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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 19:08

 

 

 

Il ne dit pas,

ou bonne année, bon anniversaire.

A la bonne heure, il ne dit pas.

Il a creusé un terrier,

-il a toujours son casque de cosmonaute-

un peu de terre dessus,

au père, à la mère, au grand-père…

Prosit !

Il ne dit pas.

Il a des cheveux crabouillés par le service militaire

et depuis le front encore plus haut, le crâne basané,

il a des certitudes estompées.

Baleine, dit-il à sa nièce en rajustant, grave, le fil au cerf-volant.

Il serre la fillette et lui claque de bons baisers.

Rien n’est pas assez.

Il faut voir ses lèvres charnues de famille,

ses cernes bleus.

Il ne dit pas,

mais les grands yeux, oui,

glauques huîtres,

comme la mère.

Il ressemble à la mère,

le péremptoire du père.

Il tempête au fond tout au fond,

rien ne se perçoit sous le casque.

 

Elle piquait sa robe cachemire

d’une fleur de satin jaune paille,

elle montrait ses bras

et les veines de ses mains;

elle pinçait à ses chaussures

les cabochons citrine,

plaquait ses courtes mèches blondes

et bombait le front.

Il attendait au salon,

elle lui proposait

de glisser les cigarettes menthol

dans l’écrin ;

il comptait jusqu’à cinq

et claquait l’étui.

Il attendait le baiser

de celle qui partait en nuit

enveloppée d’une étole topaze.

Le baiser arrivait à son cou,

chatouillait son nez de sent-bon de narcisse.

La femme souriait et partait,

la porte se fermait douce,

il appelait la station spatiale

dans son casque.

 

Il ne dit pas.

Il ne dit pas

il ne dit pas

Il appelle et dit bon anniversaire

Il s’est souvenu

Un béquet sur le téléphone

Il appelle en milieu de journée

Il parle vite hors orbite

Je suis fatigué comme tout le monde

Surtout ne t’inquiète pas

Surtout bon anniversaire

Et ma nièce ?

Je tourne pas rond je suis fatigué

je prends la voiture parfois et vais à Kehl…

Il disait j’ai mal à la Kopf*

quand il était cosmonaute à Berlin

et qu’il glissait les cigarettes

et que son baiser dans le cou

Il ne dit pas

quand on l’envoie en urne,  toute cramée toute dorée

du Pont du Diable dans l’océan

Na ja…  Entweder so oder so**

 

Il tricotait des jambes

sur les plages de l’Adriatique

jusqu’à ce que les parachutes publicitaires

lui tombent dans les mains

tels  les cadeaux Bonux en plastoc.

Il disait alors son nom,

des dames le ramenaient à elle

allongée sur son transat

qui lisait Buddenbrooks

à l’ombre safranée du parasol,

et surprise elle était du retour du petit

qu’elle n’avait vu partir,

qui collait ses jambes aux siennes

qui lui tournait les pages.

Ils repartaient vers le lac de Constance.

Elle tamponnait les tempes du gamin au matin dans le train

d’un linge d’eau de camomille.

Jesus, le serveur de l’hôtel, présentait

une omelette norvégienne boursoufflée de flammes

le soir avant qu’elle s’en aille souriante,

ferme douce la porte

ramant sans lui trop petit

sur les eaux de raouts.

 

S’il pouvait il dirait quand il serait grand.

Ou peindrait.

Il prend des semaines de repos

à cause de lui-même

grâce à elle qu’il a quittée

sur le Pont

c’est un peu long

des caillasses, des algues ambrées, de la buée à enjamber

il a mal à la Kopf

il zieute la Lorelei de la rambarde des touristes

il déchausse son casque

et dit, ah ! comme eux

il appelle, bon anniversaire,

et ma nièce ?

bons baisers, je suis en vacances

il dit ça, s’enroule du plaid de La Montagne magique

c’est toujours un peu difficile de lorgner une étoile

elle a toujours fermé trop douce la porte

Un sillage de miel et le glauque pailleté de ses yeux.

 

( à Jan… )

 

 

 

 

* der Kopf (all.): la tête

** Soit... D'une manière ou d'une autre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans histoire de famille
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commentaires

Thierry Benquey 14/03/2011 13:15


Entweder magnifique oder nichts. J'ai pris beaucoup de plaisir à la lecture, la tete dans un casque de cosmonaute et les pieds sur les plages de la Baltique.
Je t'embrasse.
Thierry


Sybille de Bollardiere 25/02/2011 17:03


J'aime, comme toujours, à la fois le rythme et les mots


fragon 25/02/2011 09:11


A faire apprendre pour transmettre. Quel beau texte !


Christian B. 23/02/2011 10:54


entre terre et ciel, de stations et de sillages toujours revenant sous étoiles jamais filantes, ce qui est présent si bien conjugué, ainsi de si attachante et belle façon...


guardiola 21/02/2011 21:02


La douce porte m'a ouvert plein de belles portes.


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