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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 13:08

 

 

 

 

De mon lit, je vois un bout de la baie des Cochons et le soleil revenu, une barque. Sur la terrasse du petit-déjeuner, une Péruvienne verse des graines dans son jus de fruit, elle est en voyage comme moi, c’est la deuxième fois qu’elle vient à Cuba, la première fois, c’était un séjour de travail pour l’UNESCO. Le café cubain me plaît, j’en redemande. Le doré du petit matin a disparu, le bleu mange l’eau, la flore, les cochons, les oiseaux qui la ferment. Eneida m’offre un bracelet de fil et de quatre perles de bois colorées, C, U, B, A. Et si tu pouvais faire un peu de publicité pour ma casa… Mais oui, Eneida.

La Havane est facile à rejoindre par l’autopista, des nuages gris et gros reviennent, les palmiers ploient et ne rompent pas, le Malecón est furieusement rincé ; la route serpentine caracolant la montagne avant d’expirer à l’embarcadère de Palma Rubia. Un coq, des poules quémandent des miettes de mon sandwich. Un veau sous un arbre.

***

Un ravin glissant de boue ocre. Tu fais comme moi, tu ne réfléchis pas, tu le franchis très vite, go, madame ! Je fais comme l’intime Jean-François.

***

Vers 18h, la nuit s’annonce et le bateau pour Cayo Levisa se remplit de touristes allemands arrivés en bus chic, dépités par la pluie, boudeurs fatalistes. Le moteur, la fumée du rafiot, les vagues.  L’accueil en jus de fruit et en distribution de clés de bungalows sur pilotis. Du balcon, j’entends la mer. Demain matin, pieds nus dans le sable.

Je marche, je vois, je dors à Cuba, beaucoup.

Je me dis, il vaut mieux un soleil voilé qu’un plein soleil, la plage s’étale en sable blanc, du bois flotté, des transats bleus abandonnés, des bernard l’hermite affairés, des coquillages, des coraux, les racines des mangroves dans l’eau transparente, aucune odeur de crème solaire, à peine de promeneurs, une baigneuse, des bosquets rongés par le sel, des lianes vertes feuillues têtues sur le sable, un cargo là-bas à peine peut-être. J’y suis.

J’ai apporté un cahier, un stylo pour écrire. Ils restent inutilisés. Les temps, les odeurs demeurent, approximatifs, prégnants. Les visages aussi, vagues de traits, parlants. Je sais que je voulais dire les éclairages rares, ampoules de Cuba, ampoules blafardes économiques, plafonniers, lampes de chevet inexistantes, mais quelle importance de relater ça ? J’ai (re)lu Camus, lu un roman de Yves Ravey emprunté à la bibliothèque de Vincennes lorsque le repos, une terrasse me les ont proposés sans injonction. C’est comme tu veux, ce temps-là…

Où as-tu appris le français ? Avec les touristes et dans les livres, répond Tuty.

 

***

La noix de coco est de lait et de rhum, à la paille. Puis Jean-François demande à ce qu’on me débite la noix. J’en ai plein la bouche, les dents prêtes à exploser. Muchas gracias, je dis, et je jette, en cachette, la pulpe robuste aux poules, à la truie, aux ex-voto santeria logés dans le  baobab.

 

***

Je me rappelle aussi cette longue balade dans la campagne de Viñales, il fait chaud, ces épouvantails plantés dans le champ, les gousses de flamboyants, les mimosas géants, les plantations de manioc – leurs troncs frêles –, l’enfant conduisant une charrette tirée par un cheval, le taxi Buick bleu que je refuse, les plantations de tabac au pied des mogotes, les Cubains à pied, en carriole croisés, hola, l’écarlate des poinsettias, l’arbre courbé rosé, la volaille cancanant,  les enfants arrimés au guidon des adultes, hola !

 

***

À la fin des quatre heures de promenade, Jean-François dit, mes salutations à ton époux, je lui réponds, bonne vie, muchas gracias, je baragouine. Il s’en va comme il est arrivé. Il m’a offert une carambole jaune, vernie, acide.

 

***

Je dîne ce dernier soir dans un hôtel-restaurant de la Havane Vedado, je ne sais plus de quoi, il n’est pas loin de la casa Margarita où ma chambre est haute de plafond et de couleurs. La voiture de location a été rendue à l’hôtel Habana Libre comme convenu. Puis comme d’évidence, j’ai marché. De lourdes maisons coloniales éventrées jouxtent de lourdes maisons coloniales restaurées. Des Cubains, pauvres ou moins pauvres, ici et là, les occupent. Des chaises occupent les entrées des maisons, par deux, prêtes à la discussion et la contemplation des ficus, de la rue, du ciel. Tel ficus soulève de ses racines le perron d’une bâtisse. Au musée des Arts Décoratifs, des dames vestales, amènes qui me guident à travers les Lalique, les porcelaines de Sèvres, les paravents chinois Ming. Un dernier mojito dans un restaurant d’état, avec de l’angustura, et un filet de poisson, riz et haricots noirs, et une coupelle de tomates, concombre, salade : c’est un grand jardin de graviers, de palmiers, de nombreuses chaises, d’enceintes acoustiques bâchées, avec indication de baños. Le serveur tient à me montrer le drapeau cubain à côté du drapeau français au-dessus du bar. Si.

Le taxi qui m’emmène à l’aéroport a des vitres teintées, je n’aime pas, la route est moche, et je parle toujours l’espagnol comme une vache française, j’entends bien mais meugle en retour au chauffeur.

Dans les nuages, je vous vois tous, les gens, les charmants, Daniel, Leonela, Matilde, Dariela, Jean-François, …,  les charmants arnaqueurs, les verts paysages, les chauds bleus, les danseuses de Viñales, l’ananas du matin, les musiciens de la Habano Vieja, les musiciens de la Habana Vedado, le café excellent, l’angustura dans l’excellent mojito sur le Malecón, l’océan, l’homme à son balcon dans l’immeuble sinistré, l’homme à son piano, les épiceries d’État, les librairies maigrement éclairées et achalandées, les fenêtres à stores lamelles de fer sans vitres, le bruit des frigos, la jacasserie des oiseaux, le miel sur le cigare, le drap du lit toujours trop court mais suffisant, les plantes dans leurs pots de conserve ou de plastique sur les rambardes des balcons effrités, les touristes chinoises en talons et appareils photos dans les jardins de l’hôtel Nacional, toi, mon épousé écoutant, d’un coup muet par le barrage de la langue espagnole, ton visage si beau parlant coloré reposé à Cuba.

 

 

 

 

 

  

 

journal Cuba, suite

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Published by emmanuelle grangé
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commentaires

l e b A b e l 05/02/2016 14:02

Et c'est ainsi, devenant un désir de retour, qu'une joie se transforme en élancement lancinant.

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