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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 16:42

 

 

 

 

 

Les passeurs de mots en corps

 

 

La jeune fille disait je vous garde respect et glissait en chaussettes infligées par quelque convention crétine sur le lino immaculé. Il n’y avait de miroir, aussi tremblait-elle et commentait-elle en esquive danseuse la phrase de Musset par peur du vide ou du détroussage de son jeune âge. C’est que, voyez-vous, ce printemps-là a plus d’une pudeur et la pâleur frémissante du bourgeon.

Je regardais la jeune fille s’approcher de la falaise et flanquer de rambardes son trésor le plus cher qu’elle offrirait l’angoisse au ventre plus tard bien plus tard à l’orée de l’automne à celui à celle à ceux qui un jour pour toujours imprévus hanteraient du meilleur comme du pire son Geste. Cela ressemblait à la rassurance, au bolduc certes affriolant néanmoins frisotté glacé d’un paquet. Cela était charmant, du piétinement révélant le trouble imprécis et les mains moites du trac à la perte de la phrase du poète. Nous avions quitté Etretat pour un champ plat sans luzerne.

Je me rappelais l’actrice en fourreau cramoisi dont le texte sortait de ses yeux, forcément elle pleurait, figurez-vous une large bouche à répandre les mots dans l’ordre, des poches lacrymales qui rougissent du mâchage, du travail hors temps plein champ sur le monde et délivrent les perles de sueur au bord des cils comme de toi à moi lorsque nous entendons notre intimité. Hôtel moderne d’après Kafka, Strasbourg 1979, avec Christiane Cohendy.

Je lui demandais d’arrêter de lustrer le lino, de remettre ses chaussures : toi, que penses-tu de Camille ? ne nous explique pas, si la plus petite intention tu as, nous la verrons, assieds-toi au bord de la fontaine, tu ne sais pas quand Perdican te rejoindra, tu ne sais pas encore que Rosette en mourra, à cet instant les mots appris tu les diras par cœur, tu écouteras ton cousin te répondre, peut-être seras-tu surprise, en colère, … regarde bien les mots, ils te feront bouger ou non, tu n’en penseras pas moins par toi-même, ce sont eux les pousse-à-l’acte,  parlez, écoutez-vous…   On ne badine pas avec l’amour, Musset, classe de première option théâtre, Paris avril 2011.

En revenant à la rue, mon téléphone annonçait un nouveau séisme au Japon, un bunker en Afrique, un message bref de Hala à Damas. Paris, avril 2011.

En coulisses, j’entendais le gloussement des anges dans la salle ; je collais in extremis mon chewing- gum déglutisseur de salive sous la table, ce n’est que du théâtre, et entrais sur scène, superbe  chiffe moite, imbue de mots n’en pensant pas moins sachant chasseuse empirique donner le change, la certaine conviction de la messagère, et advienne, etc. Strasbourg, Paris, Berlin, Bogota, Villeneuve d’Ascq, Bobigny, Varsovie, Alger, Montreuil, Heidelberg, Avignon, Sarajevo, Wuppertal, Bucarest, Genève, Savigny-sur-Orge, Bitola, Florence, … Depuis 1982. 

Je gratouille la terre, j’enfouis de l’Or Brun, je ne parle pas aux plantes, elles ont, comme moi, à se débrouiller du printemps précoce, manquerait plus que nous nous étourdissions de mots sans gestes. Parfois nous soupirons et nous caressons. Pour la rassurance. Et plus, sans explication, de toi à moi. Vincennes, 11 avril 2011.

 

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans histoire de famille
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commentaires

GUARDIOLA 17/04/2011 11:23


Chère Emma, vous êtes une richesse ambulante surtout quand vous marchez. C'est vrai que je vous tutoies depuis longtemps mais c'est peut-être parce que vous tutoyez souvent le sublime, que j'en
suis confus!...Tu connais Jeanne Benameur, Les insurrections singulières (dernier), Les demeurées?... Je t'embrasse. André.


J.M.G. Marco 13/04/2011 21:16


Mince, je ne voudrais pas avoir à dire ces mots là, les avoir en bouche, ces enchainements de syllabes. Mais qu'elles sont agréables à lire.


emmanuelle grangé 14/04/2011 09:46



Le comble d'une actrice: écrire des phrases indicibles ! (je me disais -et c'était facile à prononcer-: Marco doit être un de mes plus "vieux" amis myspace, ça doit remonter à un
lustre...)



Karnauch 12/04/2011 12:37


J'aime bien le sens de l'ellipse concluant le flux évocateur de certaines phrases, je trouve que c'est réussi.


emmanuelle grangé 14/04/2011 09:41



merci, Rémi !



Leslie Tychsem 12/04/2011 12:24


je parle aux plantes aussi, ou plutôt ça passe par le regard, mais, j'ai vu, dans ce texte, Marcia, celle que chantaient les Rita, pasque j'ai su bien tard que cette histoire de cancer n'était pas
une licence poétique et puis j'ai vu beaucoup de planchers, des coulisses, ceux depuis lesquels on sent les vibrations d'un orchestre, je suppose qu'on peut y voir aussi des acteurs cacher leurs
chewing-gums et leur trac, et des danseurs trembler vaguement, l'oeil ouvert par l'angoisse. Et le bruit de fond de l'actualité, manque une certaine cuve qui s'enfonce sous le plancher et c'est
sûrement mieux.


emmanuelle grangé 14/04/2011 09:40



Chère paonne du jour, j'ai commencé aussi à gratouiller la table rouillée citronnée salée: ça grince et ça fait mal aux dents, mais je vais y arriver !



hervé pizon 11/04/2011 21:50


Leben oder Tanztheater ?


emmanuelle grangé 14/04/2011 09:35



vivre ou théâtre dansé ?



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