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30 janvier 2015 5 30 /01 /janvier /2015 11:28

 

 

 

Ceci est une anecdote personnelle, quand bien même – et j’entends ce conseil grosso modo ressenti et relaté : « Il faut revoir les 30 dernières pages de votre roman ; x ne peut avoir ainsi aimé y, et vous ne pas en tenir compte. » Le conseil a sans doute raison : il faut une fin, une explication à cet amour pour éventuellement être éditable. Une chute, une catharsis, un point final. Sauf qu’écrire n’est pas une fin mais un laboratoire sans fin, et la petite histoire, un écho qui ne se tait pas. « Chaque jour je m’améliore. » Ouf.

Ainsi certains romans d’aujourd’hui me lassent qui sous-entendent une fin proprette dès les premières pages.

« Oui, c’est à peu près comme ça que les choses se seront passées. », dernière phrase in La dérive de Hans Erich Nossack. Infinie phrase.

Il m’est arrivé en automne dernier d’enregistrer un texte d’A. Appelfeld pour le spectacle « Histoire d’une vie » de B. Lévy. En allemand. Je suis française, je suis née et ai vécu 18 ans et de nombreuses poussières en Allemagne, à Berlin la plupart de ce temps-là. On se fiche d’où je viens, moi la première. Pourtant « d’où je viens » sera toujours un luxe pour moi : aucune racine indécrottable, en revanche des mots qui résonnent, des mots en allemand d’abord – lorsque j’écris, peut-être aussi lorsque je parle, c’est possible, ce n’est pas toujours facile pour l’interlocuteur !

Bref.

Ce texte enregistré parle de fraises, Erdbeeren en allemand – littéralement, les baies (bot.) de la terre. Histoire d’une vie d’A. Appelfeld est la genèse d’une écriture, le cheminement de l’écriture à travers l’Histoire. Ce livre n’est pas une biographie, c’est un tissu fragile de lambeaux de mémoire, d’absence de mémoire, d’odeurs, de langues, de gestes, … Il est à lire.

« Où commence ma mémoire ? Parfois il me semble que ce n’est que vers quatre ans, lorsque nous partîmes pour la première fois, ma mère, mon père et moi, en villégiature dans les forêts humides et sombres des Carpates. D’autres fois il me semble qu’elle a germé en moi avant cela, dans ma chambre, près de la double fenêtre ornée de fleurs en papier. La neige tombe et des flocons doux, cotonneux, se déversent du ciel. Le bruissement est imperceptible. De longues heures, je reste assis à regarder ce prodige, jusqu’à ce que je me fonde dans la coulée blanche et m’endorme.

Un souvenir plus clair est lié chez moi à un mot extrêmement long et difficile à prononcer, Erdbeeren, « fraises » en allemand. C’est le printemps. Maman prend une poignée de fraises qu’elle rince et me sert dans une coupelle. Je suis si heureux, je m’étouffe de bonheur. « Erdbeeren », s’exclame Maman.

Plus clairs encore sont les souvenirs des promenades le long du fleuve, sur les chemins à travers champs et dans les près. Parfois nous gravissons une colline et, une fois au sommet, nous nous asseyons pour contempler le paysage. Mes parents parlent peu et semblent aux aguets. C’est plus manifeste chez Maman. Lorsqu’elle écoute, ses grands yeux s’écarquillent, comme si elle désirait s’imprégner de tout ce qui l’entoure. À la maison aussi le silence est plus prégnant que la parole. De ces jours lointains et enfouis il ne reste aucune parole dans ma mémoire, seulement les regards de ma mère. Ils contenaient tant de douceur et d’attention à mon égard que je les sens aujourd’hui encore.

Un mot pourtant est resté : « Misstama. » C’est un mot étrange, incompréhensible, Grand-mère le répète plusieurs fois par jour. Plus d’une fois j’ai failli demander la signification de ce mot étrange mais je ne l’ai pas fait. Maman et moi parlons allemand. Parfois il me semble que la langue de Grand-mère et Grand-père met Maman mal à l’aise et qu’elle préférerait que je ne l’entende pas. Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains pour demander : « Quel est le nom de la langue que parlent Grand-père et Grand-mère ?

– Le yiddish », chuchota Maman à mon oreille. » (in Histoire d’une vie, Aharon Appelfeld, traduction de Valérie Zenatti)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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Jean-Marc 30/01/2015 20:07

Pourquoi ce texte me touche, d'une façon qui font que les larmes s'accumulent au coin des yeux, sans couler, je ne sais pas, mais est-ce important de trouver pourquoi, j'aime ce texte

l e b A b e l 30/01/2015 17:48

Appelfeld, enfin Pommeraie devrais-je dire, Pommeraie… je connais Schlomo Pommeraie, mais oui ! La fin de son histoire alors là ! C'est un spectre de l'infini, je crois.

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