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18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 11:17

 

 

 

 

Elle dit, tu as beaucoup grossi. Je suis rassurée, malgré la douleur, elle garde son humour. Elle ferme les yeux souvent, je crois qu’elle veut dormir, je ne veux pas penser qu’elle souffre, je crois qu’elle aime enfin dormir quand je suis là. Je crois que ma main sur son front l’apaise. Je lui caresse le front tout lisse, tout taché. Elle ferme les yeux, elle a mal, elle dit, je ne peux pas me coiffer, comment sont mes cheveux ? Je prends une brosse, je dégage son visage, elle bouge la tête, elle doit bien aimer la brosse dans ses cheveux ; dans sa nuque, il y a un tapon – des fils de cheveux emmêlés, un gros chignon inextricable, de la bourre. Au fond de mon sac, un élastique. J’enserre son tapon et ses fils. Je vois son grand front taché auréolé de cheveux blancs. Elle agrippe la potence, elle dit, j’ai appelé les aides soignantes, mais elles tardent, elles tardent. Elle dit, j’ai envie de chier, ça, elle ne le disait jamais avant l’hôpital. Elle ferme les yeux. Je lui murmure de là-bas, des uns des autres, des petits, des moyens, des grands. Je lui caresse le front, je crois qu’elle aime ça. Je crois qu’elle a toujours son beau visage rond, ses pommettes rondes.

Je nous vois à la Pointe Espagnole, elle me regarde nager, elle ne jette pas les fanes de radis – elle en fera un bouillon –, elle récupère un emballage carton pour y inscrire une liste de courses, empile les pots de fromage blanc vides, nettoyés dans le placard, elle gagne au scrabble et me dit, je te pensais plus intelligente que ça ! Elle est pénible.

À chacune de mes visites en sa maison de retraite, elle me donne des chemisiers passés que j’accumule dans une armoire, qui ont cette odeur de vieux.

 

Les deux aides-soignantes arrivent enfin, je file dans le couloir, puis une odeur de merde envahit l’étage, je file très loin. Ensuite Louise dit au plafond, je n’aurais pu faire ce métier-là. Les rideaux se gondolent, on a laissé la fenêtre entrouverte. On a changé les draps, on les a remontés jusqu’au cou de Louise. Lorsque je pars, je l’embrasse, Louise sort un bras, veut caresser ma joue de sa main bleuie, elle n’a jamais fait ça avant de se fracturer le bassin.  

 

 

 


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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

l e b A b e l 18/12/2013 13:00

Du moins garde-t-elle un nom, au nom de soi, qu'ainsi ne soit-elle plus.

emmanuelle grangé 18/12/2013 13:39



fracturée ou pénible ? Chère Louise,



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