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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 14:51

(texte revu pour la future mise en bouche par Rémi Karnauch) 

 

 

 

 

 

 

Il ne dit pas,

ou bonne année, bon anniversaire.

À la bonne heure, il ne dit pas.

Il a creusé un terrier,

il a toujours son casque de cosmonaute,

un peu de terre dessus.

 

Il ne dit pas.

Il a des cheveux crabouillés par le service militaire

et, depuis, le front encore plus haut, le crâne basané.

Il a des certitudes estompées.

 

Il ne dit pas,

mais les grands yeux, oui,

comme ceux de la mère.

Il ressemble à la mère,

au péremptoire du père.

 

Il tempête au fond tout au fond,

rien ne se perçoit sous le casque.

 

La mère piquait sa robe cachemire

d’une fleur de satin jaune paille,

elle montrait ses bras

et les veines de ses mains;

elle plaquait ses courtes mèches blondes

et bombait le front.

Il attendait au salon,

elle lui proposait

de glisser les cigarettes menthol

dans l’étui ;

il en rangeait cinq

et claquait l’étui.

Il attendait le baiser

de celle qui partait dans la nuit

enveloppée d’une étole topaze.

Le baiser arrivait à son cou,

chatouillait son nez de sent-bon.

La porte se fermait douce.

Il appelait la station spatiale

dans son casque.

 

Il ne dit pas.

Il ne dit pas

il ne dit pas

Il appelle et dit bon anniversaire.

Il s’est souvenu

grâce au béquet sur le téléphone.

Il parle vite :

je suis fatigué, comme tout le monde

surtout ne t’inquiète pas

surtout bon anniversaire.

Je tourne pas rond, je suis fatigué

je prends la voiture parfois et je vais à Kehl…

 

Il disait, j’ai mal à la Kopf

quand il était petit, cosmonaute à Berlin.

Il n’a rien dit

quand on a envoyé la mère toute cramée toute dorée

dans son urne 

rejoindre l’océan.

 

 

Il tricotait des jambes

sur les plages de l’Adriatique.

Il se perdait.

Il disait son nom, 

de gentilles dames le ramenaient à sa mère

allongée sur le transat

lisant les Buddenbrook

à l’ombre safranée du parasol.

Elle était surprise du retour de son petit

qu’elle n’avait pas vu partir,

qui collait ses jambes aux siennes

qui lui tournait les pages.

Ils repartaient tous deux vers le lac de Constance.

Au matin dans le train,

elle tamponnait les tempes du gamin

d’un linge d’eau de camomille.

 

 

S’il pouvait il dirait.

Ou peindrait.

Il prend des semaines de repos,

il a mal à la Kopf ,

il déchausse son casque,

il me téléphone : bon anniversaire,

bons baisers, je suis en vacances.

Il dit ça, il s’enroule dans le plaid de La Montagne magique.

C’est toujours un peu difficile de suivre une étoile filante.

 

 

(à mon frère, Jan)

 

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

le babel 05/07/2013 18:30

De Baïkonour, merci. Comme la DDR a changé. Sa fille a, déjà, 22 ans. Vêtue à la mode, maquillée, ses avenues ne se souviennent plus guère du frei Brot.

le babel 05/07/2013 16:30

Hier en Thuringe j'ai vu les façades en meringue, Kopfweh dans la soleil, et le parfum de retour après Honecker. Avait-il un casque de cosmonaute ou de spationaute ?

emmanuelle grangé 05/07/2013 17:20



un casque de cosmonaute, ja



Jean-Marc 03/07/2013 15:49

Mars, cosmonaute, terrier, casque, tu écris, tu n'écris pas tout, il y a de l'espace pour le voyage entre les mots, de l'espace pour le paysage, les personnages, l'humanité, c'est très beau,
toujours un peu troublant, ce qui n'est pas écrit est encore du texte vivant.

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