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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 20:14

 

 

Mon cher Soltan,

Tu as bien grandi. Jusqu’à hier je recevais tes messages d’espérance et ta bouille sur skype. Je n’osai te le dire, mais ils me rassuraient.  J’imagine que depuis tu as d’autres choses en tête. Voici une histoire de détective,  par mail rien que pour toi, et te dire que si tu ne peux prendre l’avion demain, c’est partie remise, le printemps est beau à Paris, tu le sais, les bateaux plus praticables alors sur la Seine.

Je te tope-là, mon grand-petit !

J’ai quand même acheté aujourd’hui un poulet « rôki » comme tu aimais le manger chez moi du temps où nous étions voisins de pallier. Tu me disais qu’un jour tu partirais en « Ebgybte » avec tes parents et que tu aurais un veau rien qu’à toi.

Watson

 

C’était hier, vers 18h, il faisait encore jour, le Buren show toujours camouflé sous les bâches de la restauration, le ciel comme à Nancy au-dessus des jardins du Palais Royal.

Je suivais un couple, la vieille Mrs. Laundrett  m’avait confié une nouvelle mission : filer sa petite-fille, une belle de feu de Dieu de rousse et son nouveau prétendant, un genre Citizen Kane mais sans chapeau, Joseph Cotten pas Orson Wells. Planqué derrière une colonne face à la vitrine Serge Lutens, mirettes à 180°, je reluquais mes deux zigotos enlacés sortant de la boutique « Boîtes à musique » de mon commanditaire qui avait réussi à placer en même temps que le chèque du mois à sa fifille mon microphone puce dans le sac de la belle. Evidemment, pendant un bon bout de temps, je n’entendis que leur bouche écraser des contentements et leurs pas sur les pavés. Puis, quand même, les bougres avaient plus d’un pied sur terre, le nom de Legrand fut intelligible au milieu de tous leurs bruitages, « Allons chez Legrand ! » intima Joseph Cotten, et la rousse de minauder « Excellent, oui, oui ! ». Je ralentis le pas, rasai les rambardes d’escaliers, fis même un signe à mon amie Z. dans le quartier en lui offrant un pot d’azalées, l’oreillette à mon esgourde. Je savais où les tourtereaux allaient. Galerie Vivienne. J’avais le temps, Legrand fermait à 19h; connaissant dans le détail les goûts de la belle, je me demandai juste si ce soir ils opteraient, calés dans les fauteuils, pour un Pouilly Fumé ou un Condrieu…  J’arrivai au moment où ils quittaient la table, il s’acquittait de la facture, banco, un Condrieu vis-je sur la note froissée, je les talonnai vers l’épicerie de l’établissement. Pendant que je humais, finaud, l’air de rien, les étiquettes de champagne, ils devisaient patati patata au sujet des chocolats Voiron, et de Madagascar et du Venezuela. L’homme avait l’air d’aimer, la femme de consentir. Il se mit à pleuvoir, mes deux lascars sortirent le parapluie, j’enfonçai mon Borsalino ras les yeux et, crâne en premier, oreillette prudemment rangée dans la poche de mon Burberry, continuai ma filature. Je faillis souvent les heurter tant la pluie était opaque, tant ils s’arrêtaient brusquement à bouche que veux-tu. Nous contournâmes la place Colette  -on joue Un Fil à la Patte en ce moment à la Comédie Française, je t’y emmène en matinée, promis, on ira dire bonjour à mon pote Hervé Pierre, formidable acteur, ensuite on ira manger des frites-, nous retrouvâmes rue Montesquieu. Je pris quelque distance car le couple s’était de nouveau immobilisé et semblait pour une fois parler. Je lus sur leurs lèvres -je te jure, non mais, je ne suis pas un cave, ho !-, et ça disait, en gros, ça :

Tu vas te ruiner, mon amour, je ne veux pas, pense à tous tes enfants (bingo, me dis-je, un adultère !)

Rien n’est trop beau pour toi

Oh quand même… c’est trop cher ici

Pff, allez, viens

Et il la traîna dans la boutique Il Bisonte d’où dix jours après tu as encore l’odeur pur cuir dans le pif. Ce magasin se trouve dans la galerie Véro-Dodat ; en face, un bouquiniste que je m’empressai de visiter, un œil sur les zozos, l’autre sur Les fables de La Fontaine -dont parle si bien mon ami Stipe- illustrées par Benjamin Rabier. Cela dura le temps de propos passionnés échangés entre amateurs de livres et surtout celui des hésitations de la miss entre bleu, noir, vert, grand ou petit sac à main. Je laissai quelques mètres d’avance au couple satisfait et gratifiai mon marchand d’un « je repasserai voir si vous avez la version Gustave Doré ! ». La nuit était là et la pluie toujours.  A ce moment précis, je reçus sur Blackberry l’alerte suivante : Moubarak a démissionné.

 

PS : J’aurais aimé te dire que la rousse avait abandonné son vieux sac dans la boutique et par là même mon micro et que…, mais tu es occupé et bien vivant à Alexandrie qui a besoin de toi, à demain ou plus tard, Soltan !

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans à vous
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commentaires

ocielan.over-blog.com 20/02/2011 18:07


Le fond de l'air est libre ...


Christian B. 16/02/2011 20:07


Une merveille, oui, de correspondance(s), de doux accompagnement, d'histoire de privé (rondement mené versus polar) en Histoire déboulant tout de go, de filature en concorde (danse des temps et des
encablures, au-delà de l'Obélisque et jusqu'à Tahir), côté Seine et Nil bouillonnant. Par ton écriture, plus que jamais en grâce, elle enchante cette page d'Egypte au logis! (et là, en ce bel
aujourd'hui...))))


emmanuelle grangé 20/02/2011 12:10



j'avoue, j'ai lu Mankell et réveillé "Le Grand Sommeil" ! et de ma fenêtre sur cour vois la géopolitique. Toi, tu n'as pas l'oeil dans ta poche et me suis. Soltan se porte bien.



Llanafan 16/02/2011 19:20


Si tu devais filer le train à Moubarak...


emmanuelle grangé 19/02/2011 14:57



j'irais à l'hosto ?



Sybille de Bollardiere 14/02/2011 08:30


Chronique déhanchée qu'on se fredonne à l'accordéon. On en oublierait presque la révolution. Avec tes mots en vitrine, Paris s'allume...


emmanuelle grangé 19/02/2011 14:56



passagère clandestine parisienne



lilas kwine 13/02/2011 19:59


du beau monde dans ce texte, assurément


emmanuelle grangé 19/02/2011 14:54



c'est ça, les voyages fenêtre sur cour !



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