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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 14:55

 

 

 

 

Pourquoi ces impressions pathétiques me revenaient-elles ? Dans quelle remise s’étaient-elles assoupies ?

Les enfants sont cruels. Ah, oui ?

Dans la classe, le tableau décollé du mur. Ils ont jeté habiles la godasse qui reste coincée. C. a d’abord gloussé : tous ces garçons autour d’elle, pour une fois. Même pas chatouilleuse, a-t-elle gloussé quand ils l’ont déchaussée. Y en avait un derrière elle, qui la maintenait sur la chaise, qui enlevait l’élastique de sa queue de cheval. Attrape ! a-t-il dit en jetant la chaussure à qui la renvoyait à son voisin. C. est tombée de la chaise. Même pas mal ! a-t-elle juré en se relevant les cheveux plein la bouche. Je ne sais plus quand le surveillant est arrivé. On n’arrivait pas à récupérer la godasse coincée entre le mur et le tableau. On a tous été collés. C. avait de grosses larmes dans ses gros yeux bleus. C. a des yeux de crapaud, affirmait ma voisine de classe.   

C. a un père gendarme, un sous-off, disaient-ils couramment. C. habite la cité Guynemer. Dans les immeubles récents séparés des anciens moins hauts avec grands balcons ou des villas par une immense pelouse entretenue. Dans la cité, d’une part les officiers, les assimilés diplomates, d’autre part, les autres. Vers Tegel, les villas des diplomates. Quartier Napoléon, les maisons des colonels, des généraux.

C. essaye de ressembler aux filles d’officiers, celles dont le patronyme est à rallonge : de Machin de la Machine, tu vois ? Celles qui arborent en plein hiver des bermudas velours, des mocassins vieille France introuvables à Berlin. C’est pas gagné. C. se gèle en hiver.  La mère de C. donne l’exemple : elle porte enfin un collier de perles sur un foulard Hermès, faut ce qui faut. C. une queue de cheval sur la nuque, elle a laissé pousser sa frange  brune un tantinet commune, trouve-t-elle ; elle a dégagé son front comme les Machin de la Machine. Si elle pouvait être orpheline de son père sous-off, ce serait encore mieux, pardon, pardon. Un jour, c’est sûr, elle sera invitée aux anniversaires, aux premières boums dans l’immeuble d’en face, dans les villas.

C. est une élève moyenne qui travaille beaucoup, je la retrouve en hypokhâgne à Strasbourg, je l’invite dans ma chambre d’étudiante avec d’autres étudiants, elle a une frange sur son front laiteux, le collier de perles de sa mère, elle dit qu’elle envisage une école d’infirmière. La chambre est mansardée – une photo l’atteste. Sans doute C. est-elle chaussée de Clarks. Je ne fais pas un geste de plus vers elle. Elle est la bienvenue. Je ne la revois guère ou je ne m’en souviens plus.

À Berlin, tant de choses survenaient, il suffisait de humer le ciel pour déguerpir des îlots quadripartites. Comme je ris encore de la godasse perdue de C. ! Comme ses larmes finales entraînent la compassion !

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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commentaires

l e b A b e l 13/02/2016 18:35

Where are we now, we know, chantait Bowie dans The Next Day, au sujet de ce Berlin-là.

Frank Lovisolo 13/02/2016 16:59

C'est sur sur les Machins de la Machine imitent les techniques de l'alpinisme social de leurs géniteurs !!

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