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2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 14:33

 

 

Vous aviez garé la voiture, nous avions voulu admirer la ville, il n’était pas si tard dans l’après-midi, tout était embué de gris marin. Nous avions une vue plongeante sur les maisons étroites du port. Des fumées diverses brouillaient nos yeux, nous n’étions guère vêtus pour ce que nous appelons encore aujourd’hui chacun de notre côté, ainsi j’aime le penser, le jour le plus froid de notre vie.

Nous nous étions arrêtés auparavant dans une autre petite ville près de son casino, je vous avais emmené sur la digue pas plus de quelques mètres, le vent et les tourbillons de sable nous avaient vite détournés de la contemplation de la folle agitée. A cette époque de l’année, ma préférée car au ralenti de tous les bruits d’été et pêcheuse de coquilles saint-jacques, la bourgade étaient celle des vrais vieux, oh ! bien sûr aussi celle de quelques Parisiens qui raffolent de feux de cheminée et rapportent dans leur coffre les bourriches d’huîtres, mais surtout celle des vieux qui sortent le matin le filet à provisions et parfois leur vieux chien et puis en fin d’après-midi pour taper le carton avant la salle-à-manger qui les attend chaude humide le soir. Nous avions trouvé refuge dans un de ces restaurants vides et blancs et avions regardé, réchauffés, les vagues. Comme vous je n’avais pas le sens de l’orientation, et les côtes de cette région nous avaient tourné la tête à en confondre leurs gracieuses épithètes majuscules, Grâce, Opale, Emeraude, Flottante, Turquoise, Bœuf…

Nous avions roulé dans le crachin, suivi tous les lacets, nous nous étions arrêtés sur le promontoire, là encore bringuebalés par la tourmente givrante. Nous avions exprimé à la hâte des oh c’est beau et avions rejoint la voiture. Nous avions dégringolé ainsi du petit sommet jusqu’à un hôtel où la sieste d’hiver nous avait entendu soupirer. De nos oreillers nous avions pu voir au travers les trois fenêtres le bleu gagner sur le gris, nous avions exprimé ensuite dans les rues nos moqueries arrogantes à l’encontre des nombreuses galeries de peinture, je vous avais parlé d’un artiste régional, pour preuve un fléchage pouvait nous guider jusqu’au musée de l’homme illustre, mais étions-nous un mardi, hors horaires de visite, le gardien tapait-il le carton, aurions-nous vu les toiles toujours mal éclairées ?  je ne sais plus ni même d’un coup le nom du peintre, nous avions vu l’enseigne, me semble-t-il,  et avions préféré le bleu gelé du ciel et vagabonder de nouveau dans le village. Nous avions vu figée dans sa couleur d’été l’échoppe du glacier, et son frère tavernier nous avait servi un sérieux vin chaud. Il en était allé comme ça de ces riens grands comme notre entente évidente, de ce jour qui avait beau raccourcir qui aurait peine à nous localiser dans le temps. J’avais encore aimé vous voir écarter les verres, le vase pour prendre ma main au milieu de la table pendant que refroidissaient nos coquilles saint-jacques et que s’éclipsait le serveur intrusif.

Au petit matin, les bateaux avaient quitté le port pour la mer, il neigeait, vous aviez compati, souri à ma provocation « à chacun sa mère », la salle de bain sentait le bouquet de lys que nous avions déplacé du chevet car trop présent, vous ne saviez plus où était garée la voiture, je vous y avais amené, je ne savais pas, je le jure, qu’un jour d’avenir nous nous perdrions pour de bon et que seule demeurerait l’odeur de nous en nos mains de jeunes gens.

L’obélisque parisienne était blanche, vous étiez en retard, pourtant vous aviez tenu à me déposer à deux pas de chez moi, légère de tête, le pied dans la bouillasse du caniveau dont je n’avais cure alors et qui, aujourd’hui, me rappelle notre jour le plus long.

 

 

 

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commentaires

Llanafan 02/01/2011 17:24


Mon jour le plus longuement beau a longtemps été gallois avec un cheval blanc, trois cent moutons et trois chiens. J'ai cru que j'étais reine du monde. Sans le cheval, rien n'aurait été. Et s'il y
avait eu un homme en plus, il m'aurait gaté l'odeur grasse du cheval.


Fragon 04/12/2010 20:15


j'aime l'énumération qui se termine par "boeuf", j'aime alors te voir sourire, t'encanailler au moment où tu te décides à clore ainsi ta liste..Je savoure dans tes traces le beau chemin de ton "je"
toujours tellement si proche de mes aspirations. A te lire je m'élève et me donne envie de machonner mon crayon.


Thierry Benquey 04/12/2010 11:17


La mer en hiver, c'est comme une femme au réveil. Pas de petits trucs, pas d'éclairage favorable, pas de beaux vetements, juste la nature.
C'est le moment idéal pour reconnaitre la vraie beauté.
Amitié
Thierry


SOAMI 03/12/2010 18:53


friandise de mots!


jean-do 03/12/2010 10:39


Tes mots épurés, aucun artifice.. Tu nous embarque loin, et qu'il est doux de se faire enlever par tes paroles et silences !


emmanuelle grangé 03/12/2010 13:02



où, aujourd'hui, te lire ?



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