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22 juin 2013 6 22 /06 /juin /2013 18:05

 

 

 

 

J’avais glissé une photographie entre les pages, il avait perdu le livre, mais pas la photographie. Il avait dû la laisser à la lumière, à trop de lumière, elle s’était fanée, mais pas complètement, seul le tiers à partir du coin gauche avait pâli. Puis il avait glissé la photographie dans un portefeuille qu’il avait encore aujourd’hui. Il ne l’avait pas recadrée aux dimensions du portefeuille, aussi le bord droit était-il froissé, abimé. Il me l’avait dit, je ne le vérifierai jamais.

J’aimais cela, l’entendre dire un peu, le reste, je l’élargissais, le divaguais. J’aimais bien. Comme dans un temps suspendu, approximatif, le seul.

Il avait une sacoche qu’il renouvelait tous les… Il était obligé, il se devait d’arriver chroniquement costume, chaussures, chemise, sacoche neufs. J’ai un ami qui laisse vieillir un an dans son armoire une veste achetée avant de la porter. Lui, non. En tant que directeur d’un service de l’entreprise où il travaillait, ça ne le gênait pas d’arriver en neuf sauf les chaussures qui blessent toujours un peu – à ce propos, il soupirait au temps passé jamais connu où un valet aurait pu souffrir et assouplir le cuir à sa place. Il avait des airs nouveaux et quelques maroquins patinés.

J’avais assez d’intimité avec cet homme pour lui donner une image d’un temps que nous n’avions pas partagé même si nous étions du même âge. Ce temps qui me faisait porter un short sous la jupe quand j’exécutais le cochon-pendu. Il m’aurait tendu, s’il l'avait eu, un cliché de lui convoitant un calot au jeu de billes, je lui aurais montré ma collection d’agates si je l’avais eue encore. Je me demande ce qui fait qu’on donne ou qu’on échange des photos d’avant, de quand on était petits. Peut-être attend-on du receveur, je te reconnais, peut-être qu’en tant que donneur veut-on taire les étapes, relativiser le temps, l’innocenter.

Sa sacoche était lourde, je l’ai éprouvé en la portant de temps à autre, par exemple, quand il allait régler au bar la note de nos consommations et que je l’attendais dehors. Il y rangeait sans doute ses dossiers professionnels. La poche extérieure recelait des lettres, des photographies, des riens privés. Il me l’avait dit, ne l’avait jamais ouverte, je préférais. J’imaginais, j’aimais bien. Il m’est arrivé, je l’avoue, d’imaginer le pire comme lorsqu’au début d’une rencontre on se pense uniques, qu’on ne l’est pas, qu’un tantinet de malentendus doivent surgir pour qu’enfin on apprécie la douceur du seul instant. J’aimais moins. Il m’est arrivé des pensées sombres, compliquées, stériles, des oublis sans vergogne enfin, d’enterrer les morts et de les veiller, des pensées têtues en devenir enfin, pas à pas, empiriques. Il m’est arrivé de lui glisser une photographie dans un livre et qu’il la découvre et que sans mots de lui je le sache ou par allusions.

Au moment où je me balance sur le terrain de jeux à Berlin, il fait semblant, il est assis au volant de la MG de son grand-père, j’ai sa photographie par cœur.

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

Sybille de Bollardiere 24/06/2013 09:41

Il m'est arrivé... Moi de te lire et d'aimer ça comme on entre dans l'eau je me glisse dans tes phrases enveloppantes.

le babel 22/06/2013 18:53

"Je me demande ce qui fait qu’on donne ou qu’on échange des photos d’avant, de quand on était petits".
Parce qu'on en a encore ?

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