Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 janvier 2016 1 25 /01 /janvier /2016 12:31

 

 

 

 

     Restent une valise éventrée avec breloques cubaines ici à Paris, mon manteau oublié dans le taxi qui m’a menée à l’aéroport José Marti.

Il refait presque doux ici comme pour m’obliger à sortir, voir les arbres glabres.

Je préfèrerais le froid du retour, les grèves de transports en commun, les trottoirs gelés glissants qui me feraient croire que là-bas j’y suis encore, qu’ici recroquevillée je suis encore là-bas sous les ficus de La Havane, à fleur d’eau des mangroves des Caraïbes.

 

***

 

     Quand j’arrive à Santa Clara, mes yeux s’embuent : un tel accueil bienveillant après les premiers deux cents et quelques kilomètres cahotants parcourus en voiture depuis La Havane. Je choisis la chambre près de la terrasse où on dîne, petit déjeune, d’où l’on voit les toits bleuis par les contenants plastiques de réserve d’eau. Le jeune homme qui porte la valise (à chaque étape, on me décharge de la valise) parle français, il s’appelle Daniel, je peux choisir ma chambre, celle-ci, celle-ci, très bien, et il dépose ma valise et il s’en va et je ne le revois plus. Il est très beau.

***

Un certain arbre est appelé « l’arbre touriste » parce que son tronc est lisse, palot, c’est Jean-François qui parle, un jeune médecin cubain qui ne peut exercer car on lui a proposé un poste à plus de 150km, il gagne quelques CUC (les pesos convertibles) en jouant au guide, avec sérieux et humour.

***

     Je marche, je marcherai beaucoup, la nuit arrive, il faut parfois allumer la lampe torche car les rues ne sont guère éclairées. Dans un café patio, je commande un mojito, il y a un couple, avec un bébé endormi dans une poussette, qui parle, qui boit de la bière, qui fume, qui me sourit, et de nombreux Cubains. Tu peux commander un déversoir de bière Cristal, tu bois ce que tu veux, tu remplis ton verre, la nuit est là.

Des fruits le matin à côté de mon café, des que je ne connais pas, des dont je ne me souviens plus le nom, roses, orange, en quartiers, pressés avec du sucre et beaucoup d’agua natural. En enfilade, sous le soleil, des fleurs de bougainvillier, des hibiscus, des crotons, des immeubles, un hôtel où a séjourné Fidel Castro.

 

***

 

     Avant d’arriver à Trinidad, les bananiers, les manguiers, les goyaviers ont remplacé les champs de canne à sucre, je grimpe à la Torre Iznaga, le paysage s’étale en verts, ocres et bleu, en nappes blanches brodées épinglées volant, affriolantes, touristiques. La demeure du négrier est devenue un restaurant, alentour une reconstitution de case avec toit de palmes, de pressoir de canne à sucre, aseptisés, et les serveuses en uniformes et le monsieur pipi avec sa coupelle de pesos.

Le livre guide m’indique les rues pavées de Trinidad. Foin, les rues sont de pierres grossièrement tassées, un cheval chétif tirant une carriole s’y casse la gueule, se relève sous le fouet du bonhomme conducteur. J’arrive à la casa particular réservée, non, y a plus de chambre, le propriétaire m’emmène ailleurs, chez Matilde, ah…  Matilde me propose une chambre sombre donnant sur une cour sombre, mais puisque j’ai remarqué une autre chambre plus claire sur une terrasse à ciel ouvert, va, d’accord, elle est pour toi, me dit Matilde. Il fait très chaud, je marche à l’ombre des maisons pastel qui s’ouvrent la nuit, les toits s’enflamment, j’entends des musiques, je vois des Cubains affalés devant leur télé. Je dors très bien avec ou sans la clim, en général je débranche le frigo bruyant dans toutes les chambres que j’occupe, sous un seul drap.

 

***

 

Jean-François ramasse une feuille d’arbre, d’un côté blanche, de l’autre noire, c’est la feuille de belle-mère, ça le fait rire, moi aussi.

***

     Je m’écarte du centre ville, les rues sont de terre ocre, parfois on me demande du savon, parfois j’en ai, parfois je reviens pour en donner, les enfants préfèrent les caramellos. Une rue devient chemin qui monte, se termine par la seule façade d’une église, de la dentelle ivoire sur le bleu du ciel, la vieille qui brode une nappe engage la conversation, je réponds, je baragouine (en quelques jours on baragouine à l’aise les langues latines, et en gestes surtout.)

***

Jean-François me confie qu’il veut partir en France, l’État lui a demandé s’il avait les moyens économiques, il a répondu oui.

***

     Chaque école a son uniforme, tous les élèves ont de grandes chaussettes blanches, presque tous des baskets, des grosses, colorées, des contrefaçons, des dorées, les cheveux coiffés, impeccables. Je les vois vers 15h rejoindre leurs établissements, je les vois assis autour d’une table commune par la fenêtre grande ouverte sur la rue, nous nous saluons de la main, nous nous sourions, furtifs.

L’Université de La Havane date du XVIIIe siècle, facultés de physique, chimie, mathématique, arts et lettres, tourisme, philosophie, biologie, droit, espagnol pour les étrangers,… Elle est follement plantée de palmiers, de ficus, de pergolas, de patios, de fils électriques, de balcons avec des chaises pourries empilées, des vitres sont cassées et ne seront pas remplacées, un étudiant me propose d’entrer dans une salle d’étude, je décline, je suis intimidée. En haut de ses marches, j’aperçois un bout d’océan, une place où les Cubains font du stop pour rentrer chez eux vers 17h.

***

La fleur de ce bananier guérit certaines affections, comme l’asthme, précise Jean-François.

***

     Dans le quartier du Vedado de La Havane, les rues n’ont plus de nom mais des chiffres et des lettres, je m’y repère grâce aux bornes ainsi marquées à mes pieds. Je m’arrête au croisement de la L et de la 23 dans un boui-boui, musique d’un groupe de jeunes Cubains, huevos fritos, mojito excellents, fumée noire de pots d’échappement en prime.

***

     J’arrive sous la pluie sur une route bordée de monuments aux morts cubains en 1961 à Playa Larga dans la baie des Cochons. Des pêcheurs, des pélicans qui piquent les poissons des pêcheurs, le turquoise de la mer des Caraïbes, le blanc mouillé du sable de la plage, les moustiques quand le soir la pluie cesse, l’horizon lapis-lazuli qui s’embrase, le mari d’Eneida qui voudrait arrêter de fumer et me demande le prix d’une cigarette électronique en France, je ne sais pas, cincuenta euros ? Muy caro

***

Chut, tu ne le répètes pas, c’est un champ de cannabis ! Je réponds ah, et Jean-François éclate de rire, c’est du manioc !, il n’ose sans doute pas ajouter « patate ! », il a encore des progrès à faire en français.

 

[à suivre…]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by emmanuelle grangé
commenter cet article

commentaires

l e b A b e l 25/01/2016 13:14

Le risque était grand de ne pas gâcher un tel modèle ! Les cinq sens y sont, et le sens de la vie, visiblement n'est plus un problème.
"Agua natural", vraiment ? Cinq syllabes pour dire "rhum" ?
À la prochaine escale, y-aura-t-il des pirates dans des Buick délavées ?

Présentation

  • : chantier traverses emmanuelle grangé
  • chantier traverses   emmanuelle grangé
  • Contact

Recherche