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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 18:30

 

 

 

 

Les visages pâlissaient au fur et à mesure de la nuit, une fatigue certaine, normale. Des rictus s’y creusaient. Des propos fielleux fusaient, puis mollissaient, pâteux. Parfois des sornettes ou des tentatives de conversations vite avortées car il y avait toujours un habitué pour rabrouer l’autre, le faire taire, peut-être l’humilier. Les yeux n’arrivaient plus à fixer leurs cibles. Un couple s’engueulait, ils se séparaient, revenaient à la charge, s’embrassaient, se chuchotaient des injures. Il flottait un air d’enfin printemps – on s’était débarrassé des lainages, on montrait les avant-bras –, d’eau de toilette qui finissait par tourner vinaigre au contact de la sueur, de l’haleine avinée. Elle s’étonnait des règlements de comptes dérisoires, elle s’attendait à ce qu’un cowboy valdingue par la porte à battants du saloon, qu’une squaw le scalpe sur le trottoir, que la rue poudroie. Nenni. Elle s’était revue à Ermenonville dans la Mer de sable applaudissant avec son père quelques reconstitutions acrobatiques du Far West.  On l’avait sortie de sa rêverie en lui bafouillant des mots bleu-cochon. Elle avait considéré l’interlocuteur, un joli garçon robuste, un peu blond, un peu roux, pas net sous le réverbère. Il s’était essayé aux mots tendres avec elle partie à Ermenonville. Comme elle ne répondait pas et le fixait, il avait dû se vexer, il avait employé des mots crus, cul, queue, t’as-quel-âge, connasse, élargis à toute la tablée. Elle avait éclaté de rire, ça l’avait rendu sourd, il s’était levé, plus lourdaud qu’elle ne l’avait envisagé, il avait rejoint la jeune fille aux paupières lasses assise à l’intérieur sur un tabouret. Un groupe d’hommes était sorti de la salle du restaurant, les huiles du quartier lui avait-on précisé après que l’un d’entre eux avait baissé son pantalon et montré son tatouage sur la hanche à qui voulait sur la terrasse. Mais personne ne voulait ni n’avait fait grand cas de sa démonstration, tous avaient ricané avec lui, apathiques, ailleurs. Polis, somme toute. Elle avait vu les yeux de son amie s’embuer, ça l’avait remuée. Elle n’en avait pas compris la cause si futile lui semblait celle-ci, mais c’était ainsi, ça l’avait remuée, ça aussi, elle l’avait vu. Elle avait quitté le lieu et salué de loin Sophie qui pliait les chaises de la terrasse, Bernard qui essuyait les verres au fond du café et remplissait les derniers pour la route. Ils avaient répondu par le même geste amical de la main. Elle avait déposé son amie chez elle et était rentrée en voiture.

Elle avait tenté, quelques jours après, de raconter cette nuit-là, d’aucuns avaient grimacé, quelqu’un avait résumé : pittoresque. Oui, c’est le qualificatif exact, avait-elle approuvé.

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

Jean-Marc 03/07/2013 16:15

Décor pittoresque,Sophie et Bernard aussi mais désolation des rapports. Et l'écriture, toujours au rendez-vous.

guardiola 02/07/2013 09:24

Eh, mais quels endroits ce " je " fréquente t-il t-elle ? Hé hé hé ! En tous cas, les cowboys d'Ermenonville, je les connais parce que petit j'habitais Domont, juste à côté. Bises, Emma.

le babel 02/07/2013 08:48

Je n'aurais pas dit "Pittoresque", car enfin est-ce ainsi que les hommes vivent ?

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