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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 14:59

 

 

 

 

Quand le téléphone sonne, il pense, c’est elle, il le pense depuis quatre ans et des poussières. Même devant Odile, il a toujours ce sursaut, un hoquet inaudible, dirons-nous, à peine un haut-le-cœur de la cage thoracique, finalement la main et la voix très posées au combiné. Allo.

Odile sait tout de l’histoire, elle est sa confidente, fut jalouse lorsque dans leurs ébats amoureux il confondait les prénoms, plus du tout maintenant qui va de paire avec une certaine habitude, le défilé des saisons, l’attention aux vêtements qu’ils ne jettent plus par terre mais entassent délicatement sur la chaise, sur le dos de la chaise pour les chemise, chemisier, les pantalons dessous, le reste affriolant empilé. L’ahanement du sommier qu’ils ignorent tant il est bref.

Encore ce 12 août, quand  il arrive dans la maison de vacances d’Odile, au bord du golfe balnéaire bordé d’yeuses, de pins et de cristes marines : la main portant la valise convulsionne, à peine, distinguée, dépose le bagage, finalement s’agite en l’air. Hello, Odile, je suis là !

C’est Bob, répond-elle et continue la conversation téléphonique pendant que Jean-Philippe contemple de la terrasse le paysage qu’il connaît par cœur qui change d’année en année qui fait soupirer et regretter le bucolique rien que le bucolique. Il entend une pelleteuse, la situe dans le trou laissé par trois pins abattus, il s’attend aux cris des gamins, des parents, des amis dans la nouvelle piscine l’été prochain. Il n’entend pas les vagues, forcément. Bleu blanc, le ciel en prévision de l’orage. Jean-Philippe n’a pas le temps de lire l’inscription publicitaire accrochée en bannière à la queue de l’avion dans l’azur délavé, il est occupé à s’éponger le front, à essuyer ses lunettes contre son polo. Il va faire orage, c’est bien sa veine, il ne pourra dégringoler ce soir sur la plage, photographier les vagues pareilles à des lames argent de couteau éminçant le sable, aller-retour. Des joggers sur le chemin des douaniers, l’un en t-shirt thermocollant jaune citron, les gros plis agités de son ventre, malmenés à monter descendre sans pitié, l’autre en bikini, en queue de cheval cendrée et en grosses cuisses. C’est terrible, tous ces hortensias bleus dans leurs pots vernissés roses le long de la terrasse, c’est nouveau, ça, pense-t-il, mais il ne le dira pas à Odile qui se donne tant de mal, que ça vexerait. Il est sur le point de sortir du coffre de sa voiture la cafetière Nespresso, un cadeau pour Odile, et de se heurter la tête au capot car le téléphone sonne à nouveau. C’est Vanessa, hurle Odile. Connais pas, marmonne Jean-Philippe en déposant le paquet enguirlandé dans la cuisine. En échafaudant la pyramide de capsules de café de toutes les couleurs métallisées ce qui anéantira la surprise du cadeau, mais tant pis, Odile est si bavarde, ses hortensias trop bleus trop roses.

Il y aura ainsi moult infimes séismes sitôt chevrotés sitôt contrôlés : Odile a prévu une grande soirée à la villa, et chacun des invités de la prévenir qu’il apportera la quiche, le taboulé, les crevettes grises pêchées par le gamin, mais si tu préfères des bulles, c’est possible, ça m’arrange, j’aurai peu de temps jusqu’à ce soir, ou alors Picard ? Odile préfère les bulles, elle a prévu une énorme éclade de moules, ce sera joyeux, convivial et ça sentira si bon. Vous aimez, n’est-ce pas ? Tant mieux, j’avais peur !

Jean-Philippe aura le temps de radoter seulet à propos de la douche au premier étage, qui a toujours ignoré le mélangeur et répand uniquement de l’eau brûlante, il faudrait mettre un mot avertissant du danger les convives de ce soir au cas où. Il a le temps d’un bain tiède au rez-de-chaussée, il a fermé toutes les portes, il entend les exclamations d’Odile mais plus les sonneries, il lorgne dans la psyché son corps au sortir, ses côtes au repos, peut-être un peu d’amour sur les hanches qu’il enserre strict d’une serviette, dont il se défend.

Jean-Phi, où es-tu ? Je suis là, dit-il, enveloppé d’un kimono qu’il aimerait délaisser d’un coup, une idée comme ça, sur le dossier de la chaise, qu’Odile rajuste en expliquant : ce soir, c’est la fiesta ! Il y aura François, Jeanne-Marie, les jumeaux Spike, Vanessa, elle te plaira, Flore avec Adel, eh oui, toujours, Bob est ravi de te revoir… quelle vilaine tête d’aspirine tu as, mon chéri, tu vas m’aider à organiser les moules, une tonne !

Il l’aide, ils arrivent, ils mettent le feu aux aiguilles de pin qui recouvrent les moules gidouillement alignées, ils mangent à pleines mains, elle met en carafe le rosé du cubi, Bob a apporté du champagne et une amoureuse rouge de partout, des cheveux aux ongles de doigts de pied. Au troisième cubi atomisé par chacun, tous de se trémousser sur la terrasse disco & cie, ça me rappelle le pogo, vocifère Jean-Philippe à l’oreille de la rousse. Le quoi ? Le po, peut-il juste répondre car son téléphone vibre qui le tétanise, qu’il tente d’extraire de la poche de son jeans. Ce n’est pas elle, bêta, le consolerons-nous, c’est Odile en pleurs dans la cuisine. J’ai cassé ta machine à café et Paul est bourré ! Il n’est pas aisé de rejoindre la cuisine sans écraser quelques coquilles de moule jonchant les dalles, quelques pieds, sans buter dans les hortensias. Jean-Philippe calme Odile, tu as oublié de remplir d’eau le réservoir, mon bébé, c’est tout, tu préfères quoi, Paul ? Ristretto, Vivalto, un Roma ? Paul roupille, la tête dans une bassine.

Du balcon du premier étage, à l’opposé de la terrasse, on aperçoit l’océan argent et les premiers éclairs, on entend moins la musique, quand même les basses, c’est tant mieux, toujours pas les vagues. Puis les premières gouttes de pluie, puis que les trombes d’eau et diverses exclamations pataugeant au rez-de-chaussée. Enfin le cri terrible de Vanessa sous la douche brûlante. Mais Jean-Philippe ne bouge pas, transi, raide contre la balustrade, allo, c’est toi, ah.

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

Karnauch 04/05/2013 10:33

une quasi-virtuosité dans ce tableau estival, bravo, en certes moins loufoque on pourrait penser à Altman, une caméra qui se promène, les préparatifs du dîner fondant enchaîné sur les invités, le
téléphone, les moules, et la douche brûlante...

emmanuelle grangé 05/05/2013 09:43



me voici bien en peine de te redire autre chose que "merci", ton oeil perçant m'a si souvent dit.



Lyonnel Groulez 03/05/2013 22:24

Sacré téléphone. Lui, elle, ou bien un autre lui, une autre elle. N'avons nous pas tous notre elle ou notre lui. Réel ou rêvé. Pauvre café.

emmanuelle grangé 05/05/2013 09:40



oui, il s'agit bien d'un chantier écriture, de traverses



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