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Réédition d’un conte pour les enfants du Burkina Faso joyeusement enveloppés dans leur carnaval par mon ami Nordine Hassani.
A Thierry Benquey et à son Rocher.
(voir, curieux vous êtes sans aucun doute, les liens ci-contre)
Je te donne une larme pour ta soif.
Qu’elle devienne salée et infinie comme l’océan,
qu’elle abreuve ta tête et tes jambes.
Ainsi parle un jour de mai, Lena, la vieille Lena, et, à chacune de ses filles -elle en a trois- elle offre une larme étincelante comme un diamant.
Flora, l’aînée, la plus prudente, la glisse dans le pendentif qu’elle porte nuit et jour au
cou ; Graciela, la pragmatique, l’enferme dans un tube d’aspirine ; Maria, la rêveuse, enlève le marque-page de son livre et y met à la place la larme. Les trois soeurs ont toujours obéi à leur mère sans jamais poser de question, en ayant toujours fait confiance aveugle aux yeux de Lena.
Il est temps de partir, prenez les larmes, mes filles !
Flora, Graciela, Maria embrassent la vieille et partent.
Mais où, maman ?
Trop tard, Lena a fermé les yeux et les soeurs savent bien qu’il ne faut surtout pas
réveiller leur mère quand celle-ci a décidé de rêver. Il est très dangereux d’arrêter le
rêve. Il est très dangereux d’arrêter une femme en marche.
Les trois soeurs partent ainsi sans but, vêtues de noir et de leur larme, la larme de Flora dans le pendentif, celle de Graciela dans le tube d’aspirine et celle de Maria dans le livre.
Elles marchent à travers les champs de maïs, les forêts d’arbres géants, traversent le Parana, l’une derrière l’autre, l’aînée en tête. Flora, Graciela et Maria.
Après de longues, longues heures, elles croient bon s’arrêter, décident de manger la viande séchée, de préparer le maté. Maria sort de sa poche les feuilles séchées et la calebasse, se retourne vers Graciela qui interroge Flora :
L’eau ! As-tu pris l’eau?
Elles ont oublié l’eau. Maria baisse la tête en soupirant, Graciela hausse les épaules,
Flora se frappe la poitrine en désespoir de cause, le haut de sa robe s’humidifie,
se mouille. De l’eau dégouline de ses bras, plaque la robe noire sur son
corps, gonfle ses chaussures, forme des rigoles, des flaques à ses pieds.
Flora !
crient les deux autres.
Toutes trois voient le pendentif qui s’agite au cou de Flora, le pendentif qui étincelle, qui rit, qui n’arrête pas de rire, mais de rire, de rire, du rire de la vieille Lena.
Je te donne une larme pour ta soif.
Qu’elle devienne salée et infinie comme l’océan,
qu’elle abreuve ta tête et tes jambes !
Le rire est contagieux, dit-on ? Les trois soeurs sont bientôt secouées à l’unisson du
même rire que leur mère. L’eau continue de déferler, s’infiltrer, d’éroder le sol, bientôt de s’élancer en rigolant des falaises les plus hautes. Jaguars, caïmans, tatous viennent s’abreuver, les lianes orchidées se risquent hors de la forêt, des colibris par milliers papillonnent autour des soeurs ...
Il faut de longues heures pour que tout ce chahut-chao s’arrête, il faut l’écho du chut final de Lena par-delà les montagnes, forêts, fleuves chuuuut pour qu’enfin Maria songe à préparer le maté, pour qu’enfin la nuit arrive avec ses rêves pas toujours roses.
Flora donne le signal du départ.
Les femmes savent maintenant qu’il leur faut suivre le cours de l’eau, même si elles ne savent jusqu’où, en file indienne. La journée s’annonce clémente, le fleuve apporte la fraîcheur, Maria, experte en pêche miraculeuse, glisse ses mains sous les pierres plates et en sort des truites arc-en-ciel, Maria est distraite, Maria parle trop aux poissons. Flora s’enfonce dans la forêt vierge, coupe la végétation à la machette, Graciela enjambe les monceaux de branches, Maria...
Où est Maria ?
Maria, mariaaaaaaaaaaaaa !
La forêt assourdit l’appel, le nom de Maria se calfeutre, tourne autour des deux soeurs, retourne dans leur gorge. Maria n’est plus là, Maria est perdue.
ALORS ? Alors, bien sûr, intervient la deuxième larme enfermée dans le tube
d’aspirine ! Mais, comment ?
Graciela saute par-dessus les monceaux de feuillages à la recherche de Maria, le tube d’aspirine va tomber de sa poche , s’ouvrir, et la larme qu’il contient se déroule en un fil long, très long, une sorte de serpent se faufilant à travers la forêt jusqu’à enrouler la dernière truite que Maria tient encore dans ses mains, jusqu’à enserrer Maria, à l’élancer dans les airs, secondée par les nuages. Maria vole aussi bien que dans ses rêves. Dans ses rêves, il y a une voix de petit garçon qui fredonne :
Je te donne une larme pour ta soif.
Qu’elle devienne salée et infinie comme l’océan,
qu’elle abreuve ta tête et tes jambes !
Et bien réels autour d’elle, les bras décharnés de Lena qui la guide pour ne pas tomber au milieu des singes grimaçant, pour ne pas succomber au piaillement des toucans, pour ne pas la donner en pâture aux caïmans du fleuve.
Maria tombe tel un ballot de tissu aux pieds de Graciela, creusant ainsi une espèce de cratère vertigineux, très profond, indiquant l’entrée d’un souterrain.
La voix de la vieille Lena résonne sous terre, impérieuse :
Vous allez finir par être en retard ... retard ... tard ... tard...
Prenez un fil de mes cheveux ... cheveux ... veux...veux...
Flora et Graciela glissent dans le cratère jusqu’à Maria toute étourdie par son baptême de l’air jusqu’à l’entrée du tunnel. Toutes les trois, l’une derrière l’autre, dans le bon ordre, prennent en main un bout de tresse des cheveux blancs et avancent d’abord prudemment dans l’obscurité du boyau. La chevelure se déploie infinie, souple et incassable, phosphorescente dans la nuit. Les pieds des femmes glissent sur le sol humide, on n’entend que le battement visqueux des ailes de chauve-souris. Les soeurs demeurent silencieuses et terrorisées dans cette course noire où ne brillent que la larme au cou de Flora, que celle de Graciela dans son tube, que celle de Maria dans son livre. Et la chevelure entraîne, entraîne les trois soeurs toujours plus loin, toujours plus rapide, puis, le rythme décélère, les chauve-souris disparaissent ; un peu d’air frais parvient, des bribes de voix confuses, des odeurs sucrées, des odeurs d’asado, de fumée.
Aïe ! Arrêtez de me tirer les cheveux ! Ouvrez les yeux, mes filles !
chuchote Lena.
La sortie du souterrain est là, un rond de lumière indique la fin de l’obscurité, les trois
femmes se tiennent par la main, marchent vers le bruit et la lumière, arrivent à une
grande place dans une grande ville qu’elles ne connaissent pas. Des femmes rien que des femmes, encore des femmes, de tous âges, sourire flottant au visage, tournent, tournent autour de la place, murmurent. A bien tendre le cœur, des prénoms arrivent aux oreilles : Leandro, Carlo, Juan, Rosetta, Diego ...
Des hommes sont là, épris de ces femmes, d’autres plus loin sont en uniforme muet,
tous immobiles.
Flora, Graciela, Maria prennent place dans ce cortège sous le ciel blanc de la ville ; elles ne savent toujours pas pourquoi, mais, peu à peu dans cette ronde, une image, un visage, un rire pénètrent leur mémoire, une mémoire qui ne veut plus flancher, qui ne veut plus se préserver, qui sait pourquoi Lena a ordonné à ses filles de partir, le
souvenir d’un enfant lisant un conte à Maria, et puis des mains d’homme empêchant
Maria de hurler, et les cris de l’enfant emporté par les bras des hommes et...
Hugo !
disent ensemble Flora, Graciela, Maria.
Les autres femmes entourent les trois soeurs et reprennent avec elles: Leandro, Diego, Juan, Rosetta, Carlos, Hugo ... dans leur marche silencieuse et têtue.
Elles ne remarquent pas le garçon qui plonge la main dans les poches de Maria pour
piquer une de ses belles truites arc-en-ciel ou trop tard car le garçon chapardeur court, court ; Maria le poursuit, court, court, le rattrape, le plaque au sol, tombe avec lui. L’enfant est déjà grand, Maria est plus forte.
Ma truite, rends-moi ma truite !
L’enfant détourne la tête.
Regarde-moi, voleur !
Le garçon est contraint d’affronter la colère de Maria, leurs regards se croisent, se posent. Sur la joue du garçon, une larme reste accrochée, oui, celle du livre.
Hugo...
Maman, laisse-moi te lire le conte, je sais bien lire maintenant,
donne-moi ton livre.
Lena, Flora, Graciela, Maria écoutent Hugo :
Je te donne une larme pour ta soif.
Qu’elle devienne salée et infinie comme l’océan,
qu’elle abreuve ta tête et tes jambes,
qu’elle ne t’empêche jamais
de retrouver l’enfant un jour disparu sous la violence.
(novembre 2004)