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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 14:36

 

 

Le bord cranté de l’une daterait celle-ci. Vous cherchez et trouvez l’autre, un autre rectangle plus grand aux bords massicotés. Toutes deux ont supporté le temps, trempées dans le révélateur ad hoc. Vous dites cela, vous l’écrivez, vous vous méfiez de votre sourire face aux clichés, il pourrait glisser vers la nostalgie, vos commissures n’acceptent que la mélancolie. Votre mémoire est visuelle – vous ne vous défendez pas de son côté sélectif : il vous arrive de glisser sur un fantôme trucidé, même pas peur de lui taper sur l’épaule, ça va ? et de le renvoyer aux oubliettes.

Vous avez ouvert un carton carré plat ayant sans doute contenu une lingerie, par exemple, une combinaison du temps des combinaisons, qu’on portait sous une robe, une jupe, un chemisier, un twinset, rendant si délicatement minutieux à peine audible l’effeuillage du soir car un tel étui rose buvard imprimé doré en bas à droite Pariser Chic, Uhlandstrasse 26, Berlin n’a pu renfermer des dessous de rayonne provocatrice d’électricité statique et bruyante. Vous avez bien connu votre mère pour savoir qu’elle préférait la pièce unique de qualité aux trente-six mille falbalas du magasin Woolworth de la Müllerstrasse, vous voyez encore votre grand-père hocher la tête, nous ne sommes pas assez riches pour nous offrir du bon marché (ces derniers mots sont traduits librement par vous, l’homme ayant pu fuir le pogrom de Minsk gardait cet entêtement d’un français parlé approximatif et le refus de l’allemand.) Il n’est pas impossible que cette lingerie ait été offerte à votre mère par votre père, celui-ci aimant envelopper sa femme et sa fille rarement mais fermement de présents luxueux. Vous avez encore un flacon de parfum « Vol de nuit », en forme de tulipe, choisi par lui pour vos dix-huit ans, le bouchon à l’émeri caramélisé par l’essence ne s’enlève plus, vous n’en avez pas abusé, la note orientale était trop présente, vous avez gardé ce cadeau dans sa boîte, vous pouvez vous souvenir de la moue dubitative de votre père ce jour-là, de sa surprise quand vous l’embrassez – il n’y a guère d’effusions sauf avec votre mère, votre frère ou votre grand-père. Votre frère recevait rarement mais fermement un manuel de pêche, des cuissardes pour la pêche, des mouches sèches pour la pêche à la truite, la proposition d’accompagner votre père pour quelques jours le long des torrents en Bavière.

La photo aux bords crantés est sous un télégramme de faire-part, plusieurs lettres d’Algérie, que vous lirez peut-être un jour, plus tard lorsque vous chercherez à comprendre, mais quoi, hein, quoi ?, destinées à celle qui deviendra votre mère. Il y a aussi un programme de l’opéra de Salzburg, beaucoup d’autres photographies vieilles, pas vieilles, crantées, massicotées, deux étoiles en médaille mâchouillées, etc.

Vous savez qu’elle est là. Depuis que vous avez trié grossièrement les choses de vos parents. Vous saviez qu’elle vous rappellerait celle-là prise des années après. Vous voyez un bout de môme, votre fille, vous, caressant la joue de la mère l’embrassant. Vous juxtaposez les deux photographies, vous les mettez sous verre devant votre nez dans votre antre même si votre mémoire n’a que faire des clichés. Vous perpétuez les gestes, c’est au-delà de vous.

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Published by emmanuelle grangé - dans histoire de famille
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commentaires

Gaou 10/02/2017 14:50

Comme toujours, superbe texte qui en quelques mots dit l'essentiel de celui ou celle dont tu sais si bien écrire / décrire la "figure"...

Karnauch 16/02/2013 08:56

c'est une "nouvelle" à chut(e): la dernière phrase...

anatole2011.over-blog.com 11/02/2013 15:29

"Vous perpétuez les gestes, c'est au-delà de vous". Se retrouver dans les traces, se dire, c'est ça, c'est ce qui reste, ces petits bouts ces petits riens que d'autres après nous jetteront, qui
conserveront les leurs, ce sera nous, et ainsi s'allègent le temps et ses murmures, ainsi sont ravivés mes gestes.

emmanuelle.... l'autre 10/02/2013 17:23

ah la nostalgie de février! elle nous envahit annuellement...
les bougies se soufflent en fermant les yeux pour fixer les images sans l'aide de quelques révélateurs .
les photos sont là pour nos yeux grands ouverts
bises soeur de février

le babel 10/02/2013 14:56

ô que de temps gagné sur les temps perdus dans les tiroirs, lorsque je te lis

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