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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 16:06

 

 

 

 

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Il parle beaucoup, nous écoutons, nous rions à tant de souvenirs cocasses d’un temps que je n’ai pas connu.

Alexis a préparé du poisson comme on l’aime, nappé comme chacun le souhaite ou non d’un beurre au curry.

Celui qui parle n’est pas Alexis ; Alexis, comme moi, n’a pas connu ce temps.

Celui qui parle, je le connais depuis… Il a été mon oncle, prince électeur dans Le Prince de Hombourg de Kleist. Il avait déjà alors cette belle chevelure blanche, ondulée. Il imite l’acteur Cuny qui ne jurait que par Claudel et Racine, qui était son professeur au cours Charles Dullin, il y a…

Il parle des mémoires de Saint-Simon, il les a chez lui aux éditions La Pléiade, c’est une exception, il n’aime pas ce papier-là, il dit, c’est chiant, ce papier-là, mais là, pour Saint-Simon, ça prend moins de place. Il parle beaucoup, beaucoup plus que la fine maîtresse de maison qui, d’habitude, tient le crachoir. Je tente de parler de l’historienne Arlette Farge, de ses petites gens, mais le parleux n’a pas l’air de connaître, le poisson est accompagné de légumes, de pommes de terre striées par Alexis, c’est bon, mon ami.

Alexis a débouché un Pouilly-fumé, il se doute, il fait bien, que j’aime. Nous écoutons, et je lui murmure, j’aime, j’aime ce vin.

Je crois que celui qui parle ne nous écoute pas, j’ai raison, il parle encore lorsqu’Alexis et moi redescendons de l’étage où Alexis m’a laissé le choix de plusieurs DVD.

 

Avec Alexis, nous aimions boire un verre de très très bon vin avant la fin de Une maison de poupée, lors de la scène finale entre Torvald et Nora, nous avions rendez-vous tous les soirs dans sa loge de l’Athénée, il y avait des gâteaux grecs et le magnolia en fleur dans la cour. Nous aimons nager, nous évoquions nos souvenirs de mers. Nous avions la langue et le palais bien pendus aux saluts. Nous avions ce luxe.

 

 

Lorsque nous redescendons de l’étage, il est temps de nous quitter. Celui qui parle tout en ajustant le col de son pardessus raconte une dernière anecdote : enfant, très pratiquant catholique, il entendait dire par sa mère qu’unetelle était enceinte, alors il se précipitait dans l’église de son village, il était désappointé, unetelle ne côtoyait pas les saintes en leur niche. Il dit aussi que le goût du théâtre lui est venu de là, des fastes de l’église, de la crosse de l’évêque, du missel, des ornements à porter. Oui, hochons-nous de la tête, Alexis et moi. Qu’avons-nous de mieux à rétorquer que le jaune en fleurs de l’arbuste sur la passerelle-jardin d’Alexis ? Je hèle un taxi pour « mon oncle » dans la rue.  C’est le printemps : je songe sérieusement un jour nager avec Alexis dans les vagues. Il est temps de confronter nos souffles l’amble. À celui qui atteindra l’horizon, et retour, tu penses bien. Il est un ami sacré que personne ne peut me discuter. 

 

 


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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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Aurélia Pempénic 09/04/2014 23:05

"A celui qui atteindra l'horizon, et retour" :)

anatole2011.over-blog.com 07/04/2014 14:54

Très drôle, et fin, je sens très exactement cet "oncle", tu dois être "en sainte" pour le supporter une soirée, et je t'envie un peu de connaître cette amitié sacré.

l e b A b e l 03/04/2014 18:14

Je ne mange de poisson, car c'est péché. Or ici, sans péché, comment vivre en sainte ?

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