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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 14:32

 

 

 

 

   Il parle de soubressade parce qu’elle le questionne : et quoi d’autre ? De la tchoutchouka, et puis d’autres choses, d’origine espagnole – je crois, préfère-t-il ajouter – enfin, tu sais bien,  je n’y connais rien.

   Évidemment, je pense à mon père qui radotait à propos de son chèche, de la tarentule qui l’avait piqué, de la tchoutchouka en Tunisie.

   À dix ans, j’avais fait la moitié du tour du monde : Eva Wegner découpait les enveloppes pour moi dans son antre du Bureau allié de circulation, je décollais les timbres de tous pays à la maison. Les parents, le frère et moi partions en vacances en Allemagne de l’Ouest ; nous quittions très tôt Berlin, il nous fallait rouler en vitesse règlementée dans les couloirs est-allemands, aux points de contrôle, le père s’affranchissait du strict minimum en langue russe et de quelques paquets de cigarettes américaines ; il nous est arrivé de nous geler en Forêt Noire, nous l’abandonnions pour le lac de Constance. Le père détestait les villes, nous les contournions.

   La mère nous contait les villes, elle parlait de Samarkand où elle irait un jour, c’est sûr.

   Longtemps j’ai éternué dans la campagne, la mère glissait sous ma nuque des clés froides pour arrêter les saignements de nez, me faisait boire des orangeades glacées. J’en ai gardé le goût des persiennes closes, la détestation de l’herbe coupée, la distance avec le poil du cheval. J’ai toujours préféré la mer, nager, nager ; on s’en fout.

   Longtemps j’ai gardé le chèche couleur sable de mon père, j’ai dû l’enrouler autour de mon cou, et puis, le tissu cuit, il est parti aux oubliettes.

   La mère cuisinait une ratatouille tchoutchouka du temps où le père louait une villa sur la Côte d’Azur, c’est possible… Je me souviens surtout de l’estragon sur le lapin rôti. J’entends la mère récitant Cohen, citant Couve de Murville pour emmerder le père.

   La cuisine et les sourires font bon ménage : quand la mère est partie, le père a ouvert une boîte de raviolis à la tomate qu’il a versés dans l’eau bouillante, quand la mère est revenue, elle a réservé le cœur de laitue pour le père. J’ai appris très vite à éplucher, émincer, écaler, égrainer, mijoter parce que la mère est restée un gros bout de temps là-bas – et nous ici avec notre chagrin gros comme ça –, qu’à part la pasta, Norma n’avait d’autre idée et surtout la maison à entretenir et que j’étais sûre de ne pas être dérangée par le père ou le frère qui vers 21 h osaient « on mange bientôt ? » derrière la porte de la cuisine fermée.

   La soubressade ? Connais pas. Me suis renseignée : une espèce de saucisse à tartiner, un peu comme la Teewurst allemande, sans doute, le piment en plus. Un souvenir d’Algérie qu’il se garde bien de développer, la moutarde me monte facilement au nez.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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l e b A b e l 15/02/2016 18:12

Moi qui ai dû être contraint pour bouger, et déguste l'immobilité où je voyage mieux que de corps, je contresigne de deux hémisphères cérébraux !

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