Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 02:58

 

 

 

            Tu as les ongles en deuil, se forçait à gronder grand-tante Zulema, il me fallait toujours lui soumettre des mains blanches même pour aller à la tombée de la nuit au spectacle de son et lumière du Lude.

Je ne me rappelle pas l’église de Loches. Je me dépiaute chaque fois que je pénètre la maison des ouailles, l’église romane a ma préférence, le soleil en pans droits, souvent on a rapetassé sa pierre, je peux m’y adosser et enclaircir ma peau jusqu’aux os, parfois j’y pleure pour toutes les meilleures raisons du monde, anh, anh, j’ai le hoquet, bilboquet, p’tit Jésus, je l’ai plus !

Zulema nous emmenait sur les bords de l’Indre le dimanche matin avec escale au café-épicerie plutôt que sur le parvis et battait la breloque à propos du bénitier que son grand-père avait rapporté des mers, quel zouave, ma grand-tante!  Elle buvait deux doigts de vin de prune au comptoir et nous chargeait de cinq pains bâtards très cuits; en cortège à la porte, Micheline au bras du grand cousin, le grand-oncle Gustave, ma pogne dans la sienne calleuse, mon cœur piqué par les moustaches du grand cousin, les autres, je ne sais plus ou ils n’y étaient pas ou si vagues, mais bruyants. Les cloches sonnaient l’heure des gâteaux à la sortie de la messe pendant que nous étalions les nappes au bord de l’eau et que s’ouvraient les terrines de lapin, croulaient de guêpes  les fromages de chèvre et s’âcraient les palais de raisins trop jeunes. Qui me retenait par la taille quand de la barque j’essayais de cueillir un nénuphar ? La tige se dérobait et j’échouais, mais de Dieu, je n’ai pas rêvé, le nénuphar mourut bel et bien dans mon verre à dents. Il ne faut pas décapiter les fleurs, ça t’apprendra ! Des voix me parlaient, je voyais, allongée sur le lit, le rameau de buis sec du crucifix s’agiter et m’ordonner ainsi de ne plus jamais jamais quitter mon chapeau par grand soleil, comme ça tu pisseras moins le sang par le nez, tu gâcheras plus la nappe; c’était terrible comme Jésus  pouvait être grossier et injuste. Je me demandais ce qu’il faisait là, plein de poussière, accroché au mur de ma chambre puisque nous n’allions pas à l’église. Zulema plaçait la grosse clé froide du portail sous ma nuque, me préparait de la citronnade glacée très sucrée, je faisais la molle très malade, sa main filandreuse caressait ma joue, la maison était silencieuse, les mouches collées aux rubans piégeurs. En fin d’après-midi, c’était  la pagaille, tous revenaient des bords de l’Indre, les femmes faisaient la vaisselle, les hommes jouaient aux boules dans la cour, mais les voix de la croix comme mes saignements s’étaient tus. J’aime bien vous retenir par mes histoires, vous ne pensez plus à laver vos mains.

Qu’est devenue Zulema ? Je ne sais pas, on perd parfois le fil de la famille pour une broutille, à la vie à la mort ou un déménagement lointain.  Je ne suis retournée à Loches que pour l’enterrement de Gustave, j’ai caressé de ma main toute propre exprès la joue mouillée de Zulema pendant que celle-ci  glissait en douce le crucifix dans le cercueil et puis, la nuit, je lui ai donné une pièce qu’elle a mis dans le bastringue du café-épicerie, T’es toute nue sous ton pull y a la rue qu’est maboul  jolie môme.  

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans histoire de famille
commenter cet article

commentaires

Juba Rachid 23/01/2011 11:59


Bèzzèff!!! tu l'ecris mieux je le vocalise bien je l'ai meme prononcé...merci


Christian B. 22/01/2011 11:32


Et là, pris à l'hameçon magnifiquement accrochant (ces mots-images faisant mouche en ces couleurs douces et par ce rythme-là...) de ce fil dominical, de famille et d'Indre aux reflets allègres et
tendres. Ah, oui, ce plaisir d'être ainsi retenu!...))))


DomAry 22/01/2011 10:27


Les bords de l'Indre... Loches...
Zulema ou peut-être une cousine s'y promène encore et parfois lors de mes vagabondages je la croise,ton texte me l'a rappelée et ici pour y être encore je vois que les choses et la vie n'ont pas
tant changé que cela, juste regarder, écouter.
J'aime ton texte et la sensibilité de ton écriture
Merci
Dom


BB 21/01/2011 20:20


Ca, c'est pas mal


chantal 21/01/2011 18:09


un souvenir, une nostalgie, un émoi dans le coeur... j'adhère


Présentation

  • : chantier traverses emmanuelle grangé
  • chantier traverses   emmanuelle grangé
  • Contact

Recherche