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13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 20:27

 

 

 

 

L’endroit où étuvait la douleur était large, vous pensez bien. Le point rouge était surtout visible par la large auréole rose-blanchâtre. Comme un vaccin mal cicatrisé, identifiable des lustres plus tard.

Le haut de l’humérus de la femme était tatoué de ce signe-là ; le poignet aussi, mais plutôt en chiffres bleu-pâlot-boursoufflé et plutôt dans le tendre de l’avant-bras.

Je les vis lors des ablutions à la morte. On m’avait remis des sous-vêtements de soie élimée rose-saumon. Il fallut étirer, distendre les bas nylon pour qu’ils enveloppent les jambes roides-gracieuses.

Cela prit du temps sur mon temps. Cela me prit même de l’affection car la bouche de la morte restait entrouverte, sans doute me parlait-elle et je n’étais pas sourde, toujours novice sensible concernant mon métier d’embaumeuse. Je visais l’empirisme, j’avais le manuel à côté de moi, je m’en écartais comme en cuisine où la menthe remplace la coriandre, où le curcuma remplace le safran, ainsi de suite. Je faisais avec. Avec, ce jour-là, la bouche entrouverte de la morte. Les dents telles. Je ne les blanchissais pas. Je passais du gras sur les lèvres qui s’ourlèrent. Je revêtais le corps d’une robe fleurie, fond crème avec coquelicots, et d’une ceinture fine rouge vif. Je brossais les cheveux décolorés, deux mèches blondes reposeraient sur les seins. Je croisais les mains sur son ventre, je n’inventais rien, j’observais le protocole. Puis je pris ma palette : je soulignais les veines de ses yeux, j’appuyais de brun-sienne le rebondi de ses lèvres, je déboutonnais le haut de sa robe, je reconnus cette senteur d’eau de lavande Yardley. Puis on m’en voulut d’avoir ainsi affublé la morte qui n’en finissait pas de parler, je leur dis et ne leur en voulus pas de me congédier.

 

Aujourd’hui, je suis gardienne de musée, je veille sur l’alcôve du Souffleur à la lampe, j’applique des étoiles au ciel, une à une. Parfois j’ajoute une pincée de sel, une de bleu murex, un peu de paprika doux, souvent la morte susurre, il me faut tendre l’oreille, nous savons comment, je crois l’entendre, elle siffle de là-bas près de Minsk.

 

 

 

 


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Published by emmanuelle grangé - dans portrait
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commentaires

Sybille de Bollardiere 14/12/2013 08:43

Tout simplement beau

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