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25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 09:52

 

Rochefort, rue Chanzy, 25 août 2016

 

 

Tu sais, il fait très chaud comme lorsque ma mère épinglait une serviette mouillée au chambranle de ma fenêtre, comme lorsque nous mimions une sieste sur mon lit, en culotte, torse nu. Pas la moindre brise, les têtes suaient, nous parlions, parlions, oubliions l'extrême chaleur et la proximité des autres chambres d'étudiants en allant pisser à poil dans les toilettes sur le palier.

 

Une frange d'ombre à pic de la digue, je m'y installe, et mon bouquin et ma bouteille d'eau. On entend le tracteur d'un boucholeur là-bas, loin, c'est marée basse. Des exclamations d'estivants en short, T-shirt fluo, bottés revenant de leurs pêches. Il y a un camping planqué derrière les fourrés.

 

Le soir ma tresse n'avait toujours pas séché, mes cheveux étaient blancs de sel et de sable, je ne les rinçais pas, on ne m'en voulait pas, on me proposait de la Biafine pour mon coup de soleil sur le nez. Sur la plage de Saint-Marc, des Scandinaves hâlés aux cheveux blancs. C'était pour ça sans doute.

 

Quand la frange s'effiloche, je monte sur la digue, il y a toujours un peu d'air là. Un ciel bleu, des kilomètres d'estran rouillés mouillés, deux échassiers qui ne mouftent pas, et puis parfois un éclat de voix loin là-bas dans la boue. Du soleil et une baraque noire contre laquelle je m'abrite du soleil et lis. Une dame qui lit aussi, qui dit, plus jeune je supportais bien le soleil, je lui réponds par un sourire, c'est à moi qu'elle s'adresse, à qui d'autre sinon ? Les quelques pêcheurs sont rentrés au camping, un chien halète et s'affale à nos pieds, on nous dit, c'est sa place préférée, la dame soupire, il doit avoir soif, avec un petit reproche, tout petit mais quand même un reproche. Je lève la tête, j'ai dû sourire encore. Nous sommes des bien aimables sous la chaleur. Parfois des cyclistes avec casquette ou chapeau passent. L'océan est bordé d'une jolie promenade toute en rondeurs, facile.

 

Le matin nous nagions jusqu'aux bateaux, nous en plongions, l'eau était très claire. Dans mes souvenirs. Je m'étais écorchée aux rochers, en me redressant sur le sable, je dégoulinais de sang, ça piquait, les copains compatissaient, je haussais les épaules, c'est rien, ça piquait quand même. J'avais l'onglée, ma tresse mouillait mon tricot dans le dos.

 

Ma mère préférait « ami » à « copain », non, elle préférait « amie » tout court. Elle avait quelques principes de langage et des manières, parfois. Quelles amies vas-tu inviter pour ton goûter d'anniversaire ? Sur la photographie, autour de la table, nous avons toutes un chapeau pointu en carton coloré retenu par un élastique sous le menton, il y a Katia Prautin, les sœurs Haenel, Gloria Dietrich, mon petit frère est toléré, il a le même chapeau. Nous buvons du Sinalco dans des grands verres, à la paille. Ma mère a coupé mes nattes la veille, ça repoussera dit-elle à mon père qui, comme tous les pères, aime les cheveux longs des filles.

Ensuite nous jetions les miettes du gâteau aux mouettes sur la Spree, ça caillait, la nuit nous tombait dessus.

 

Je fais la molle, je pédale lentement vers les marais d'Yves que je n'atteins pas : ils renforcent, consolident digue et remblais. Le chemin est barré. De gros engins rouges, jaunes qui crachent de la caillasse. Loin là-bas l'océan monte.

 

Sa haute silhouette est courbée, son regard à terre. Il remplit à peine un pochon de coquillages : il est très sélectif. Quand il enlève son chapeau de paille, je remarque ses boucles raplapla, presque blanches, il a un beau visage toujours, coloré maintenant. La petite allongée garde la tête à l'ombre de la digue, le soleil couvre le reste du corps, sur la photographie, on peut croire que ses membres, ses seins, son ventre sont protégés par un voile opaque, immaculé. Quand je me lève pour grimper sur la digue, mes fesses sont trempées par le sable humide, là-haut, mon pantalon sèche en moins de deux, l'air l'agite autour de mes jambes. J'observe deux échassiers et l'étendue mouillée rouillée. J'entends distinctement quelques clameurs d'estivants. Puis je m'assois à l'ombre de la baraque noire.

 

Carola Goldstein me manque ; nous révisions le bac et l'abitur au bord de la piscine, vers Tegel peut-être – je ne sais plus. Je serai avocate, me confiait-elle.

 

Il faut attendre pour se baigner, il faut attendre que la marée recouvre aux trois-quarts le piquet planté sur la plage. Avant les pieds s'enlisent dans la vase. Les enfants aiment ça, je les entends rire, et les parents hurler en vain.

 

Dans la chambre du premier étage, je me demande d'où vient le tapis tressé bleu-vert, orangé, Catherine me dira. Après la sieste.

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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l e b A b e l 25/08/2016 11:30

Un de ces soliloques qui, à l'heure chaude, s'impose juste avant que la sieste emporte tout, les souvenirs, le langage en tenue de vacances, et la chaleur étouffante qui redit autrement le temps qui semble lui-même hésiter à traverser cette épaisseur.

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