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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 19:34

 

 

 

 

 

[…] Alors, j’observais longtemps le corps mort, puis le peignais par coeur, de préférence lorsque les lumières des immeubles voisins s’éteignaient, et bien au-delà. A force de jours, de mois, de solstices, toujours à la même heure, je parvins au schéma à la lueur de la bougie après l’avoir dégagé des langes, des absolutions, des printemps, des mornes saisons. Je débarrassai de ses enluminures l’arrière plan moult fois redressé par des couches d’acrylique dignes des enseignes publicitaires « Inca-Cola », « Das ist die berliner Luft », « L'histoire du soldat Svejk en un week-end », « Ne devenez pas vache, prenez le train » ou des leitmotivs comme « La terre bleue comme une orange », « Carmen, je t'aime ». Nous avions beaucoup voyagé, il est vrai, la patine avait musclé mes bras et mes jambes.

J'achève votre portrait. Pourquoi suis-je influencée par le tableau de Rembrandt où l'on voit des médecins penchés sur la dépouille d'un homme ? Je vous ai flanqué de gardes du corps, ils se ressemblent tous. Cela m'arrange car j'ai encore de gros progrès à faire concernant le b.a.-ba, l'académisme du coup de crayon, et je ne sais si, plus tard, après l’ultime levée du corps, j'aurai cette opportunité-là. Vous reposez de trois quarts sur une planche, vous lévitez dans la demi-obscurité entouré de silhouettes cireuses, les pans des rideaux comme ceux du drap sont agités par le souffle d'air de l'extérieur ou par mes dires.

C'est un tableau compliqué malgré toute mon application à le rendre quotidien voire banal.

Quelques animaux y vadrouillent, par exemple, Zoë, le chat, que j'allais récupérer dans le terrain vague et qui ne rentrait chez nous qu'à la condition de le ramener dans mes bras. Encore un gros problème : il m'a fallu décalquer la bête d'après photo, mes animaux ressemblent tous à des cochons. Ainsi les mouettes au-dessus de votre tête. Ainsi les chiens au groin dans le filet à provisions sur le trottoir de Trouville. Les coelacanthes roses sous le drap. Et tout le tintouin grogneur d'une arche prête à prendre l'eau.

Il fait nuit, et ma concentration tarde. Des moucherons comme ceux autour des fruits talés la happent. Si je parlais encore de la chaleur de votre corps, vous seriez capable de répondre : chiche, prends-moi ! Je serrerais fort, et non, vraiment, voici un raccourci pourtant sublime de notre tête-à-tête que je m’en voudrais de dévoiler.

Dans quelques heures, ils pourront frapper à notre porte déverrouillée, mais que verront-ils dans cette noix sur l'estran ? Un radeau, une topographie sur le cyclo tendu, un moineau embaumé dans une coque, des journaux maculés de couleurs portant date de la révolution tunisienne jusqu'à celle de la prise du bunker libyen, une enfin éplorée attendant le déluge ? Ils vous arracheront de fait à moi, et alors ? Le temps n'y fait rien. Je cherche un titre à ce tableau avant même de l'avoir terminé […]

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans portrait
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commentaires

anatole2011.over-blog.com 18/10/2011 16:43


le lieu et l'homme
géographie des ombres
l'application du geste
sa lumière


lyonnel 14/10/2011 13:41


Voilà qui fait du bien. On se croit endormi, on n'est que mort. Ou en sursis. Par la résurrection d'une lecture.


karnauch 14/10/2011 13:16


A première lecture, j'apprécie pas mal le tempo, verrai à y revenir pour goûter le propos...


hervé pizon 14/10/2011 09:46


sans titre avec beauté.


le babel 13/10/2011 20:56


"Cabinet de curiosités bien après les crépuscules d'un primitif flamand"
Certes long, mais pas mieux…


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