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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 01:28

 

 

 

 

La consolation, si elle existe, est un éparpillement de compensations, et il en faut toujours plus pour taire ses jérémiades. Je me rappelle ce prix d'excellence que je ne reçus jamais car on avait tout bonnement oublié ma classe, je me rappelle ce livre de remplacement -mais plus son titre- qu'on alla chercher fissa dans la bibliothèque et auquel il manquait le papier à entête du lycée, la signature du proviseur, mon nom et la mention d'excellence. Je jetai aussitôt ce prix de consolation dans la benne du préau et partis nager en piscine. Les enfants sont inconsolables et grandissent comme des asperges. On ne les croirait pas ainsi : je me rappelle la petite fille à qui on apprit la mort de son grand-père, qui en pleura très douloureuse dix minutes, puis repartit jouer avec sa poupée. Je me rappelle l'enfant du Rwanda qui n'avait pas de poupée, mais les bras de sa mère pour ne plus voir le massacre. Les asperges sont graves, blêmes et terreuses.

Comment consoler F. qui crie dans la nuit la perte de son aimée ? F. est un homme vieillissant, il a gravé son nom, sa date de naissance et presque celle de sa mort sur une épaisse rondelle de bois qui devra accompagner celle de son épouse au cimetière : *1914 +198... Ses proches sont sidérés en dénichant dans l'armoire cette plaque à compléter. F. est certain de partir dans les mois qui suivent la mort de sa femme, 1985. F. s'est éteint dans le service des soins palliatifs en 2007.

Mon ami L. a rencontré M. lors d'un raout dans le quartier de Recouvrance; il retrouve une espèce de confiance en lui, il prépare pour M. des superbes araignées de mer deux jours après. M. sort de chez lui le lendemain après-midi, le grand frais d'Ouest a cessé, l'océan affiche presque 19°. Pourtant, L. m'a écrit dernièrement : j'ai rompu avec M., je suis trop abîmé, tout ce que j'avais de précieux est resté à Palerme.

Le visage des inconsolables raconte objectivement les instants : il parle de pisse dans les latrines communes, de typhus, de barbelés, de ventres gros, de valises, de survie extraordinaire, de simple survie, de la fleur du frangipanier, de la canopée asphyxiée, de l'absence, du silence, du bleu murex, du bleu de la porte, de snipers, des dessins d'enfants de Terezin avec plein de soleils, de l'incompréhension du départ, des baisers, parfois d'un oranger irlandais, de murs, de la résidence privilégiée, de racines -mais, à ce propos, je dis, seules celles des pissenlits-, du plastique dans la mer, des marins de Rochefort émigrés à Cherbourg, …

Ils ont un parlage singulier et, avant les points de suspension ou après le point final, l'oeil embué.

Ma voisine ukrainienne m'apporte du chou rouge, des patates rouges, de la harissa, c'est contre le cancer, c'est bon, prends. Elle accepte le verre de bon Bordeaux, tu penses bien, elle m'apporte un bol de bon bortsch couleur rouille, elle aurait besoin de laisser ses bagages chez moi avant de prendre son train. Elle raconte la grande villa des riches, là-bas, enceinte d'un mur de marbre haut de 6m, la villa qu'on ne voit pas, mais dont on se doute, et puis de Tchernobyl. On disait si tu habites à plus de 30km de Tchernobyl, pas de problème, elle ne les a pas crus, elle s'est tirée à Paris il y a 20 ans, ses fils ont 22 et 25 ans, l'aîné a ouvert un garage de dépannage, en région parisienne, ça fonctionne bien, elle travaille comme gouvernante dans une boîte de produits de beauté. Avant de poser ses sacs chez moi, elle bourre mon frigo de légumes rouges, c'est contre le cancer, je réponds, ah oui, des antioxydants... et j'allume une cigarette. Elle a la racine des cheveux blanche, des mèches auburn et violettes, des mollets ronds bronzés, elle parle très bien français avec un accent de consolation.

Il est fort possible que les survivants soient des inconsolables.

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

anatole2011.over-blog.com 30/09/2011 19:57


te lire console; te lire transporte ailleurs; à l'intérieur les mots s'organisent, ouvrent de nouvelles fenêtres; tes mots font ça.


Leslie Tychsem 19/09/2011 10:13


On leur a dit de sourire, qu'ainsi ils ne seraient pas atteint par les radiations. Mais pour sûr une barricade de choux rouges, c'est d'avantage sympathique. Et surtout se tenir à plus de 30km. Je
digresse, mais c'est ta faute, tu arrives à faire le tour de tant d'inconsolables, juste avec quelques lignes... Je rejoins Messieurs Karnauch et Pizon, quelle amplitude !


Frank Lovisolo 06/09/2011 18:34


Le lire à haute voix...... ( du verbe falloir - Verbe du troisième groupe, Verbe se conjuguant avec avoir sans se faire avoir par le T muet mais aveuglant )


Fragon 04/09/2011 14:29


C'est beau.
C'est bon à lire.
C'est juste ce qu'il me faut.


Lyonnel Groulez 03/09/2011 15:19


C'est beau, ça console fort. Tiens mais de quoi? Pas la peine d'être triste pour être consolé quand c'est beau.


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