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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 19:12

 

 

 

Le bateau prenait l'eau dans la clandestinité.
L'enfant n'avait pas un sou à mettre dans le bastringue pour malmener sur le bassin un des voiliers permis burinés par les coups de bâton. Certains mâts naviguaient au près habilement menés, d'autres contemplaient en rade les nénuphars. Les bras tendus des petits équilibristes n'étaient pas de même longueur, des cris de joie ou désespérés s'ensuivaient. Les parents exhortaient à la victoire et au sabordage du rival.
L'enfant n'avait pas prévu l'écueil fatal avant la mise à l'eau de son esquif ni le sifflet des gardiens vénaux du bassin. De papier gras était son embarcation, d'allumette mouillée sa proue de brave pirate origamiste. Intrus et pas fier de l'être, il s'était faufilé entre les braillards, avait apprécié en s'agenouillant au bord du bassin la vue des cuisses de sa voisine. Son bateau avait tenu la surface le temps d'un soupir concentré, avait sombré vite détrempé dans la grotte aux carpes. L'orage avait éclaté, mouillé les apprêtés qui d'un coup avaient déguerpi s'abriter.
Il avait encore longtemps aperçu les poissons noirs avaler son papier et cru caresser leste la peau de sa voisine sucrée. Ça clapotait dru sur les lentilles d'eau.
Après le déluge, la terre avait livré les odeurs de ses entrailles sous la lune asséchante; peut-être l'enfant avait-il retrouvé les mille bouts de papier dans les flancs éventrés des carpes à la dérive sur la seule flaque sous les cognassiers.
Je pris un jour au sérieux
l'abordage d'un cargo gracieux,
je remplis mes cales.
Lorsque les rats communs débarquèrent,
je crus voir une luciole.
Lorsque je porte la main à ma nuque par beau temps,
par harassement,
un point de vertige me la rappelle.

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Published by emmanuelle grangé - dans à vous
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commentaires

edouard 12/05/2009 15:28

Un type étrange a écrit: "sombre le rafiot de papier où ma folie tu partageais, promène-toi, regard altier sur le trop tard de mes regrets". Toi, tu n'es pas altière, mais tu connais bien des altitudes...

Stipe 11/05/2009 13:23

comme toujours, au delà de la précision des mots et du style, j'adore ces petits détails qui nous rapprochent de ton histoire.
J'ai navigué sur ce récit, sans jamais sombrer dans l'ennui.
J'aime réellement te lire.

Thierry+Benquey 09/05/2009 10:21

J'ai adoré ce texte et j'en reprendrai bien un morceau.
Je t'embrasse.
Thierry

Mélancholia 09/05/2009 00:30

"L'histoire est encore plus à défaire qu'à faire. Il faut savoir la laisser être."
Jacques Renaud

Mais le point de vertige me rappelle aussi la douleur.

hervé+pizon 08/05/2009 21:55

le clandestin ne fait pas le même voyage que les autres passagers et quand les cales s'ouvrent, il revoit la lumière

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