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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 13:07

 

 

 

Je regardais l’homme malade, la pompe à morphine, je devinais les chimères surgissant dessous le lit.

 

Je regardais ses livres reposer sur le chevet depuis qu’ils avaient été apportés par les uns et les autres alertés, les journaux, ses cahiers abandonnés ficelés d’élastiques.

 

Nous aurions pu parler, j’aurais noté, sans doute répertorié les dernières grâces ad hoc de nos échanges.

Je soulageais ses pieds en les massant au Synthol, ainsi le désirait-il jusqu’à l’ordonner, gentiment, toujours gentiment. Abandonné à la seule maladie physique, ne calculant que le degré de la souffrance, appuyant sur le bouton.

 

Il y avait parfois un mot de plus entre nous, parfois un début de nom et de colère à l’encontre du chambardement universel. Mais avant tout la fenêtre à ouvrir et à détailler, me souriait-il, le buisson d’églantines et la fraîcheur de l’arrière-saison, notre grande vitrine lascive, n’est-ce pas ?

Je répondais ceci des bogues que les écoliers rapportaient en classe ou de la tisane acide des fruits de l’églantier. Je voyais la coiffe de la diaconesse se soulever au courant d’air entre le bureau d’admission et le bâtiment B. Et les nuages coursés par le vent, ceux-là, je les distingue de mon lit, me souriait-il.

 

Ou nous observions notre silence dans la chambre d’hôpital.

Le corps malmené par le mal ne se débattait plus, il avait trouvé une issue, une ruse calmes pour laisser flotter l’esprit, les mots prenaient la tasse dans la rivière dont on ne remonte pas le cours, il suffisait de voir par la fenêtre le filet d’âme charrier les roseaux, taquiner les têtards, caresser les mollets de la bien-aimée courbée à dénicher la truite sous la pierre plate. J’aurais noté la noyade, j’aurais perdu le fil de mes yeux sur l’homme. Il gardait les vaches et l’enclos défoncé par les braconniers, il avait eu un premier prix de rédaction et une bourse d’études pour un internat où il apprit le saut en hauteur, à voler les livres de la bibliothèque, à s’ennuyer de l’absence des ruminants au bord de l’eau. Je clignais d’un œil et faisais disparaître le bout de marronnier derrière le chambranle. Finalement il avait été nommé à Paris, il avait enterré la bien-aimée au cimetière du village, il avait remercié les étudiants de leur couronne, il préfèrerait retourner là-bas près du saule guérisseur. On apportait à l’habitude le plateau repas inutile, la rue s’agitait des gens qui débauchaient.

 

Il m’arrive encore de rendre visite à l’écrivain, de sa table de travail il me voit arriver de loin par le chemin, on entend crier le gardien de troupeau; l’homme a pactisé avec la maladie qui a incliné son écriture en d’autres sens. Nous parlons peu, nous laissons entrer la nuit par la fenêtre, j’éteins les lampes, nous voyons les étoiles.

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans la nuit
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commentaires

fragon 09/04/2011 16:03


Tu es ma lumière.


Christian B. 09/04/2011 14:03


tellement pris, touché (réminiscence en pointe d'instants en chamboulements, jusqu'au étoiles...), par la force d'une telle page! et là, les mots me manquent pour dire et saluer toute la beauté,
d'images, en si doux accompagnement, de ton texte...))))


emmanuelle grangé 14/04/2011 09:50



ah ! je savais bien que tu reviendrais de temps à autre de ton ménage de printemps ! ta présence est si réconfortante, cher Christian.



Sybille de Bollardiere 08/04/2011 00:05


"laisser rentrer la nuit par les fenêtres" me touche comme une invitation inévitable et provocante... On frissonne en pensant que le temps va manquer. merci pour ce beau texte


Stipe 05/04/2011 11:21


je me dis qu'il faut être sacrément ce que tu es pour, dans un texte aussi beau, parvenir à glisser cette image du clignement d'un oeil qui cache le marronnier derrière le chambranle. Ces détails
ci, ce "il n'y a pas de tasse de thé sans feu" là, ça fait une écriture.

Putain, c'est pas rien.


Thierry Benquey 04/04/2011 10:39


Un texte qui m'a touché plus que j'aimerais l'admettre. Je vois mon père avec sa morphine, ses polars sur la tablette de l'hopital, livres qu'il n'aura jamais ouvert, faute à la douleur, faute à la
drogue, faute à la mort qui fut l'ultime censeur...
Ca m'fout les boules comme dirait mon grand-frère.
Je t'embrasse
Thierry


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