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30 novembre 2015 1 30 /11 /novembre /2015 14:31

 

 

 

 

Tu sais, c’est comme tu peux : tu photographies les lieux, tu enregistres la date, tu écris un journal, tu pleures, tu tempêtes, tu peux hurler, en douce, etc.

Tu lis beaucoup beaucoup, t’as la tête farcie, le corps mollusque ; il paraît même qu’il te faut vivre en terrasses alors qu’avant déjà, en novembre,  ça chauffait la tête et gelait les pieds sous les radians. Tu lis très mal à ton perron, la concentration en charpie. Tu as le cœur en vrac, calme-toi, mon cœur !

Tu allumes le téléviseur aussi, si t’as pas la télé, tu reluques la toile, arrête de raconter « moi, la télé, jamais », t’es comme moi sur ton perron, avant t’étais sur la plage, au musée, dans un autocar, là-bas, loin de ton perron, des morts, toujours à ton seuil d’entendement.

Ta tête écrabouillée qui entend quand même, tu peux aller au stade de foot, au marché de Noël, mais interdiction de manifester, dépose tes chaussures place de la République et ferme-la, hein.

Ce samedi, tu parcours Paris, tu vas à L’Odéon écouter une lecture, on te refile un badge en échange de ta carte d’identité, ça dure, c’est le foutoir et des fous-rires, la lecture commence avec trente minutes de retard. Au retour, dans le métro, tu regardes autour de toi, pas trop quand même, t’as la pudeur des même pas peur et surtout le regard chafouin sur les sacs avec logos des grandes devantures pour toutes les bourses. Tu prends en compte un regard sur toi, tu remets une mèche de cheveux en place, tu caches ton ongle vernis cassé ras, tu fais la fière, la belle, avoue.

Tu penses à ton père qui disait, c’est une fille, elle ne partira pas à la guerre. Feu ton père, feu ta mère qui couvait les manifestants à Strasbourg dans les années 1970-80. Paix à vous, vous n’y voyez plus rien. Je me rappelle Berlin, nos virées à Berlin-Est, les librairies, le Berliner Ensemble, le Pergamonmuseum. Ma communion solennelle en aube et cierge, la bible offerte par mon grand-père russe, ma première montre, le marché de la Müllerstrasse, les Turcs, la famille Castletown, M. Eisenstein qui désormais s’appelait M. Rochefer, la pasta hebdomadaire de Maria, la mort d’Ulrike Meinhof, les trucs qui m’agaçaient, mes lectures qui vous agaçaient, mon départ de vous, puis votre mal-être d’exilés à la retraite en province française, votre mort annoncée. Merci à vous, mère, père qui me faites de nouveau sourire à notre balcon où la nuit est vaste, les engueulades sans fin, les portes claquent, où la jacinthe et le jasmin embaument.

Ce dimanche, tu es à la Maison de la Poésie, tu écoutes Michaël Lonsdale lire Proust, tu pleures enfin de beauté.

 

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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commentaires

Jean-Marc 02/12/2015 20:06

Magnifique texte, chargé comme un poème d'amour, qu'on le dirait écrit d'une traite, tiré d'un cri et qui finit comme il se doit, dans la pure émotion d'une voix humaine...

Sybille de Bollardiere 02/12/2015 06:14

Tres beau... La pudeur des meme pas peur et cette promenade d'exilee dans les mots. Oui on a ¢a dans le sang. A bientot n'est ce pas ;)

Soleildebrousse 30/11/2015 17:57

Oui, les ongles .... ils étaient si jolis tes ongles. C'est fou comme les mains soignées te vont bien et collent à ton écriture.
Oui, la peur. On ne peut pas s'empêcher de compter les années qui séparent les guerres. On serait fous de penser qu'on a changé.
Allez, continue. Tu fais ça si bien.

l e b A b e l 30/11/2015 17:12

Avec Michaël Lonsdale, tu es en humanité. Il y fait bon, dans le pointu de ses yeux. C'est le moment de relire Wolf Biermann. Oui, je sais, ne ris pas, moi aussi je le connais. Comme le Manifeste des Floh de Cologne : "Die einen dienen, die anderen bedienen". Et soudain, les autres, c'est nous.

Frank 30/11/2015 14:49

C'est le bruit de fond qui lancine la lecture...

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