bégonias, …

Je tente d'observer les oiseaux, je note qu'à vingt et une heure quinze un lundi, ils désertent le clocher, petit à petit – c'est l'heure de vider les assiettes des arrêtes de maigres dont les guêpes, les abeilles (?) sont friandes. Le mardi soir ils se sont fait la malle un peu avant, le mardi était-il plus frais que le lundi ? Est-ce une raison ? Je verrai bien ce jeudi soir. La veille je n'y suis pas, j'ai rendez-vous avec d'autres plumages, des échassiers connus par cœur, là-bas, vingt minutes à vol d'oiseau, un peu plus en guimbarde via Breuillet.

Je reviens chez moi après huit ans d'absence, j'ai le paysage dans les sandales, je peux ne regarder que l'océan, je sais quand baisser la tête pour passer sous les yeuses du sentier des douaniers, le marchand de glaces du Pont du Diable n'est plus là, je le savais. Ma maison a été retapée finement, sobrement.

Francis est en bleu de travail et chapeau de paille, il consolide tous les ans le portail qui s'écroule, dans le vestibule le marbre du gros meuble est encombré par les ambres solaires, les masques tuba des enfants, des clés, la jarre de sel de Guérande, les tickets de manège, des dépliants, des outils de jardinage, du sable, on a gonflé des ballons, on les a accrochés dans les arbres pour l'anniversaire de la petite, on a commandé un vacherin – les enfants rapporteront l'emballage consigné et empocheront les centimes. Le matin je pars tôt nager, je me brosse les dents au-dessus de l'évier, je sors par la porte de la cuisine, ils dorment tous, je fais s'envoler les oiseaux et les écureuils au jardin. L'après-midi, avec les filles nous nous vautrons sur mon lit dans une semi-obscurité à chuchoter, à rire, le soir on nourrit les hérissons. Trente-six mille sensations que la maison vendue restaurée jolie suinte. Je nous entends toutes, tous.

Ils auraient pu cependant éviter ces lanternes extérieures moches, sans doute n'ont-ils pas encore aperçu les lucioles accrochées aux chênes verts que tante Kinette déteste... Oui oui.

Jeudi, de retour à Rochefort, j'ai laissé s'égayer les oiseaux sans leur accorder la moindre des attentions. J'avais les yeux ailleurs, le corps sur le sable chaud de la conche face à Cordouan.

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 14:08

 

 

 

 

 

 

    Je n'ai pas encore revu la dame de la Charente. Je suis arrivée

dimanche.

La place Colbert est défigurée par une grande roue mais si je m'assois à

l'extrémité du café des Demoiselles je peux quand même apercevoir les

beaux vieux immeubles d'en face, radoter un peu moins quant à la stupidité

de cet engin érigé et laisser le soleil déclinant caresser ma joue gauche.

 

Je suis allée en vélo sur le ponton à l'heure où les pêcheurs jettent leurs

balances à la flotte, pile au moment de la marée étale, c'est là, paraît-il, que

les pauvres gourdes de crevettes se jettent dans les filets. Demain j'irai

pêcher la crevette.

 

À Fouras aussi. Mais en bus. Je me suis assise sur les marches qui

descendent vers la petite conche, les vagues fouettaient les murs d'enceinte

des villas chic très privées et les grilles acérées de leurs escaliers privés. Je

peux rester longtemps ainsi à regarder l'océan racoleur changer de robe

comme d'humeur, glauque, irisée, vaporeuse, fourreau ; je peux avoir un

livre en main, qui volette, ne séchera jamais à cause du sel, et les poches

de mon habit poivrées des fleurettes jaunes de la dune ; le soir, ma bouche

est gercée, mes yeux fébriles, mes nattes mouillées qui ne sèchent pas, à

cause du sel lorsque je vois encore ma mère nager dans la Baltique, loin,

loin.

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 12:06

 

 

 

 

 

 

 

Je prendrais bien un petit rosé, j’aurais revêtu une petite robe à fleurs, chaussé des sandalettes à  fines brides, tout ça, à la terrasse du Bar Minot sous les micocouliers, près de la fontaine aux gouttelettes.

 

Mes petons aux ongles vernissés seraient chatouillés par le brin d’herbe que Jeannot s’amuse à faufiler entre les orteils des touristes,

 

« pitis, pitis », siffle Jeannot à quatre pattes, caché pour toujours sous les tables, au travers les barreaux de chaises, de jambes, et les touristes, et moi touriste de nous affoler, de donner le change au gamin aux genoux croûtés, au rire aigu, d’en redemander

 

parce qu’on chérit Jeannot, qu’on retrouve l’été un cheveu en moins, des taches de son en plus sur le crâne comme autant de piquages minuscules

– comme quand j’étais au jardin d’enfants et que je m’ennuyais à découper à l’aiguille des formes –

 

qui cherche la petite bête

 

parce que sans Jeannot y a plus de Minot ni de petons chatouillés ni plus de conversation convenue interrompue à propos du paysage,

 

trouée par les brindilles de Jeannot qui nous énerveraient longtemps encore les pieds

 

si les éclats reçus là-bas qui l’avaient promu orphelin parmi tant d’autres sur l’estran, à Seillans ou ailleurs,

 

en Syrie par exemple,

 

ne l’avaient empêché de grandir, ne l’avaient tué au petit matin

 

malgré tout l’amour des bistrotiers pour lui, Yahya,

 

leur Jeannot devenu, ce mioche à niches à l’abri à ramper sous nos tables, à nous agacer pour de vrai en été sous l’azur. 

 

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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22 mai 2016 7 22 /05 /mai /2016 17:37

 

 

 

 

 

 

Il n’y a aucune urgence, il était une fois des actrices – c’est ainsi qu’elles se rencontrent – qui ont beaucoup d’enfants : des joyeux, des hauts et des bas, des bâtards, des primesautiers, des chanteurs, des écrivains, des baladins, des outre-Manche… L’une mourut.

C’est assez rare pour être exprimé, il était une fois et pour toujours jusqu’à maintenant, ces retrouvailles où l’une pour l’autre, à chacune ses misères, sa survie – ça n’est pas un gros mot, c’est ainsi très vivant et ses angoisses.

L’une transporte l’autre, les unes ne sont jamais loin des autres.

Nous marchons comme nous pouvons, nos pieds sont des palmes, nous claquons le bitume de nos talons.

Nous voir, nous embrasser est important – nous sommes des tactiles odorantes –, nous entendre est essentiel, c’est primaire, c’est en premier depuis quinze ans, mais oui, déjà et encore.

Je salue les passants de la main, à la fenêtre Ledru-Rollin, qui me saluent, qui entendent la musique de l’anniversaire de Vanessa. Je cause avec l’une, l’un,  l’autre. Ces instants qui sont un moment de bonheur.

Les précieuses amies, oui. Comment les entendre autrement. 

Published by emmanuelle grangé
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16 mai 2016 1 16 /05 /mai /2016 12:52

 

 

 

 

 

 

 

 

Un mot entraînerait un autre mot… « La facilité vient en commençant, comme la vie et la mort… il suffit d’être bien décidé. C’est en parlant qu’on trouve les idées, les mots, et puis nous, dans nos propres mots, la ville aussi, le jardin, on retrouve peut-être tout, on n’est plus orphelin.[*]»

Les citations m’ennuient, aujourd’hui je continue à apprendre celles de Ionesco, ce ne sont plus des citations, c’est un marais captivant qui deviendra joyeux, fluide, nôtre – je détournerai les flaques, toujours révérencieuse –quand je le traverserai par cœur, il reste un petit mois avant la première répétition.

Nous ne sommes pas des bœufs, je ne suis pas une vache. J’apprends, je rempote l’euphorbe, je fais gaffe aux épines, je les vois tendre vers le ciel, piquer du nez vers la terre, les points de suspension sans majuscule après, cet après-midi j’irai au cinéma, auparavant j’aurai fait griller de l’aubergine, du poivron jaune, je les parsèmerai d’huile d’olive, de piment d’Espelette – il faudra redire à Alexis que j’ai épuisé son origan unique. « Il m’avait bien semblé entendre des barques… *» Le rhododendron explose rouge sur la terrasse. « J’ai peur quand même… Qu’est-ce que je fais là ?... *» (nb : ici majuscule après les points de suspension)

J’ai revu E. l’autre soir, nous avons dîné, causé. De plein cœur. Ensemble. Il faisait doux après la pluie. Dehors.

S. a fini par s’offrir un palmier et deux rosiers, un blanc et un rouge ; de ma fenêtre je les vois. J’aime bien S., c’est un joli voisin ; même s’il n’aimait pas la cuisine et l’horticulture, je l’aimerais bien, je crois. Il a un joli visage qui plonge dans l’âme. C’est sérieux mine de rien. Comme cet homme qui m’a proposé de jouer Les Chaises, que je connais un peu.

Le père et la fille ont un léger différend quant à la circulation de l’information dans les médias. Elle : On parle de la France, de la Belgique, très peu de l’Afrique ! Lui : Mais pas du tout ! Nous sommes d’accord à propos du vinaigre balsamique suffisant sur les légumes grillés.

Je photographie les plantes au printemps sur la terrasse, pas tous les jours mais presque – elles se déploient entre deux averses –, le rhododendron, le Ronsard, la digitale, les hortensias, les trémières, les clématites, le convolvulus, le rosier orangé, le lilas, la livèche, la mélisse, l’euphorbe, les plantes grasses, les œillets, les campanules, la vigne vierge, le sophora, … c’est beaucoup, cinquante-deux pages A4 aux pétales, pistils tous différents, timides encore, froissés, retors, à repasser.

« — Ça va, ça va… je fais ce que je peux… je ne suis pas une mécanique… Qui sont-ils tous ces gens-là ?

— Asseyez-vous, asseyez-vous, les dames avec les dames, les messieurs avec les messieurs, ou le contraire, si vous voulez… Nous n’avons pas de chaises plus belles… c’est plutôt improvisé… excusez… prenez celle du milieu… voulez-vous un stylo ?... téléphonez à Maillot, vous aurez Monique… Claude, c’est providence… Je n’ai pas la radio… Je reçois tous les journaux… ça dépend d’un tas de choses ; j’administre ces logis, mais je n’ai pas de personnel… il faut faire des économies… pas d’interview, je vous en prie, pour le moment… après, on verra… vous allez avoir tout de suite une place assise… mais qu’est-ce qu’elle fait ? Plus vite, Sémiramis…

— Je fais de mon mieux… Qui sont-ils tous ces gens-là ? *»

  

 


[*] Les Chaises, Eugène Ionesco, 1951

 

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 17:21

 

 

 

 

 

Souvent tu penses que tu n’auras pas le temps de ceci dans cela, tu te parles, te sermonnes, t’indulgentes quand même, il y a des limites au cela restrictif.

Demain il aurait quatre-vingt-dix ans, on l’aurait rasé de près, ils l’auraient appelé papy, tu serais allée le voir. On l’aurait habillé. Il aurait eu les yeux mouillés de te voir, vous seriez partis pêcher à la mouche, au retour il aurait acheté une robe pour sa petite-fille chez Modelinchen sur le Ku’damm. Il t’aurait demandé d’arroser les impatiens dans les jardinières et de préparer les truites au bleu, et s’il restait encore un peu de whisky dans son bureau et si ta mère était enfin rentrée de sa baignade dans le bassin d’Arcachon. Tu aurais tout fait, tout répondu, tu lui aurais présenté les filets de poisson avec les Salzkartoffeln et les joues de poisson, tu aurais été embarrassée quand il aurait insisté, mais, elle est où, ta mère ? Elle est morte, tu sais bien… Non, il n’aurait pas su ni qu’ils l’auraient appelé papy.

Tu aurais coupé grossièrement sa tignasse rousse et sa barbe, demain le coiffeur fera mieux ! 

Tu lui aurais demandé de s’habiller enfin. Tu l’aurais accompagné chez le coiffeur d’Andernos, près de la digue. Vous seriez allés ensuite au cinéma de la Müllerstrasse voir un documentaire. Vous auriez cherché ta mère nageant dans l’océan, elle est morte, tu sais bien…

Nous aurions tout mélangé, Le Lude, Malakoff, Tübingen, Berlin, la pointe du Raz, Èze, le lac de Constance, Andernos, des lieux, des mers, surtout des forêts – il disait, rarement, en soupirant, j’aurais aimé être garde forestier. Tu aurais allumé le poste de télévision, il aurait attendu le Tour de France.

Tu sais qu’il est né un 8 mai, tu ne sais plus quand il est mort, ce sont les gendarmes qui t’ont appelée, tu ne sais plus le jour ni l’année, en cherchant tu trouverais bien la date approximative car il est mort aux environs de, c’est écrit quelque part, tu as tout gardé quelque part, tu retrouverais la tombe au cimetière, ou ils l’auront désossée, c’est possible, tu n’y es jamais retourné.

Les bons souvenirs arrivent. Enfin. Longtemps tu as voulu ressembler à la mère, ses yeux amande, verts gris, ses cheveux blonds fins, ses goûts littéraires, sa musique, la Russie, voilà. Et puis, quand tu brosses ta chevelure, les crans roux frisottent ton crâne, retombent sur ton front large, ça dépend du temps, de l’océan, de Berlin, de la forêt. « —Tu ressembles à ton père ! — Non ! — Si ! »

Tu vas au théâtre de Malakoff, ils patinent à roulettes, les parents, tu prends le temps de te souvenir des souvenirs racontés, sur la place, grand-père achète les gâteaux du dimanche pendant que grand-mère est à la messe, maman envoie des messages à papa, de fenêtre à fenêtre, rue Raymond Fassin, grand-père russe farfouille chez les brocanteurs pendant que grand-mère buvotte dans le lit le thé de grand-père, c’est dimanche pour les ouvriers de Hispano-Suiza. Finalement maman se fera baptiser ; sur la photo de Tübingen, son ventre est gros de moi, c’est papa qui photographie peut-être.

C’est ça, le truc : ta mère, c’était clair comme de l’eau de roche, la littérature, la musique, les baisers, sa mélancolie, ton père, c’était grondeux, tu filais droit, et sa larme lors des jeux olympiques à la télé ou lors de sa rencontre œil pour œil avec un chevreuil dans la Lüneburger Heide, ou les chansons de Jean Ferrat – de préférence Que la montagne est belle –, ou quand il affirmait «  le Noir, c’est plus franc que l’Arabe. » Un jour j’ai giflé mon père, je sais très bien quand, où, pour quoi, pour tout.

Il y avait un truc qui clochait, comme les rhizomes qu’on coupe et qui continuent de serpenter.

Je retournerais en forêt, je n’aurais plus peur des fougères, le père dirait : Écoute le coq des bruyères ! Ça m’ennuiera encore, un peu moins qu’avant, j’écouterai mieux. On s’engueulera encore, on fera s’envoler les oiseaux.

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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29 avril 2016 5 29 /04 /avril /2016 18:57

Aujourd’hui elle a trouvé tous les prétextes, les bons, pour ne pas

travailler :

 

Il faisait soleil, les pivoines en vase au séjour dans la fraîcheur de la

nuit avaient resserré leurs pétales, les deux frangipaniers au bureau

continuaient de déployer leurs nouvelles feuilles, les euphorbes milii

rougeoyaient, à cette heure-ci, près de la fenêtre les orchidées

exhalaient cette gracile senteur vanillée poivrée rosée, ce presque

rien, le lilas en terrasse embaumait, le vieil hortensia bichonné enfin

refleurirait cette année – elle voyait les corymbes blanchâtres dans

leur couronne verte –, la mélisse ronde joufflue se plaisait au pied du

rosier, elle taillera plus tard dans la livèche pour assaisonner des

pâtes, des légumes, que sais-je…

 

 

Il faisait temps de lire l’ami canadien qui écrivait l’âme, sa douce, ses

bras tapant la balle contre le mur, ses jambes à vélo là-bas – c’est là

qu’elle a trouvé le bon prétexte, sans lui elle n’aurait eu l’alibi.

 

Et puis, il faisait plus doux, les nouvelles arrivaient consternantes,

révoltantes, parfois réjouissantes, espérantes, mais surtout, par-

dessus tout, elle avait évoqué qu’il faisait doux. La preuve, à 17

heures, elle pouvait jurer, sur la tête des trois sœurs, que les

bourgeons du rhododendron avaient enflé d’aise depuis ce matin.

 

En son bureau elle a gardé basculée, ouverte la fenêtre sans doute

jusqu’à la nuit. Comme ça. Ce temps fessu des nuages blancs

accroche-cœur.

 

 

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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16 avril 2016 6 16 /04 /avril /2016 13:59

 

 

 

 

 

 

 

 

              D’un coup, dans le séchoir à tabac, l’antre des chats,

Marie-Françoise me parle des morilles, de leur saison bien avant

celle des autres champignons. Là maintenant, en avril, mais pas

n’importe où.

 

 

           Le plus simple est de suivre, mine de rien, en sifflotant, le

père Jean-Jacques, en te postant devant la mairie comme si tu te

connectais au wifi. Et t’attends. Et tu vois effectivement le grand

échalas botté descendre la route, tu noues ton écharpe, les pognes

dans les poches, il fait frisquet, tu le suis ni vu ni connu.

 

C’est un paysage givré, c’est un matin brumeux où le ciel arrose de

blanc les pissenlits duveteux, les fleurs blanches des pruniers, l’herbe

verte et la route grise. C’est un jour où tu recevras des invités où hop

hop tu parsèmeras les morilles sur le plat mijoté un tantinet après

l’angélus du soir. C’est la chasse à la morille.

 

Tu files le père Jean-Jacques son panier de commère à la main.

Vous vous enfoncez dans les alignements de pruniers, le sol mou, le

soleil espéré, la bruinasse. Là où les gitans ont allumé un feu l’été

dernier, pépère fouine et met dans son panier. Il brouillasse toujours,

t’as les pieds trempés, t’as pas les bonnes godasses. T’as un pochon

plastique au cas où tu pourrais améliorer le plat mijoté. Mais après le

passage fantomal de Jacquot,  t’as beau t’accroupir, frotter tes

lunettes, tu ne distingues pas la moindre mousse qui aurait pu couver

un champignon.

 

Tu le files, qui opère de nouveau, cette fois-ci sur le parking de

l’Intermarché avant l’ouverture des portes,  sous l’abri des chariots

enchaînés.

 

Tu t’en retournes chez Marie-Françoise. Elle t’offre un café brûlant

sous la glycine en chatons, au pied de la lunaire mauve, elle dit, la

morille prospère sous le sabot de l’homme, déchausse-toi, c’est par

les pieds qu’on prend le mal.

 

 

 

 

Published by emmanuelle grangé
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26 mars 2016 6 26 /03 /mars /2016 12:01

 

 

 

 

La dame tirait son épingle du canevas après tant d’années d’yeux à

l’ouvrage chaussés de besicles, points de croix, points de nœud,

points de diable et plus, des très raffinés, de toutes les couleurs, que

sais-je. Puisque la table, après le lit, les deux chaises, se vêtait enfin

de lin ajouré, ourlé, gris-blanc affriolant, la fenêtre basculée y

projetait les miettes de la rue, chiures de pigeons, plumes de

pigeons, piaillements des oiseaux, particules grasses grises noires,

quelques klaxons impatients, le bleu d’une ambulance, le jaune de

l’euphorbe, son éternuement, je proposais un double vitrage, une

VMC discrète efficace, aujourd’hui, c’est possible, c’est abordable, je

bredouillais.

 

Jeune homme, jeune fille, je ne sais plus, chevrotait la dame,

emmenez-moi chez le coiffeur pour dames, là où jusqu’à la corde on

lime la corne, là où la teinture noire vire au bleu, vous savez, allons,

allons !

 

La dame reposait sur la chaise : de la fenêtre bouclée, une rengaine

pourtant lui parvenait, fragrance de véronique, de myosotis, de

muscari, elle ne savait la chantonner, j’en connaissais un rayon, lui

proposais mon herbier, nenni, assez fière, très droite, elle répondait,

hélas plutôt un remugle, essayons d’en avoir le cœur net, débridez la

fenêtre, voulez-vous, allons, allons.

 

Alors le lin frisait, le lit ahanait de goûts, je pansais le pouce rose

bosselé de la brodeuse, nos cheveux s’envolaient au courant d’air, la

graisse de la ville s’en mêlait, les klaxons, les oiseaux, alors la dame

inspirait profond et racontait la maladie des couturières, les mains,

les yeux fichus, mais quand même l’odeur subtile du fil de coton, de

soie, le rêche, le perlé, le rouge, à peine de rouge, le petit bruit de

l’aiguille qui troue la toile, imaginez, imaginez, enjoignait-elle pendant

que ses cheveux noir-bleu coudoyaient ses yeux qu’elle avait noirs ou

gris, presque verts, voyez-vous, je pensais qu’elle battait la breloque,

non, la dame fredonnait l’ourlet, son bâti de fil blanc, la poussière de

la craie sur le tissu, celle qui faisait éternuer et larmoyer lorsque,

enfant, sous la grande table, elle épinglait, habillait sa poupée de

chutes de tissu, au milieu des jambes gainées de bas des brodeuses,

des cousettes, des souliers cirés. Le beffroi entrait à toute volée

dans l’atelier, on sonnait la pause, on trinquait d’un galopin de Jenlain,

on écalait les œufs durs, assises en amazone sur le rebord des

fenêtres.

 

 

 

 

 

 

 

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