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26 mars 2016 6 26 /03 /mars /2016 12:01

 

 

 

 

La dame tirait son épingle du canevas après tant d’années d’yeux à

l’ouvrage chaussés de besicles, points de croix, points de nœud,

points de diable et plus, des très raffinés, de toutes les couleurs, que

sais-je. Puisque la table, après le lit, les deux chaises, se vêtait enfin

de lin ajouré, ourlé, gris-blanc affriolant, la fenêtre basculée y

projetait les miettes de la rue, chiures de pigeons, plumes de

pigeons, piaillements des oiseaux, particules grasses grises noires,

quelques klaxons impatients, le bleu d’une ambulance, le jaune de

l’euphorbe, son éternuement, je proposais un double vitrage, une

VMC discrète efficace, aujourd’hui, c’est possible, c’est abordable, je

bredouillais.

 

Jeune homme, jeune fille, je ne sais plus, chevrotait la dame,

emmenez-moi chez le coiffeur pour dames, là où jusqu’à la corde on

lime la corne, là où la teinture noire vire au bleu, vous savez, allons,

allons !

 

La dame reposait sur la chaise : de la fenêtre bouclée, une rengaine

pourtant lui parvenait, fragrance de véronique, de myosotis, de

muscari, elle ne savait la chantonner, j’en connaissais un rayon, lui

proposais mon herbier, nenni, assez fière, très droite, elle répondait,

hélas plutôt un remugle, essayons d’en avoir le cœur net, débridez la

fenêtre, voulez-vous, allons, allons.

 

Alors le lin frisait, le lit ahanait de goûts, je pansais le pouce rose

bosselé de la brodeuse, nos cheveux s’envolaient au courant d’air, la

graisse de la ville s’en mêlait, les klaxons, les oiseaux, alors la dame

inspirait profond et racontait la maladie des couturières, les mains,

les yeux fichus, mais quand même l’odeur subtile du fil de coton, de

soie, le rêche, le perlé, le rouge, à peine de rouge, le petit bruit de

l’aiguille qui troue la toile, imaginez, imaginez, enjoignait-elle pendant

que ses cheveux noir-bleu coudoyaient ses yeux qu’elle avait noirs ou

gris, presque verts, voyez-vous, je pensais qu’elle battait la breloque,

non, la dame fredonnait l’ourlet, son bâti de fil blanc, la poussière de

la craie sur le tissu, celle qui faisait éternuer et larmoyer lorsque,

enfant, sous la grande table, elle épinglait, habillait sa poupée de

chutes de tissu, au milieu des jambes gainées de bas des brodeuses,

des cousettes, des souliers cirés. Le beffroi entrait à toute volée

dans l’atelier, on sonnait la pause, on trinquait d’un galopin de Jenlain,

on écalait les œufs durs, assises en amazone sur le rebord des

fenêtres.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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commentaires

l e b A b e l 26/03/2016 15:49

Il nous fallait au moins un carillon pour annoncer cette broderie perdue en grand-mère, comme un vieux gréement à hisser pour le rêve.

emmanuelle grangé 27/03/2016 15:31

Il en faut du culot de bouteille sans cesse renouvelé, dégoupillé, ressassé, dégraissé, ... pour publier depuis des lustres, au moins deux, des broderies exercices. Il m'arrive de croiser de visu un lecteur anonyme, "je te lis, j'aime".
Je ne réponds guère aux rares commentaires "overblog", je te remercie, cher précieux ami, de mettre, chaque fois, ton grain de sel précieux qui résonne.

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