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6 août 2008 3 06 /08 /août /2008 11:04




C'est une chaleur conditionnée sous le toit de la Volvo qui les emmène de l'autoroute en Gigondas, de paysages lascifs piqués de cyprès vantards protégeant les volets décolorés des bastides en grille huilée s'ouvrant à l'arrivée poussiéreuse de la conduite.
L'hôtel sommeille l'après-midi, et tant mieux pour le repos des cigales en fin de frottement, agglutinées sur les dalles brûlantes des terrasses, les autres font un boucan d'enfer dans les peupliers, les chênes verts, les figuiers, les... quoi déjà ?
Ça sent l'abricot proposé en bienvenue dans la chambre jaune, à travers la moustiquaire, ils entendront le soir les grenouilles, s'endormiront sur le drap lourd bien après elles, peut-être auront-ils un seul souffle siamois, la femme aux cheveux écartelés sur l'oreiller, l'homme au dos rond, peau contre poil...
Certains fragments d'avant s'immiscent. Est-ce la femme la première surprise par ce rappel désobligeant ?
Le froid conserverait plus que la chaleur... Quelque chose pourrirait en pays de Provence, de l'ordre des peaux mortes, mues desséchant sur la tomette telles les élytres des infernales sur les murs cramés, folieclinique annoncée loin du romantisme verdâtre.

Hamlet revient d'exil, l'acteur joue ce personnage de TOC, le spectacle commence par les funérailles du père, un grand rectangle de terre retournée figure au centre de la Cour d'Honneur en Avignon,
Gertrud y enfonce ses talons, il pleut d'un tuyau d'arrosage manié par le fossoyeur arrosé, la boue est avancée. Nous sommes dans une Europe de raisonnement exclusif où à la violence ne répond que la violence où le politique arme et ne résout pas les conflits. Où les artifices du théâtre déboulent sur la vie.

 Les visages se superposent parfois, l'un n'efface pas l'autre, le temps n'érode pas l'obstination amoureuse. La main de l'homme s'attarderait sur la nuque de la femme, ce serait une autre main plus hésitante, moins douce. Sa main à lui dans la chambre fraîche abrutie par le chant des grenouilles.

Le rétroprojecteur renvoie sur un rideau de perles d'acier en gros plan le visage du prince danois réitérant plusieurs fois " Sein oder nicht sein... Sterben... Schlaffen, vielleicht träumen..." L'acteur n'est pas Hamlet, il endosse un rembourrage, il le devient le temps de la représentation, un gros garçon éructant grossier caracoleur, il enterre vivantes mère et Ophélie, mais qui est qui de ces deux femmes ? Six comédiens se partagent les onze rôles, des apôtres autour d'une grande table à nappe de papier et qui roule d'arrière-scène en avant- scène, traverse le rideau suivant les situations. Ils raisonnent à table, ils s'empoignent dans la terre. Hamlet est pris à son propre jeu de la folie.

Ils goûtent aux vins du domaine, elle voit la couleur des yeux de l'homme changer, ils n'ont pas forcément la même envie au même moment. Il ne balaye pas les couverts encombrants sur la table pour prendre la main de la femme, les doigts restent concentrés sur la nappe dans l'attente du poisson parsemé de pistaches, relevé d'huile d'olive, ou sur le pied du verre. Le vin blanc est clair, charmant, une pertinente vive complicité avec le palais. Il manque. Il disparaît. Jamais tout à fait. Lorsque le temps s'approprie les moments fugitifs, le paysage devient mélancolique. Le vin rouge s'avère poivré; ils dînent ensuite de magret de canard délicieux, de tomates fondantes.

 Hamlet s'évanouit, tombe droit face contre terre. Ophélie se noie dans un plastique.

Le fantôme de l'homme s'est levé comme lorsque à Paris l'attente des mots, des peaux, des baisers était insupportable. Le besoin ad aeternam de l'odeur, de l'humidité de l'autre sans écho subalterne. Il est un point final écrit oh jamais tacite, combien bataillant dans toutes entrailles. La raison se loge au-delà de la tête, à l'abri des coutumes, à mains tendues, à bouche ouverte délivrant la langue. C'est un flot à entendre, à déglutir à bras le corps. La nature est en terrain conquis, les lauriers font mine de courber leurs fleurs sous le mistral, les olives grimacent à peine sous les feuilles, les chênes verts ondulent, la lavande veut bien se tordre le cou, la piscine est brune de feuilles, ça mousse furieux de tous les feuillages facétieux comme sur l'océan perdu.

 Les acteurs parlent, micro solidement arrimé à la taille effleurant la joue parce que le théâtre c'est aussi la recherche adéquate de sons et non le remplissage par la musique. Ils ne jouent plus la prouesse de Vilar face au vent, seules les chemises bouillonnent encore comme à cette époque. Il n'y a plus que le spectre du père sans tintouin, Fortinbras est attendu. Sons et musiques pertinents...

La femme sourit détendue, le dessert fond dans la bouche. Des bougies flottent dans des tubes de verre sur les tables. Depuis combien de temps s'est-elle échappée du face-à-face de l'homme sensible ? Lorsqu'elle revient à lui, la nuit est presque là, enchantée de grenouilles jacassant d'amour après avoir gobé toutes les cigales. A chaque heure son parler, dans le halo du souvenir les jambes ont exécuté leur chorégraphie, les reins tauromachiques en réponse à ceux souples et cambrés. Tout est ancré dans la chair. L'homme hasarde une main, la fleur de sel bascule sur la table, les bougies font des ronds dans l'eau, soupçonne-t-il les échappées insensées de la femme ? Ah, son café bu, les amandes enrobées de chocolat croquées, je vais retrouver les murs jaunes, la terrasse rafraîchie, pense-t-elle.

Que d'émotions suggérées et non pas mâchées aux spectateurs ! Certains regretteront le désastre larmoyant et mièvre de moult mises en scène, les autres, étonnés, auront ri et pleuré aux actes ludiques des comédiens allemands comme on peut rire et pleurer devant le cri sans concession de la pensée. Hamlet était fou ce soir du 18 juillet au milieu des papes dans le spectacle de Thomas Ostermeier.

 La femme flottante écrit de l'entêtement.

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

Thierry Benquey 08/09/2008 13:51

Merci de partager avec tes mots. Thierry

hervé Pizon 08/08/2008 01:05

À jardin suspendu à tes mots, à cour vite voir Hamlet...}

Alain 07/08/2008 22:24

" Le besoin ad aeternam de l'odeur, de l'humidité de l'autre sans écho subalterne... "
Enfin une critique à la hauteur de l'auteur !

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