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22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 11:03

Les morts n'auront jamais la paix avec elle.
Elle ouvre la fenêtre déglinguée du bureau en douce, celle qui s'effrite sur le jardin désormais troué par les chiens, l'odeur, celle que vous voulez, qu'importe, reste dans les cheveux, le regard bat froid les premiers regains du printemps.
Elle pourrait imaginer le lilas en fleurs, les hortensias en boutons, non, penses-tu, il fait vide sauf la voix de Suzanne désagréable tant elle siffle lorsqu'elle gueule après ses deux fils pour une broutille, tant elle captive lorsqu'elle leur lit Camus ; toute l'Algérie avant, après Napoléon - non, pas Bonaparte, mon crétin chéri, un autre- défile avec les ports, les bleds, le désastre, la stupidité sanglante. Suzanne parle haut d'Abane Ramdane et de la poésie de Frantz Fanon.
Dans le jardin, il fait boueux, et jamais un plan de coriandre n'a été planté du temps de Suzanne. Les bougainvilliers sont restés chétifs, la menthe a résisté uniquement pour son odeur pas pour le thé. A mettre à sac la maison, elle ne trouve aucune trace tangible de Suzanne. Seule la voix de celle-ci, dévastatrice, parcourt la Méditerranée sans soupirer avec une inflexion qui encourage les deux garçons à élargir leur visage sur l'oreiller. Suzanne parle droit et endort ses fils.
... Il était une fois une femme qui avait désappris à rouler la graine, à écraser les filaments de safran, une fillette qui était devenue sourde à force d'entendre des cris dans la cave, on lui disait c'est normal, c'est la dame blanche qui punit les méchants, et méchante avec de gros yeux embués elle avait grandi d'un coup, de sourde les bras lui en étaient tombés, oui, c'est pour ça qu'elle ne pouvait plus cuisiner. Tous ses membres mutilés avaient migré dans sa tête qui, énorme, menaçait d'exploser car elle avait aussi engrangé trop de recettes, de visions, de cris en sous-sol, de livres, de sable, de salves... Aucun chapeau ne lui allait, et l'adolescente devenue fut surnommée Suzanne La Malcoiffée. Ca lui convenait, elle n'entendait pas. A seize ans elle rencontra Sylvain sur le bateau en goguette hâtive pour la métropole. Ils eurent deux garçons...
Elle ne sait pas raconter une histoire avec un début glorieux et une fin triste ou vice versa à rebondissements ou toute tiède high tech, d'ailleurs ça n'est plus possible, hein ! Elle barricade la fenêtre, Suzanne crie trop même volets tirés.

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

marina 25/05/2008 22:13

J'aime beaucoup ce surnom, La Malcoiffée. Rien n'est coiffé dans sa vie. Merci de beau portrait de Suzanne.

Guardiola 24/05/2008 13:02

Personne ne mettra jamais les formes que tu mets, chère authentique. Et ces touches de sourires, comme des embruns...

Thierry Benquey 23/05/2008 09:22

J'ai beaucoup aimé

soleildebrousse 22/05/2008 15:48

Je crois que j'ai compris ce que tu cherchais à me dire.
mais quelle merveille, cette description de la fille dont les bras lui étaient tombés !
merveille de merveille.

mAnaniya 22/05/2008 12:31

Etreinte, oppressée, comme traversée par ce long cri infini qui m'évoque celui d'Edvard Munch.

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