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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 16:56

 

 

 

 

 

 

 

 

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Je retrouvai cette femme plus belle que je ne l’avais connue des années auparavant.

Vers Èze. On parvenait à partir du village par une route cabossée à la villa, je crois m’en souvenir.

Elle m’envoya une lettre avec quelques nouvelles, un bref résumé de cinq ans. Elle prenait soin de ne pas m’inquiéter, cela se lisait. C’était une espèce d’emploi du temps. Je l’imaginai conduire après quelques leçons fort onéreuses, précisait-elle, pour pouvoir prétendre à une place de gouvernante auprès de riches retraités qui ne se seraient pas uniquement contentés de son bras sur la promenade des Anglais, qui aimeraient se faire balader en décapotable jusqu’à la fondation Maeght ou chez leur médecin, par exemple. Cela lui convenait, elle aimait les jardins et le ciel. Je pense qu’intimement elle cherchait des Russes pas trop loin de la synagogue de Nice. Pourtant de cela que je savais d’elle, elle ne mentionna dans cette unique lettre. Elle se contenta de me donner l’adresse de la villa près d’Èze, souligna les dates possibles où je pouvais lui rendre visite et termina par « Cela serait plaisant de nous revoir, je vous salue déjà, mon ami ! »

Je pris au sérieux cette invitation en me persuadant de  ce besoin de soleil qui nous avait tant manqué cette année-là à Paris. Je réservai une chambre pour trois semaines dans un des hôtels du village, fraîche et vertigineuse de panorama. Je brouillai le temps, je me levais tôt pour humer la fraîcheur de la lavande, me couchais tard pour voir disparaître le mauve des bougainvilliers dans la nuit de la Méditerranée. Je trompai le temps en lui infligeant un chemin de croix : je petit-déjeunais debout au zinc du bistrot après avoir salué le couple d’Anglais sous la banne de la terrasse, j’avais un sourire et un haussement d’épaules compatissants pour Rodrigue dont le marmot hurlait soi-disant à chaque étranger pénétrant l’établissement – au bout de huit jours, j’eus un doute quant à ma tentative de me fondre dans le paysage et une envie de claquer le marmot. Je partais sur le sentier joli qui mène au col d’Èze, je soufflais mais n’en laissais rien paraître quand je croisais des cyclistes en moulants maillots et casques aérodynamiques fluo, j’essayais tous les bancs face à la mer, je glissais parfois une pièce dans les longues-vues publiques, je voyais l’eau et le ciel bleu-bleu, souvent des voiliers blancs ou des oiseaux – ces engins ne se règlent jamais à votre vue. J’avais emmagasiné l’odeur des lavandes et des eucalyptus ; à dix heures trente, Rodrigue venait me chercher en voiture sur la corniche. Dans cette attente, je m’épongeais le front pégueux, m’asseyais sur un banc, sortais de ma poche le dernier livre de Christian Oster, l’ouvrais, bâillais. Rodrigue ne tardait jamais, je prenais place tant bien que mal dans son véhicule bourré de cageots de légumes, de fruits, de poulets, la glacière aux poissons sur mes genoux, à côté du siège bébé. Je contournai le temps, je le trouvais long jusqu’à la date fixée par elle. Je prenais une douche, je m’affalais sur le lit, j’ouvrais un livre, un autre, de Christian Oster, je m’endormais jusqu’à ce que Rodrigue me téléphone, si tu tiens à ta table près de la fenêtre, magne, y a du touriste aujourd’hui ! Je déjeunais du poisson du jour ou du gratin de poisson de la semaine, je ne refusais pas la liqueur de cédrat, je quittais la salle avant le réveil de la sieste du marmot. Je ne rencontrais guère de monde ou je ne le voyais pas, ou je l’évitais.

Je passais tous les jours devant l’embranchement de la route cabossée qui menait à elle. On l’avait vue au début  dans le village, elle descendait en décapotable chercher le pain, puis, on avait vu filer la voiture avec les Boches de la villa sans que la femme en descende. Serrés comme des sardines, avec des lunettes de soleil. Comme la Grace de Monaco, tu sais. Rodrigue ajoutait que les propriétaires de la villa partaient dès le début de l’été en Baltique, c’était le gars de la Sernam, tu sais, Félix qui vient déjeuner le jeudi, qui lui avait raconté. Félix, il transporte leurs bagages jusqu’à la gare. Une fois par mois, y a la camionnette qui va là-bas, doivent bouffer que des congelés, ces gens-là. Faut attendre la fin août, là, on sait que les Boches reviennent, la petite dame va les chercher, ben à Nice pardi. Sont pas causeurs, sont pas méchants. Des fois on se demande si la dame toute seule là-haut, elle est pas morte, ça se pourrait, personne n’y monte à cause du chien, mais justement, le chien, il hurlerait si elle était trépassée, ça se saurait. C’est pas des mauvais, c’est pas des qui abattent les arbres pour creuser une piscine.

Je n’ai jamais autant dormi que pendant ces trois semaines. Et rêvé. Je me levais de la sieste, rasais les tables de terrasses surpeuplées de visiteurs anisés et les bus Peirani. Le jardin exotique fermait ses portes une demi-heure plus tard, je profitais de son calme, de l’ombre de ses crassula et de sa gratuité. J’en sortais, je recevais les effluves d’ambre solaire mêlées à celles de la transpiration des visiteurs et les paquets de poussière soulevés par le départ des bus. Les chats déboulaient des murets chauffés à blanc, ils minaudaient jusqu’à mes bas de pantalons, comprenaient vite que je n’avais rien à leur donner et s’en allaient mendier les épluchures au seuil des cuisines. Je dînais de la fougasse aux olives de Denise sur la margelle du puits, j’attendais que la nuit délave le mauve des bougainvilliers, j’effilochais le temps, j’étais souvent bouffé par les moustiques.

         Un jour, ce fut le jour et l’heure. J’avais calculé les minutes qu’il me faudrait pour arriver à la villa. J’avais compté les obstacles caillouteux et sur le soleil. J’avais acheté le matin une nouvelle paire d’espadrilles. J’avais entassé dans mon sac à dos une brosse à dents, un caleçon, une chemise, une bouteille d’Asti spumante, neuf bougies et leur candélabre, deux livres, une petite bouteille plastique d’eau minérale. En soupesant le sac et l’ascension, j’avais enlevé les deux livres. Je désirais arriver à elle, le regard et le mollet alertes.

Je fis donc fi de la sieste, les jalousies étaient baissées. Je me frayai un passage incognito à cette heure-là, je lézardai vaguement les murs de mon ombre, je retins ma sueur. Je bifurquai enfin vers elle. Trente-cinq minutes à mon calcul, trente-deux grâce à mon entraînement quotidien du col d’Èze. Tels qu’elle me les avait décrits, deux ifs à peine pompeux indiquaient l’entrée de la propriété. Elle était allongée sur un transat abrité d’un parasol, en maillot de bain, les cheveux encore mouillés.  Le chien ne broncha pas, j’étais l’ami des bêtes. Jean-Philippe, mon ami ! fit-elle. Ruth ! répondis-je. Non, dorénavant, appelez-moi Jade, c’est aussi court et plus sonnable en français ! Elle était si belle.

(…)

 

 

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

le babel 22/06/2013 18:49

la lenteur, toujours.

frank 21/06/2013 18:40

Les deux peut-être!

emmanuelle 21/06/2013 07:28

... j'attends...

emmanuelle grangé 21/06/2013 18:39



Godot ou l'été ?



frank 20/06/2013 10:17

J'aime cette promenade dans ce lieu, presque, hors du temps...

emmanuelle grangé 21/06/2013 18:38



tu vois, plasticien, musicien



tedycorteux 19/06/2013 18:31

tu déplies le temps et les êtres y tombent comme des pommes belles

emmanuelle grangé 19/06/2013 18:39



prise sur le vif : d'habitude, tu sais que je m'en vais faire un tour large après avoir publié, là, l'orage m'a terrée, merci. Oui, j'espère mes êtres terriblement humains...



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