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10 juillet 2013 3 10 /07 /juillet /2013 16:36

 

 

 

 

Cher A.,

As-tu remarqué comme l’annonce de départ en vacances ou l’enfin chaleur de ce mois de juillet 2013 provoque les invitations d’amis au partage d’une soirée avec eux ? La superstition de ne pas se revoir, de l’oubli ? Une dernière image, un dernier repas sous les lampions.

J’ai donc accepté l’invitation de la dame, celle qui fut mon professeur, dont je n’ai aucune nouvelle le reste de l’année. J’ai reçu de sa part une carte postale, une reproduction de La montée de Cagnes de Soutine. Au dos figuraient ces mots familiers et péremptoires : je vous attends ce mardi 9 juillet chez moi, nous dînerons de mezzés que nous aimons, à 20h, RSVP. J’ai répondu oui sur un papier Bristol.

J’avais dans les bras les dernières pivoines odorantes de la saison, j’ai sonné à sa porte à 20h10, pas mécontente de ces dix minutes de savoir-vivre. Nous nous sommes installées sur sa terrasse. Elle a versé le raki et l’eau très fraîche dans les verres colorés. Elle a pincé le filtre d’une cigarette, la senteur des œillets blancs fut submergée par celle du tabac oriental. Je devinais ses yeux plissés derrière ses lunettes noires. Nous avons parlé littérature française, nous nous sommes vite accordées. Nous avions découvert cette année, chacune de notre côté, Liberté dans la montagne de Marc Graciano. J’ai vu ses yeux cernés de khôl, sérieux, sans lunettes. Nous avons ri d’autres publications évidentes efficaces, insignifiantes, j’ai de nouveau rempli nos verres, je prenais mes aises. Joseph a apporté l’aubergine, le pois chiche, la tomate, la coriandre, le blé, le sésame, le citron, les lentilles, les feuilles de salade, le cumin, le gingembre, l’anis étoilé, le concombre, les pitas. Tout ça pilé, émincé, émulsionné, épicé, ciselé, repoudré, huilé, répandu dans de fines coupelles. Puis le chaud d’agneau, de poulet, d’épinards, de briks dans des coupelles plus larges. Avec les doigts, la cuiller, la fourchette, un Chiroubles, des éclaboussures sur sa soie, sur mon chemisier. J’étais bavarde, je distinguais l’acteur au théâtre comme un passeur de mots. Il en fallait de l’abnégation de soi, de la bouche en soi. Nous avons évoqué l’élégie. Elle m’a demandé, et vous ? Nous avons bu un café turc épais, nous avons beaucoup parlé. Joseph avait rejoint ses pénates. À l’habitude, une fois l’an, nous n’avons vu les heures filer sur nos têtes gourmandes. Dans la nuit très avancée, nous avons encore espéré pour l’Égypte. Nous étions toujours femmes et marcheuses et questionneuses. Nous nous sommes souhaité le bel été. Je lui ai laissé mon roman L’Homme bleu sur la route, celui que je ne t’ai fait lire, celui-là qui demanderait à être reconsidéré, retravaillé tant il est brouillon, inapte à l’édition d’aujourd’hui, m’a-t-on retourné. Vénus m’a embrassée. J’ai profité de sa chevelure, de ses pommettes. En mon nez jusqu’à l’année prochaine, son sillage de rose têtue dans le cèdre. Et ses bracelets argent agités du haut de sa terrasse vus grelotter par la portière du taxi qui me ramenait chez moi. Curieux comme les odeurs précèdent les pensées, les invitent, les propulsent. Comme l’été nous embaume !

J’espère que tu recevras à temps mon oui à ton invitation de vendredi. Penseras-tu à m’apporter le micro portable convenu – le mien a définitivement rendu l’âme ? J’aimerais écrire sous le lilas des Indes à Rochefort et me relire, mon écriture manuscrite est tellement illisible, mes dictionnaires si lourds dans une valise. Si j’ai dix minutes de retard, n’en tiens rigueur qu’à mon père qui me soufflait ceci d’un savoir-vivre bienséant et son eau de lavande incomparable.

E.

 

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

lysandra 27/07/2013 14:06

Quel beau texte tout en senteurs, comme je les aime. Merci E.

emmanuelle grangé 28/07/2013 15:09



merci de votre passage, Lysandra



Soleildebrousse 10/07/2013 17:25

Ô le beau texte. Tu dis la préparation culinaire avec talent, la rencontre comme si on y était.
Ô la belle joie à voir une enveloppe bien grosse déborder de la boîte. J'y suis ! Je te renvoie le tout une fois appréhendé et réfléchi et senti !! J'ai sauté de joie. La belle ronde large qui
prenait la page écrite !

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