Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 août 2015 6 22 /08 /août /2015 11:59

 

 

 

 

Parfois je reste allongé sur mon lit, des heures, des jours, des nuits. J’occulte le soleil, je laisse la lune entrer dans mon studio. On me prévient de cette inertie due au protocole de merde, je prévois des trucs faciles pour moi à ingérer. Il me faut quelques forces pour toujours aimer contempler, entendre par la fenêtre entrouverte. Je reste en contact avec le Monde. Des feuilles rouillées se collent au carreau, des écoliers crient dans la cour de récréation. Je sais l’heure et la saison. Je pense ne pas dormir, c’est faux, la preuve : mon verre de lait fermenté a viré au bleu, des moucherons se carapatent lorsque je vais le vider dans l’évier.

Souvent je vais bien comme tout le monde. Je vais au boulot, je suis pion au collège Rodin, j’aime bien les gamins, j’anime un atelier basket de 13h à 14h. J’ai des amis. Je me suis inscrit au CAPES, je n’aurai pas la force mais ça rassure les parents. Je vivote. 

On a carrément zigouillé le marronnier pour cause de maladie, et tous ceux de l’avenue. J’ai punaisé sur la fenêtre le foulard en mousseline de soie de Sandrine, je regrette le bruissement des feuilles de l’arbre mais j’échappe aux regards éventuels de la vieille qui balaie matin et soir son balcon dans l’immeuble d’en face. La dame œuvre en robe de chambre beige vers 8h, recouverte en hiver d’une grosse étole, le soir, en jogging moche. Au printemps, elle enlève le voile d’hivernage de sa jardinière de géraniums, elle balaie, elle arrose, elle balance les fleurs fanées dans la rue. À force et quand j’enlève le foulard crade pour le laver, nous nous faisons un signe de la main, c’est moi qui ai osé le premier, maintenant c’est elle qui attend mon geste, si je tarde, elle balaie aussi la rambarde du balcon, bonjour madame, bonjour monsieur, je crois même que nous nous sourions. J’écarte le rideau tous les jours désormais. Lorsqu’il m’est impossible de me lever pour la saluer, elle doit être déçue et je n’en peux mais.

J’arrive à m’endormir, la preuve, j’ai rêvé de la vieille : elle était dans une charrette, dans sa robe de chambre beigeasse, elle avait une couronne de fleurs dans les cheveux, elle criait « hue, hue », je tirais la charrette à travers un champ, nous écrabouillions les betteraves, nous riions. Ou était-ce bonne-maman ?

Nous ne nous sommes jamais croisés dans l’avenue, ni au Prisunic ni ailleurs.

Quand je décide de partir, j’ai 25 ans, c’est l’été et les géraniums de la dame hivernent toujours sous leur voilage. C’est dans l’ordre des choses.

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by emmanuelle grangé
commenter cet article

commentaires

Gondicas 22/08/2015 12:50

"je n'en peux mais" = "je n'y peux rien" ?

emmanuelle grangé 22/08/2015 19:07

oui, sans doute est-ce un peu désuet... Merci de votre réflexion, Myrto

Présentation

  • : chantier traverses emmanuelle grangé
  • chantier traverses   emmanuelle grangé
  • Contact

Recherche