Mercredi 2 juillet 2008


A ceux sans vergogne, n'est-ce pas ?

Sans plus d'opéra

-sinon toute l'Italie déploierait son linge tordu de lamento furioso-

Dans les ruelles de Venise, certains se perdent à ne pas voir perchées

les chevelures enduites exposées au soleil.

L'hymen se répandrait-il

de corsage entrouvert à la gorge exclamative ?

Hautes les âmes,

cuisses jubilantes en dedans,

mains convolant,

yeux bridés par le carton pâte.

Pourtant, évidents élus,

le henné seul en lourdes contradictions vous aurait-il happés ?

Et coulent les étages du ciel vers Murano de sable gonflé.

Couleurs de ces terrasses secrètes

amphibiennes en diable

objets de vitrines consignées

gynécée en moucharabieh

lapidation de fait

et de tête.

Feu.

 

par emmanuelle grangé publié dans : allez, des poèmes communauté : Ecriture
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Mardi 1 juillet 2008
mort de Klaus Michael Grüber


Grüber, silence prolongé
 

Klaus Michael Grüber. (DR)



Figure essentielle du théâtre européen, le metteur en scène allemand, qui débuta comme assistant de Giorgio Strehler, est mort à l'âge de 67 ans.
Ces derniers mois, retiré dans sa maison de Belle-Ile, il avait reçu la visite de plusieurs de ses pairs et de ses acteurs, bouleversés par une issue que tous savaient proche. Sans doute usait-il ses dernières forces à les recevoir dignement et sans effusions, tel qu'ils l'avaient toujours connu. Le metteur en scène allemand Klaus Michael Grüber, mort dans la nuit de dimanche à lundi d'un cancer à l'âge de 67 ans, laisse derrière lui l'un des plus beaux sillages de l'histoire du théâtre européen.
Douceur. Jeanne Moreau, qu'il avait dirigée en 1986 dans le Récit de la servante Zerline, disait que mis à part Orson Welles, aucun autre metteur en scène ne l'avait tant impressionnée. «Orson Welles du théâtre», on peut garder l'image : physique de terrien, géant barbu et peu disert, douceur et démesure. Né le 4 juin 1941, Grüber est au début des années 60 élève du Conservatoire d'art dramatique de Stuttgart, puis assistant de Giorgio Strehler au Piccolo Teatro de Milan. Il y met en scène ses premiers spectacles, notamment, en 1968, Off Limits d'Arthur Adamov, avec une scénographie du peintre Eduardo Arroyo qui, avec Gilles Aillaud, sera l'un de ses fidèles.

En 1972, il rejoint la Schaubühne de Berlin, dont il devient metteur en scène associé. Il y formera, avec Peter Stein, un duo artistique qui inspirera vingt ans durant des dizaines de metteurs en scène européens. Tandem de contraires : si Stein est l'intello brillant, Grüber est le poète autiste, qui visualise beaucoup et parle peu.

De Strehler, il a retenu tout ce qui ne s'apprend pas : l'art de la légèreté, le sens de la musique et du détail, l'idée qu'un geste juste suffit à tout. Contre l'artifice, le bavardage, le commentaire, le théâtre sera d'abord pour lui révélation, au sens photographique ; le lieu du noir et du silence. Au-delà des différences d'esthétique, et de la diversité des textes abordés, tout spectateur de Grüber a pu, à un moment où un autre, faire l'expérience d'une forme de sidération par le vide et d'une redistribution de l'essentiel et de l'accessoire.

Irradiant. A Paris, en 1975, il présente Faust-Salpêtrière, d'après Goethe, avec notamment André Wilms, première étape d'un long compagnonnage avec le Festival d'Automne. Spectacle majeur et largement incompris, sauf d'un Bernard Sobel qui, dans sa revue Théâtre/Public, est l'un des rares à lui consacrer des pages enflammées. En 1984, Jean-Pierre Vincent l'invite à monter Bérénice de Racine à la Comédie-Française, avec Ludmila Mikaël, Richard Fontana et Marcel Bozonnet. Sans doute le spectacle le plus irradiant donné depuis cinquante ans dans ces murs. Au détour d'un des très rares entretiens qu'il a donnés, il déclarait à cette époque, dans Libération (6 décembre 1984) : «Le metteur en scène, c'est un homme qui parle de la beauté... Quelqu'un qui élimine la peur des acteurs - ils sont pleins de peur -, mais une fois la peur levée, ils deviennent tellement beaux...» De Bérénice aussi, cette note de répétition : «Penser le vers avant, et après le dire (la vie après la mort). Si on le vit vraiment profondément avant, il restera un éclair après.»


Sur Grüber en répétition, les anecdotes abondent. Pour les acteurs avides de conseils, le premier contact était souvent déroutant. Ainsi, cette injonction à pleurer «mais seulement de l'œil gauche». Prince des bois bourru, toujours assis dans la salle, cigarettes et champagne à portée de main, il était bien celui qui parlait de beauté et pas de technique. Et à rebours d'à peu près tous les autres, il estimait toujours qu'on répétait trop, réclamant souvent d'avancer une date de première d'une semaine, voire de deux... «Il ne faut pas enfouir les choses sous leur perfection», disait-il un jour à Gilles Aillaud. Mais c'est aussi que rien n'était laissé au hasard : hors de question qu'un acteur arrive le premier jour sans savoir parfaitement son texte, sans que les costumes soient prêts, le décor en place, les lumières déjà imaginées... Tout un travail préparatoire qui reposait sur la confiance, et explique qu'il aimait travailler avec les mêmes.

A Berlin, ou à Paris, presque chaque spectacle de Grüber est un événement. Ainsi l'Affaire de la rue de Lourcine, de Labiche, créée en allemand en 1988, cauchemar hilarant à couper le souffle. Mais aussi Amphitryon, de Kleist d'après Molière (1991), Spendid's (1994), splendeur de Genet tout en pulsations lentes, et encore le Pôle, de Nabokov (1996), où André Wilms retrouve Bruno Ganz, autre acteur fétiche de Grüber. D'autres aventures, plus confidentielles, ne sont pas moins inouïes, ainsi Mère blafarde, tendre sœur, spectacle d'une heure présenté en juillet 1995 au cimetière russe de Weimar, avec le même Bruno Ganz, inspiré d'une lecture de l'Ecriture ou la vie de Jorge Semprun. Et que dire de cet atelier autour des Géants de la montagne de Pirandello, donné en 1998 avec des élèves du Conservatoire et... Michel Piccoli ? L'acteur qualifiait pour l'occasion Grüber de «metteur en scène miraculeux».«Dans l'absolu, ajoutait-il, si cet exercice constituait mes adieux, ce serait un luxe» (Libération du 6 octobre 1998).

Ces dernières années, Grüber avait beaucoup travaillé pour l'opéra, revenant notamment à la Maison des morts de Janácek ou signant, à Aix-en-Provence, en 2003, avec Pierre Boulez au pupitre, une trilogie Stravinski-Schönberg-De Falla, épatante de subtilité.

Tirade. C'est André Wilms qui raconte l'une des plus belles histoires de la légende grüberienne. Familier du metteur en scène, il est choisi pour interpréter Robespierre dans la Mort de Danton, à l'automne 1989. Wilms, qui n'est pas du genre à chuchoter naturellement, s'arrête au milieu d'une tirade : le maître, qui écoute au septième rang de la grande salle du théâtre des Amandiers à Nanterre, vient de lui lancer : «Moins fort, André !» Le comédien reprend un ton en dessous, se fait à nouveau interrompre, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'excédé, il lance : «Mais personne ne va m'entendre!». Et Grüber, toujours très calme, de répliquer: «Ta mère reconnaîtra ta voix!».

René Solis (Libération)

 

par emmanuelle grangé publié dans : à vous communauté : Plaisirs d'écrire
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Dimanche 29 juin 2008
Impasse Florimont, Paris 14e, tous les fantômes sont présents, Jeanne, Püppchen, les chats. M. Pierre Oteniente, « Gibraltar », est assis en face et à bonne distance d'André. Sur des chaises, sur des bancs de fortune, aux balcons, par terre, nous sommes nombreux dans le jardin d'Ivan à dîner, à boire, à se rencontrer, collés à la maison de Brassens.
En fond de scène, deux grandes photos du poète accrochées sur le mur de verdure, le chanteur fait un pas dans l'antre des puristes, à savoir les d'emblée dubitatifs, il met sa casquette, le pied sur un tabouret, normal, je n'aime pas les bandoulières de guitare, il dit. Olivier Battle est à la contrebasse, un fou contagieux.
André Guardiola ne fera pas de courbette appliquée, il chantera en modeste illuminé, parfois il nous dira un mot quant aux emiel des abeilles, il préfacera Villon et Hugo, il regardera les photos de Brassens et nous chuchotera « les trois quarts du boulot sont faits ». Il déclinera en grâce et en humour, et peu nombreux sont les gracieux à la tête bien faite, j'affirme, les chansons les moins fredonnantes, les plus stigmatisantes, j'affirme, j'ai entendu. Il y avait un artiste hier soir, je signe, dans cette enclave désormais entourée de tours immeubles.

« Vous envierez un peu l'éternel estivant,
Qui fait du pédalo sur la plage en rêvant,
Qui passe sa mort en vacances »
(Georges Brassens)

 


link André Guardiola
link guardiola
link Olivier Battle 

par emmanuelle grangé publié dans : à vous communauté : Plaisirs d'écrire
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Lundi 23 juin 2008


Sentimentalement vous me correspondiez. Mais il y avait plus, sinon je me serais auto pulvérisée dans les onguents, une pâte informe, et nous n'avions pas le goût des repulpages, nous étions gonflés de presque rien au départ, il pleuvait à la sortie du métro, j'avais 20mn pour parler avec vous.

J'ai commencé à fumer une jambe croisée sur l'autre. Le détail importe, vous aviez d'épais sourcils, nous buvions un café.

Comme la discussion était légère et sans doute d'approche, vous aviez suggéré de m'emmener en voiture là où on m'attendait, à l'Agora d'Ivry.
Quelle belle idée ! Se perdre en banlieue est « un doux euphémisme ».
L'homme qui promenait son chien nous avait indiqué un plan fiché au milieu de la nuit tombante, le panneau était ruisselant. Nous ne parlions plus de la pluie et du beau temps, j'étais sacrément en retard et souriante, de ça je me souviens, je vous réconfortais alors.Après j'ai dû vous déstabiliser.
La portière refermée sur moi courant, vous étiez rentré direct sur Paris, vous n'aviez aucune idée du comment.

Vous m'emmeniez de plus en plus souvent à mes rendez-vous avec larges détours, nous échangions des livres sur la banquette, un Librio de Houellebecq, un Gaïa rose de Wassmo, un Poche d'Hikmet...
La voiture était toute embuée de nos propos, de nos exclamations, de nos soupirs. En hiver, c'était cosy, en été, c'était fenêtres ouvertes, vers 5h il nous arrivait de réveiller les oiseaux. Nous avions les jambes de flanelle, les accoudoirs relevés, la langue bien pendue. Toit ouvert, nous voyions les avions blanchir le ciel, nous élargissions l'encolure de la djellaba pour nos deux têtes collées l'une à l'autre, épatés.

Nous avons roulé ainsi des saisons entières, entamé des bouts du Monde, visité le château de Diane, englouti des sardines au Maroc, débarqué à Barcelone, photographié Berlin, raté Dublin...

C'est à la vingtième page de « La chaussure sur le toit » que l'accident se produisit. Nous n'avions pas vu la Peugeot familiale qui crevait un pneu droit sur nous.

Oui, c'est à peu près ainsi que ça s'est passé.

 

 



par emmanuelle grangé publié dans : Ca commence ainsi et ça se poursuivra communauté : Ecriture
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Samedi 21 juin 2008
Il y a quelques temps, j'avais émis en gueule le nombril de la littérature mal déglutie, j'avais même mis un e en terminaison au cas où il y aurait écho de genre féminin, les mains dans la pensée multiple m'intéressent, la fashion en vitrine me tintinnabule commune comme la clochette neigeuse une fois l'an pour les bien nourris; tiens, serais-je en colère ?

 

par emmanuelle grangé communauté : Ecriture
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Vendredi 20 juin 2008


En advertance à vous avec avidité de nos bras sans l'adjectif

amenant l'unique pensée

en contrepoint

vous me plaisez tant

en silences entendus

en remue-désordre

en rattrape-temps

en points les moins marqués

paix

là, je veux bien

vous m'étendez tant

en réduits siffloteurs

en rayon vert

en étal chiche

ici vous êtes

sentez

encore

par ici

en nos peaux.

 

 

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Jeudi 19 juin 2008


Eau froide, eau chaude à tous les étages, le mélangeur dégueule de calcaire dans cette petite chambre d'Amérique du Sud. Moites les draps à déplier le duvet hors saison, branlant le sommier de fer. Un hélico tourne au-dessus de la forêt, la preuve, je l'entends, la gestation n'en finit pas, de mois elle est devenue ans, enfin les yeux médiatiques un peu moins fermés sur la morphologie féminine, quelques éléphantes ont mis bas depuis tout ce temps.

A Paris la petite histoire se prolonge, aucun jour qui ne se lève sans l'autre ou sans son absence, ce qui revient au pareil dans l'antre confiné. Les infos diffusent, et bientôt l'été, d'ailleurs qui se souvient du printemps ?

Je glisse dans l'infiniment petit, rien ne soulage sauf l'éclosion du rose dans l'hortensia qui se prend pour un lilas. Je m'y prends, à brasser l'océan qui n'a jamais été tiède.

Par votre silence, vous prenez toujours ma nuque, le cerveau convole, nous nous balançons en pointe et en aplat, rideaux tirés, nous esquissons des pas de deux, nous transpirons d'aise, et de découragement plus tard si conformes au paysage, si grands et vains. Toujours pour toujours, dites-vous ? Parfois les pales lancinantes assourdissent, je ne vous comprends guère.

 

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Lundi 16 juin 2008


Oh prière de te voir enfin fanée et en cendres sans plus de couleur pour la céramique à feu, mais à qui si ce n'est à toi qui n'en finis pas de partir de tes longs bras empêtrants ?
se voir nos cuisses et nos mots indissociables,
la tête de l'une, celle de l'autre (pourtant elles ne sont comparables, il est beau, sais-tu ?),
les cogner ne ferait qu'éclabousser et salir en vain,
vite à Beaubourg, ils s'étalent, les serpents de Miro avec vue sur tous nos monuments,
tu es colossale en moi, vous, mes étoiles animaux, reptile chaud avec langue bien pendue,
anniversaire de Beslan,
je trinque au mur qui m'a vu naître, remarquez la non majuscule pudique,
pourquoi en allemand tous les noms ont-ils de grandes ouvertures composées ?
je calcule l'âge que tu aurais aujourd'hui, je ne sais plus quand tu es partie, soufflée ailleurs...
Jeanne, ma Jeanne de l'Est, mon apprentissage, ta joue à la mienne, si charnue, jubilé sans bolduc,
ma rose de matin aussi sur un café...

 

par emmanuelle grangé publié dans : à vous communauté : Plaisirs d'écrire
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Lundi 16 juin 2008

 

Chère Écusette de Noireuil,

Au beau printemps de 1952 vous viendrez d'avoir seize ans et peut-être serez-vous tentée d'entrouvrir ce livre dont j'aime à penser qu'euphoniquement le titre vous sera porté par le vent qui courbe les aubépines... Tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions danseront, j'espère, nuit et jour à la lueur de vos boucles et je ne serai sans doute plus là, moi qui ne désirerais y être que pour vous voir. Les cavaliers mystérieux et splendides passeront à toutes brides, au crépuscule, le long des ruisseaux changeants. Sous de légers voiles vert d'eau, d'un pas de somnambule une jeune fille glissera sous de hautes voûtes, où clignera seule une lampe votive. Mais les esprits des joncs, mais les chats minuscules qui font semblant de dormir dans les bagues, mais l'élégant revolver-joujou perforé du mot « Bal » vous garderont de prendre ces scènes au tragique. Quelle que soit la part jamais assez belle, ou tout autre, qui vous soit faite, je ne puis savoir. Vous vous plairez à vivre, à tout attendre de l'amour. Quoi qu'il advienne d'ici que vous preniez connaissance de cette lettre - il semble que c'est l'insupposable qui doit advenir - laissez-moi penser que vous serez prête alors à incarner cette puissance éternelle de la femme, la seule devant laquelle je me sois jamais incliné. Que vous veniez de fermer un pupitre sur un monde bleu corbeau de toute fantaisie ou de vous profiler, à l'exception d'un bouquet à votre corsage, en silhouette solaire sur le mur d'une fabrique - je suis loin d'être fixé sur votre avenir laissez-moi croire que ces mots : « L'amour fou » seront un jour seuls en rapport avec votre vertige.

Ils ne tiendront pas leur promesse puisqu'ils ne feront que vous éclairer le mystère de votre naissance. Bien longtemps j'avais pensé que la pire folie était de donner la vie. En tout cas j'en avais voulu à ceux qui me l'avaient donnée. Il se peut que vous m'en vouliez certains jours. C'est même pourquoi j'ai choisi de vous regarder à seize ans, alors que vous ne pouvez m'en vouloir. Que dis-je, de vous regarder, mais non, d'essayer de voir par vos yeux, de me regarder par vos yeux.

Ma toute petite enfant qui n'avez que huit mois, qui souriez toujours, qui êtes faite à la fois comme le corail et la perle, vous saurez alors que tout hasard a été rigoureusement exclu de votre venue, que celle-ci s'est produite à l'heure même où elle devait se produire, ni plus tôt ni plus tard et qu'aucune ombre ne vous attendait au-dessus de votre berceau d'osier. Même l'assez grande misère qui avait été et reste la mienne, pour quelques jours faisait trêve. Cette misère, je n'étais d'ailleurs pas braqué contre elle : j'acceptais d'avoir à payer la rançon de mon non-esclavage à vie, d'acquitter le droit que je m'étais donné une fois pour toutes de n'exprimer d'autres idées que les miennes. Nous n'étions pas tant... Elle passait au loin, très embellie, presque justifiée, un peu comme dans ce qu'on a appelé, pour un peintre qui fut de vos tout premiers amis, l'époque bleue. Elle apparaissait comme la conséquence à peu près inévitable de mon refus d'en passer par ou presque tous les autres en passaient, qu'ils fussent dans un camp ou dans un autre. Cette misère, que vous ayez eu ou non le temps de la prendre en horreur, songez qu'elle n'était que le revers de la miraculeuse médaille de votre existence : moins étincelante sans elle eût été la Nuit du Tournesol.

Moins étincelante puisque alors l'amour n'eût pas eu à braver tout ce qu'il bravait, puisqu'il n'eût pas eu, pour triompher, à compter en tout et pour tout sur lui-même. Peut-être était-ce d'une terrible imprudence mais c'était justement cette imprudence le plus beau joyau du coffret. Au-delà de cette imprudence ne restait qu'à en commettre une plus grande : celle de vous faire naître, celle dont vous êtes le souffle parfumé. Il fallait qu'au moins de l'une à l'autre une corde magique fût tendue, tendue à se rompre au-dessus du précipice pour que la beauté allât vous cueillir comme une impossible fleur aérienne, en s'aidant de son seul balancier. Cette fleur, qu'un jour du moins il vous plaise de penser que vous l'êtes, que vous êtes née sans aucun contact avec le sol malheureusement non stérile de ce qu'on est convenu d'appeler « les intérêts humains ». Vous êtes issue du seul miroitement de ce qui fut assez tard pour moi l'aboutissement de la poésie à laquelle je m'étais voué dans ma jeunesse, de la poesie que j'ai continué à servir, au mépris de tout ce qui n'est pas elle. Vous vous êtes trouvée là comme par enchantement, et si jamais vous démêlez trace de tristesse dans ces paroles que pour la première fois j'adresse à vous seule, dites-vous que cet enchantement continue et continuera à ne faire qu'un avec vous, qu'il est de force à surmonter en moi tous les déchirements du coeur. Toujours et longtemps, les deux grands mots ennemis qui s'affrontent dès qu'il est question de l'amour, n'ont jamais échangé de plus aveuglants coups d'épée qu'aujourd'hui au-dessus de moi, dans un ciel tout entier comme vos yeux dont le blanc est encore si bleu. De ces mots, celui qui porte mes couleurs, même si son étoile faiblit à cette heure, même s'il doit perdre, c'est toujours. Toujours, comme dans les serments qu'exigent les jeunes filles. Toujours, comme sur le sable blanc du temps et par la grâce de cet instrument qui sert à le compter mais seulement jusqu'ici vous fascine et vous affame, réduit à un filet de lait sans fin fusant d'un sein de verre. Envers et contre tout j'aurai maintenu que ce toujours est la grande clé. Ce que j'ai aimé, que je l'aie gardé ou non, je l'aimeraitoujours. Comme vous êtes appelée à souffrir aussi, je voulais en finissant ce livre vous expliquer. J'ai parlé d'un certain « point sublime » dans la montagne. Il ne fut jamais question de m'établir à demeure en ce point. Il eût d'ailleurs, à partir de là, cessé d'être sublime et j'eusse, moi, cessé d'être un homme. Faute de pouvoir raisonnablement m'y fixer, je ne m'en suis du moins jamais écarté jusqu'à le perdre de vue, jusqu'à ne plus pouvoir le montrer. J'avais choisi d'être ce guide, je m'étais astreint en conséquence a ne pas démériter de la puissance qui, dans la direction de l'amour éternel, m'avait fait voir et accordé le privilège plus rare de faire voir. Je n'en ai jamais démérité, je n'ai jamais cessé de ne faire qu'un de la chair de l'être que j'aime et de la neige des cimes au soleil levant. De l'amour je n'ai voulu connaître que les heures de triomphe, dont je ferme ici le collier sur vous. Même la perle noire, la dernière, je suis sûr que vous comprendrez quelle faiblesse m'y attache, quel suprême espoir de conjuration j'ai mis en elle. Je ne nie pas que l'amour ait maille à partir avec la vie. Je dis qu'il doit vaincre et pour cela s'être élevé à une telle conscience poétique de lui-même que tout ce qu'il rencontre nécessairement d'hostile se fonde au foyer de sa propre gloire.

Du moins cela aura-t-il été en permanence mon grand espoir, auquel n'enlève rien l'incapacité où j'ai été quelquefois de me montrer à sa hauteur. S'il est jamais entré en composition avec un autre, je m'assure que celui-ci ne vous touche pas de moins près. Comme j'ai voulu que votre existence se connût cette raison d'être que je l'avais demandée à ce qui était pour moi, dans toute la force du terme, la beauté, dans toute la force du terme, l'amour - le nom que je vous donne en haut de cette lettre ne me rend pas seulement, sous sa forme anagrammatique, un compte charmant de votre aspect actuel puisque, bien après l'avoir inventé pour vous, je me suis aperçu que les mots qui le composent, page 66 de ce livre, m'avaient servi à caractériser l'aspect même qu'avait pris pour moi l'amour : ce doit être cela la ressemblance -j'ai voulu encore que tout ce que j'attends du devenir humain, tout ce qui, selon moi, vaut la peine de lutter pour tous et non pour un, cessât d'être une manière formelle de penser, quand elle serait la plus noble, pour se confronter à cette réalité en devenir vivant qui est vous. Je veux dire que j'ai craint, à une époque de ma vie, d'être privé du contact nécessaire, du contact humain avec ce qui serait après moi. Après moi, cette idée continue à se perdre mais se retrouve merveilleusement dans un certain tournemain que vous avez comme (et pour moi pas comme) tous les petits enfants. J'ai tant admiré, du premier jour, votre main. Elle voltigeait, le frappant presque d'inanité, autour de tout ce que j'avais tenté d'édifier intellectuellement. Cette main, quelle chose insensée et que je plains ceux qui n'ont pas eu l'occasion d'en étoiler la plus belle page d'un livre! Indigence, tout à coup, de la fleur. Il n'est que de considérer cette main pour penser que l'homme fait un état risible de ce qu'il croit savoir. Tout ce qu'il comprend d'elle est qu'elle est vraiment faite, en tous les sens, pour le mieux. Cette aspiration aveugle vers le mieux suffirait à justifier l'amour tel que je le conçois, l'amour absolu, comme seul principe de sélection physique et morale qui puisse répondre de la non-vanité du témoignage, du passage humains.

J'y songeais, non sans fièvre, en septembre 1936, seul avec vous dans ma fameuse maison inhabitable de sel gemme. J'y songeais dans l'intervalle des journaux qui relataient plus ou moins hypocritement les épisodes de la guerre civile en Espagne, des journaux derrière lesquels vous croyiez que je disparaissais pour jouer avec vous à cache-cache. Et c'était vrai aussi puisqu'à de telles minutes, l'inconscient et le conscient, sous votre forme et sous la mienne, existaient en pleine dualité tout près l'un de l'autre, se tenaient dans une ignorance totale l'une de l'autre et pourtant communiquaient à loisir par un seul fil tout-puissant qui était entre nous l'échange du regard. Certes ma vie alors ne tenait qu'à un fil. Grande était la tentation d'aller l'offrir à ceux qui, sans erreur possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir avec le vieil « ordre » fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la famille, la patrie et la religion. Et pourtant vous me reteniez par ce fil qui est celui du bonheur, tel qu'il transparaît dans la trame du malheur même. J'aimais en vous tous les petits enfants des miliciens d'Espagne, pareils à ceux que j'avais vus courir nus dans les faubourgs de poivre de Santa Cruz de Tenerife. Puisse le sacrifice de tant de vies humaines en faire un jour des êtres heureux! Et pourtant je ne me sentais pas le courage de vous exposer avec moi pour aider à ce que cela fût.

Qu'avant tout l'idée de famille rentre sous terre! Si j'ai aimé en vous l'accomplissement de la nécessité naturelle, c'est dans la mesure exacte où en votre personne elle n'a fait qu'une avec ce qu'était pour moi la nécessité humaine, la nécessité logique et que la conciliation de ces deux nécessités m'est toujours apparue comme la seule merveille à portée de l'homme, comme la seule chance qu'il ait d'échapper de loin en loin à la méchanceté de sa condition. Vous êtes passée du non-être à l'être en vertu d'un de ces accords réalisés qui sont les seuls pour lesquels il m'a plu d'avoir une oreille. Vous étiez donnée comme possible, comme certaine au moment même où, dans l'amour le plus sûr de lui, un homme et une femme vous voulaient.

M'éloigner de vous! Il m'importait trop, par exemple, de vous entendre un jour répondre en toute innocence à ces questions insidieuses que les grandes personnes posent aux enfants : « Avec quoi on pense, on souffre? Comment on a su son nom, au soleil? D'où ça vient la nuit? » Comme si elles pouvaient le dire elles-mêmes! Étant pour moi la créature humaine dans son authenticité parfaite, vous deviez contre toute vraisemblance me l'apprendre...

Je vous souhaite d'être follement aimée.

 

par emmanuelle grangé publié dans : à vous communauté : Plaisirs d'écrire
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Dimanche 15 juin 2008
Lettre de Léona Delcourt (Nadja) à André Breton

 

" Merci, André, j'ai tout reçu. J'ai confiance en l'image qui me fermera les yeux. Je me sens attachée à toi par quelque chose de très puissant, peut être cette épreuve était nécessairement le commencement d'un évènement supérieur. J'ai foi en toi - je ne veux pas briser l'élan m'amoindrir l'amour que j'ai pour toi par d'absurdes réflexions. Je ne veux pas te faire perdre le temps nécessaire à des choses supérieures. Tout ce que tu feras sera bienfait. Que rien ne t'arrête... Il y a assez de gens qui ont mission d'éteindre le feu (...) Tu n'as rien à me pardonner arrache les lettres qui t'ont peiné, elles ne doivent pas exister. Chaque jour la pensée se renouvelle. Il est sage de ne pas s'appesantir sur l'impossible. (...) André, malgré tout je suis une partie de toi. C'est plus que de l'amour. C'est de la Force et je crois

Nadja."

 

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