Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 19:27

 

 

Ex voto

 

A chaque fois, elle déglutissait et étalait un peu plus de marmelade, ça n’était pas écoeurant, mais un tantinet poisseux. A chaque fois d’un petit-déjeuner qui s’éterniserait à la nuit sans plus de café ni de tartine, à peine la mouche cognant le carreau de la fenêtre derrière l’organdi du rideau empesé.

Elle en avait pris des coups sur la caboche, la petite-main, à force de repriser les chaussettes de laine et chasser la mite à la tapette. S’entêter lui faisait une belle jambe, lui prodiguait de sérieux vrombissements vrillant son cerveau incliné à l’ouvrage, n’en pensant pas moins.  

Elle voyait le bouleau grandir, déployer ses cliquetteries argentées, forcément se déplumer, blanchir, puis de nouveau s’élancer, miroiter, etc.

Une maille à l’envers, une maille à l’endroit, des moments refusant le temps, cet animal de lombric. Des bocaux stérilisés aux mentions délavées, disparues, d’autres en verre moulé, un cendrier bleu Air France, un mélangeur en plastique rouge grenat qui avait agité le Bloody Mary un soir sur la Rambla de Barcelone, le bouchon à l’émeri d’un flacon de parfum cassé lors d’une chute lui causant une double fracture de l’humérus (et hop ! un peu de sel autobiographique), les restes du papier d’Arménie dans le cendrier, la tour Eiffel porte-stylo, un abat-jour cramé par une ampoule à peine puissante, à son pied un chamois de Chamonix travaillé à la gouge, des gants rouges rencontrés aux Tuileries, une erreur mathématique de Sophie Germain, un « oui » tatoué sur le boîtier d’un baladeur, une branche de serpilla séché, la recette du cocktail Die empfindliche C., l’herbier du jardin, le ruban d’une chanteuse, les chaussures bleues de son fiancé, une photo d’espadon au large de Zanzibar, la chanson qui va avec, la rue Khalid-Ibn-Oulid, 5 carnets bleus dont un perdu, un courriel d’un poète, une île sans eau courante au Canada, etc., en dernier lieu sur l’échafaudage des instants, la balle rousse de terre battue et la page marquée d’un roman américain. A se laisser caresser par l’aiguille, les reliques courbaient gracieuses la nuque, puis tintamarraient chatouilleuses crevant la grotte de la belle qui maniait à la régalade plutôt qu’à la jérémiade ses éphémérides.

Je suis extraordinairement calme. Je vis dans une bulle, j’évite la foule que je n’ai jamais aimée sauf au théâtre où le quatrième mur me met en vitrine rassurante, je souris aux saluts, je ne m’incline pas. J’attends l’instant où je pourrai remettre les deux mains sur un guidon de vélo, je rééduque ma concentration, je redis les poèmes de Charles Juliet, un à un dans la nuit lorsque je me réveille, je devine de mon lit les roses et les hortensias sur la terrasse, nyctalope, je redresse mon dos, je pense deviner le petit matin où je déposerai mes agrafes entre la poire et la soif dans l’armoire à confitures, etc.  

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans la nuit
commenter cet article

commentaires

Seb 24/06/2011 13:09


Grande tendresse je vois!


Dom 20/06/2011 21:43


Une autre vie?
J'aime tes mots...
Je t'embrasse
Je suis là


Sybille de Bollardiere 20/06/2011 21:20


Le quatrième mur... Oui, maintenant je comprends et j'aimerais que mes mots le traversent. Comme toujours j'aime tes images "les espadons au large de Zanzibar"...


anatole2011.over-blog.com 20/06/2011 14:54


comme j'aime te retrouver
dans ces offrandes
calme poésie des os
dans les marges


emmanuelle grangé 20/06/2011 17:19



j'ai vu l'annonce de "estampe", mais lorsque j'ai cliqué, une erreur s'est annoncée



J.M.G. Marco 17/06/2011 16:50


Chasser la mite à la tapette...;)


emmanuelle grangé 20/06/2011 17:17



sais-tu que depuis ta rivière verte j'écoute Elliott Murphy ? pan, la mite !



Présentation

  • : chantier traverses emmanuelle grangé
  • chantier traverses   emmanuelle grangé
  • Contact

Recherche