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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 18:45

 

 

 

 

Aujourd’hui est ta fête, tu es né le 8 mai 1926, tu es mort jeune, chacun sa date, aujourd’hui, il doit pleuvoir à Malakoff comme ici, sur le parvis du marché, sur le parvis nu où tu roulais à patins ; en face il y a toujours cette boulangerie-pâtisserie, où ton père me donnait la main pendant que ta mère était à l’église, où nous choisissions les cygnes en pâte à chou et Chantilly si légère. Pas qu’aujourd’hui, tu le sais, tête roux-sombre.

Sur ce parvis, tu rencontras Jeanne-Gabrielle, dite Jeannine,  une fillette pétrie d’une Rémoise et d’un Russe qui se rencontrèrent chez Hispano-Suiza grâce aux amis communistes. Qui patinait comme toi sur le parvis de Malakoff. Qui ne savait d’où ni du comment. Vous patiniez.

Il existe encore une photo de la grève des ouvrières chez Hispano-Suiza. J’y vois ma grand-mère rémoise parmi les autres. Il existe encore une photo de mon grand-père russe parmi les autres ouvriers, il porte des gants blancs.

J’ai les crans de cheveux de toi et de ta mère, aujourd’hui, c’est visible, avant, ils se taisaient.

J’allais au Lude sans toi qui travaillais beaucoup. Pendant les vacances. Je devenais Française. Ta mère m’apprenait les châteaux de France, je m’endormais pendant les sons et lumières, le lendemain, d’autres liserons fleurissaient le mur de la maison, je cueillais des fraises, les mangeais toutes chaudes, les toilettes étaient au bout du jardin, quelle trouille le soir.

Ton père était un grand blond qui achetait les pâtisseries le dimanche et me rapportait des illustrés en semaine. Il me prenait pour toi, je n’arrivais à lire ces illustrés mais j’embrassais tant les joues fraiches de mon grand-père blond. Ta mère achetait des conserves de crème Mont-Blanc à l’épicerie et des Fontainebleau mousseux sur le parvis marché. Elle me lavait dans une bassine sur la table de la cuisine. Dans l’appartement de Malakoff, il y avait un cabinet de toilette riquiqui avec un lavabo et un miroir où ton père s’enfermait pour se raser tous les matins. Il y avait cette grande table qui figurait ma cabane, avec ma dînette et les illustrés dessous, la chambre de tes parents où je dormais avec ta mère, ta chambre où dormait alors ton père, et les dramatiques policières à la radio que j’écoutais délictueuse par la porte entrebâillée. Ce lit où je dormais me semblait très grand, je disais, je suis sous la neige quand on venait pour m’embrasser et fermer la lumière, j’étais sous les draps à m’étouffer des baisers de vous, mon père, ma mère, qui étiez loin.

 

Nous habitions Berlin, nous prenions avec joie et au jour le jour cette langue allemande, nous l’apprenions par cœur. Les racines étaient celles que nous plantions, nous y croyions. C’était simple et assez humble, nous venions de tant de terres. De toi, j’ai les crans roux et les yeux ronds de goujons, bonne fête, papa. 

 

 

 


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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

sybille de Bollardière 08/05/2014 22:55

C'est en te lisant que je réapprends le bonheur simple de tes mots (si beaux)posés sur le jour qui passe... Oui c'est ténu l'échange mais ce qui dure c'est cette impression de lumière douce quand
tu parles des tiens. Doux pour moi qui vient de l'ombre. Merci

Soleildebrousse 08/05/2014 19:21

Rester couchée sur le canapé, les saints de glace ne sont pas loin. Un gros roman policier sous la couverture à gros carreaux. Je m'étais dit que je la doublerais de soie.. Mais entre les travaux
du jardin la paresse m engourdit. La fraîcheur de la joue rasée me picote le cœur vois-tu ? Continue douce.

l e b A b e l 08/05/2014 19:03

Le liseron. On l'oublie souvent. Il nous va si bien. Mélangé aux fraises, c'est la force et le goût de la vie qui s'en vient en mémoire. Très bien vu, très bon angle.

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