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14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 17:10

 

 

 

 

Curieusement, la vendeuse avait un accent allemand en son français impeccable. Je lui dis : quel bel accent. Rien de plus. Quelque instant avant, j’avais exprimé tout haut dans la boutique : j’avais les mêmes étagères à Berlin ! Wahnsinn*, pensais-je tout bas, puis aussi, quel bel accent !

Quelques instants auparavant, j’étais à l’aquarium, celui de la porte Dorée dans le 12e arrondissement parisien, avec le benjamin, nous allions boire une grenadine à la terrasse d’un café, et je voyais les parasols déjà vieillots sur la plage du Wannsee** et la glace que maman m’offrait, un Eisbecher*** avec la cuiller, tout en plastique. Il fait chaud, septembre à Berlin.  

Le jour d’avant, j’avais repéré la boutique, juste un regard pour la vitrine, je n’avais guère le temps, j’allais à l’école chercher le benjamin.

Le jour d’après, ce jour-là, un samedi de pas d’école, l’après-midi, un tout début d’après-midi, nous contemplions à l’aquarium et la tortue sur le dos qui se remit sur ses pattes, et les alligators et  les raies d’eau douce noires mouchetées de blanc. Nous étions à la terrasse d’un café, nous reprenions le tram, le benjamin sur les genoux de son grand-père assis. Je proposais de faire ce léger détour vers la boutique. Je voyais le mange-disque où mon frère glissa des bretzels, kaputt et fin de la musique. Je restais assez longtemps à me souvenir de maman devant ce meuble coiffeuse au miroir triptyque pinçant des cabochons d’oreille à ses escarpins fatigués, hoppla****, ainsi et avec un nuage de Vent Vert finissait-elle son travestissement pour la soirée.

La vendeuse proposa un livre au petit. Cela me permit de faire comme si je convoitais tel ou tel objet, tel meuble de ces années 70. Je tournais en rond, les souvenirs fleuraient bon, rien que bons, peu importait comment ils étaient morts, à la maison médicalisée, en suicide, en adret, en ubac, en chair à saucisse…

En fin d’après-midi, le petit était fatigué, moi aussi ; parfois des expressions inconscientes, maternelles, mal foutues nous venaient en bouche, nous nous reprenions à peine, nous en riions, parfois nous parlions chacun de notre côté sans nous déranger, grommelions la langue du ventre.

 

 

* en allemand, folie

** lac de Berlin

*** en allemand, coupe de glace

 

**** en allemand, hoppla, chante Lotte Lenya

 

 

 

 


 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

Jean-Marc 26/09/2014 15:13

écrire. oui, suivre (remonter) les traces, les avant, et puis il y a la manière, la tienne, unique, où le mouvement des mots même est une émotion

Sybille de Bollardiere 15/09/2014 20:38

La langue du ventre... oui et je pense aussi à la langue des rêves, confuse, troublante, qui semble venir d'une avant vie.

l e b A b e l 14/09/2014 18:07

Je, cette façon berlinoise de noter les détails ! Par tout l'or du Rhin, à Trier ou ici, nous aurions décrit le paysage hospitalier dans le corsage de la serveuse. Mais —" muss es sein ?
usw."   — Berlin est un cabinet de curiosités, et non d'impudeurs.

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