Partager l'article ! Berlin: 1961 – 2009, Berlin Il y a 20 ans tombaient les pierres, naissait ma fille, je ne savais pas, je le jure, je ...
1961 – 2009, Berlin
Il y a 20 ans tombaient les pierres, naissait ma fille, je ne savais pas, je le jure, je m’y attendais, mais ne le savais pas, je le jure sur la tête de la jeune fille à part entière née de mes entrailles, mais elle avant tout, je le jure, nom de Dieu ! Pourquoi et merci d’avoir été gamine dans cette histoire, berlinoise à tel point qu’aujourd’hui encore je ne suis jamais à ma place, et là où je me pose, je peux dormir et entendre la chauve-souris qui bat des ailes et me fait peur. Je jure que je pourrais dénicher dans mon sommeil tous les engoulevents, je jure que je ne suis asthmatique que par inconsolation. Je me rappelle les livres achetés à Berlin-Est, la pasta de Norah tous les jeudis, la lavande anglaise de Samuel, les Dunhill menthol de Jeanne, le caniche des Castletown, les cartes de vœux sur le guéridon bancal, Ionesco me cueillant avant la fin de la représentation boudée, les pieds nus de ma mère, M. Eisenstein devenu M. Rochefer, la neige boueuse à l’arrêt de bus, W. Brandt et J.F. Kennedy , le jazz au Tiergarten avec Carola, mon aînée, qui me racontait Ulrike Meinhof, les révisions du bac et de l’abitur entre deux longueurs de piscine sous l’eau, l’odeur des pelouses tondues, le whisky hélas de mon père, les gommes blanches et lisses de la secrétaire, le siège arrière trop profond de l’Opel noire, le couloir de l’Est, les films de Fassbinder à la TV, « Un jour, je serai poète ou reporter et je n’aurai plus besoin de laissez-passer », l’odeur des glands dans l’auge des sangliers, les Turcs de la Müllerstrasse, mes patins à glace, les arrosoirs des vieilles dans les cimetières, les pfennig dans le tiroir, le train militaire Berlin-Strasbourg, le casque de cosmonaute de mon frère, le pain dur lancé aux mouettes, l’histoire de Struwwelpeter, le silence de la grande villa, Moses Mendelssohn, les Lumières, les mains lavées, les cheveux peignés avant les repas, les larges avenues, les immeubles dézingués, troués, les groseilles à maquereau acides dans les jardins ouvriers, mes absences, la porte de ma chambre fermée. Je me rappelle les centimètres gagnés vers le ciel sans barbelés et mon incompréhension, le début de mon hypermétropie et celui de la pensée confuse débroussaillée de jour en jour. Quel boucan, quel boulot, hein !