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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 17:21

 

 

 

 

 

Souvent tu penses que tu n’auras pas le temps de ceci dans cela, tu te parles, te sermonnes, t’indulgentes quand même, il y a des limites au cela restrictif.

Demain il aurait quatre-vingt-dix ans, on l’aurait rasé de près, ils l’auraient appelé papy, tu serais allée le voir. On l’aurait habillé. Il aurait eu les yeux mouillés de te voir, vous seriez partis pêcher à la mouche, au retour il aurait acheté une robe pour sa petite-fille chez Modelinchen sur le Ku’damm. Il t’aurait demandé d’arroser les impatiens dans les jardinières et de préparer les truites au bleu, et s’il restait encore un peu de whisky dans son bureau et si ta mère était enfin rentrée de sa baignade dans le bassin d’Arcachon. Tu aurais tout fait, tout répondu, tu lui aurais présenté les filets de poisson avec les Salzkartoffeln et les joues de poisson, tu aurais été embarrassée quand il aurait insisté, mais, elle est où, ta mère ? Elle est morte, tu sais bien… Non, il n’aurait pas su ni qu’ils l’auraient appelé papy.

Tu aurais coupé grossièrement sa tignasse rousse et sa barbe, demain le coiffeur fera mieux ! 

Tu lui aurais demandé de s’habiller enfin. Tu l’aurais accompagné chez le coiffeur d’Andernos, près de la digue. Vous seriez allés ensuite au cinéma de la Müllerstrasse voir un documentaire. Vous auriez cherché ta mère nageant dans l’océan, elle est morte, tu sais bien…

Nous aurions tout mélangé, Le Lude, Malakoff, Tübingen, Berlin, la pointe du Raz, Èze, le lac de Constance, Andernos, des lieux, des mers, surtout des forêts – il disait, rarement, en soupirant, j’aurais aimé être garde forestier. Tu aurais allumé le poste de télévision, il aurait attendu le Tour de France.

Tu sais qu’il est né un 8 mai, tu ne sais plus quand il est mort, ce sont les gendarmes qui t’ont appelée, tu ne sais plus le jour ni l’année, en cherchant tu trouverais bien la date approximative car il est mort aux environs de, c’est écrit quelque part, tu as tout gardé quelque part, tu retrouverais la tombe au cimetière, ou ils l’auront désossée, c’est possible, tu n’y es jamais retourné.

Les bons souvenirs arrivent. Enfin. Longtemps tu as voulu ressembler à la mère, ses yeux amande, verts gris, ses cheveux blonds fins, ses goûts littéraires, sa musique, la Russie, voilà. Et puis, quand tu brosses ta chevelure, les crans roux frisottent ton crâne, retombent sur ton front large, ça dépend du temps, de l’océan, de Berlin, de la forêt. « —Tu ressembles à ton père ! — Non ! — Si ! »

Tu vas au théâtre de Malakoff, ils patinent à roulettes, les parents, tu prends le temps de te souvenir des souvenirs racontés, sur la place, grand-père achète les gâteaux du dimanche pendant que grand-mère est à la messe, maman envoie des messages à papa, de fenêtre à fenêtre, rue Raymond Fassin, grand-père russe farfouille chez les brocanteurs pendant que grand-mère buvotte dans le lit le thé de grand-père, c’est dimanche pour les ouvriers de Hispano-Suiza. Finalement maman se fera baptiser ; sur la photo de Tübingen, son ventre est gros de moi, c’est papa qui photographie peut-être.

C’est ça, le truc : ta mère, c’était clair comme de l’eau de roche, la littérature, la musique, les baisers, sa mélancolie, ton père, c’était grondeux, tu filais droit, et sa larme lors des jeux olympiques à la télé ou lors de sa rencontre œil pour œil avec un chevreuil dans la Lüneburger Heide, ou les chansons de Jean Ferrat – de préférence Que la montagne est belle –, ou quand il affirmait «  le Noir, c’est plus franc que l’Arabe. » Un jour j’ai giflé mon père, je sais très bien quand, où, pour quoi, pour tout.

Il y avait un truc qui clochait, comme les rhizomes qu’on coupe et qui continuent de serpenter.

Je retournerais en forêt, je n’aurais plus peur des fougères, le père dirait : Écoute le coq des bruyères ! Ça m’ennuiera encore, un peu moins qu’avant, j’écouterai mieux. On s’engueulera encore, on fera s’envoler les oiseaux.

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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commentaires

Jean-Marc 06/06/2016 14:24

Magnifique, texte et photo, le temps, le souvenir, l'écriture efface la disparition, nous y sommes

Sybilledebollardiere 07/05/2016 22:16

J'aime ton art si particulier de faire revivre les absents...

l e b A b e l 07/05/2016 17:45

Est-il encore temps de lui souhaiter un bon anniversaire, ne serait-ce que par principe ?

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