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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 17:03

OUF

 

 

 

Je me demandais : comment saluer les derniers liseurs de blogs, ceux qui laissent une trace, ceux qui passent et se taisent, ceux qui, par abonnement, reçoivent un faire-part et continuent leur journée en se disant, encore ou plus tard ou qui est-ce déjà, ou …

Je me demandais si, sérieusement, la gauche au pouvoir procèderait à un changement ou s’il ne valait pas mieux qu’elle travaille enfin dans l’ombre.

Je pensais à Europe, fille de Tyr. Aux cédrats de Pirandello. Je me disais qu’il y avait du boulot. J’avais vu Mélancholia de Lars van trier, il y avait gourance. Je me souvenais du pas à pas de Bergman jusqu’à la nuit de Saraband.

Je recherchais un texte du grand acteur, Philippe Clévenot. Je le retrouvais, le voici :

 

 

OUF,  de Philippe Clévenot, acteur (1942-2001)

 

 

Quoi faire quand c'est fini ? La reconnaissance est dans l'instant. La tête d'abord ­ inclinée forcément avec le buste ou pas. Les mains ensuite, prendre celles du partenaire ou pas, puis les lever ou les serrer près de soi. Enfin, comment arriver et comment partir de ce qu'il faut bien appeler une position incommode.

Dans le «venir saluer», il y a cette descente vers la face, cette avancée vers les spectateurs, cet aller à la rencontre. Plus qu'un rituel, le signe d'une communauté, cette manière de s'incliner, de s'enchaîner les uns aux autres, les unes aux autres en d'infinies variations, presque des gestes sacrés. Être et se mettre à la merci, demander, attendre quelconque merci, quelconque bénédiction. Se mettre en lumières ; pleins feux qui nettoient tout : spectacle, personnages, intrigue, et la salle reste dans l'ombre. C'est un aveu involontaire. Les spectateurs peuvent à loisir détailler la personne civile des acteurs ; ceux-ci l'acceptant de bonne grâce mais sans jamais atteindre la fusion.

(...)

Comment les acteurs pourraient-ils, à l'instar d'Artaud, s'enfuir jusqu'à leur loge, emportant ainsi leur personnage, sans avoir pris le soin de s'en défaire. Cette affaire pourrait se révéler dangereuse à la longue. Il leur faut marquer là la limite et la fin par les postures du salut. Le «venir saluer» comme palier pour redescendre parmi les mortels en une sorte de conciliabule, un temps immobile, de part et d'autre, un soulagement chaleureux. «Le risque fut grand dans cette embarcation.»

Ce qui me gêne, c'est de comprendre que l'histoire s'arrête. La réalité vient et devient majeure et primordiale. Le salut appartient au spectacle d'une manière spécifique car l'interprète est encore habité. Prendre sur soi et faire semblant, c'est-à-dire jouer que le public n'a eu affaire qu'à un mime et qu'il y a là, retour à la réalité.

C'est la reconnaissance d'une fin, d'une représentation, l'artiste est comme le public, il se met à la disposition des saluts. Il sort du personnage, les lumières reviennent et il faut retravailler, être égal avec le public. C'est un mensonge total car cela va trop vite. Jouer l'humilité, humble, trop humble, pas assez humble ; comment saluer juste ? Certains acteurs n'y songent pas car ils sont trop contents d'avoir fini leur travail et ce n'est pas facile parfois. On n'applaudit pas le personnage mais la personne, et le problème c'est que la personne est encore dans le personnage. C'est un beau rituel mais difficile à faire car il y a cassure. Au salut je ne pense à rien, je pense à saluer parce qu'il le faut, parce qu'il faut dire, effectivement, c'est moi qui suis en train de saluer.

Il m'a fallu plusieurs dizaines de représentations pour me convaincre de venir saluer après la réputée conférence d'Antonin Artaud ; quand de nombreux témoins s'accordent à dire qu'il s'interrompit au beau milieu d'une phrase et s'enfuit. J'ai compris que je punissais les spectateurs d'avoir regardé, cela me faisait rêver, tellement ils étaient dans le désarroi. Cela faisait partie du spectacle. Mais on ne peut pas punir les gens qui ont payé, qui aiment le théâtre et qui aiment Artaud. Dès qu'il y a représentation, il y a obligation de saluer. Je suis content qu'on applaudisse, le fait de saluer c'est différent, à chaque fois il faut inventer. (...)

Ouf est le dernier mot d'Arnolphe dans l'Ecole des femmes. Ce mot termine son histoire et la continue.

Le salut c'est encore du jeu, de la représentation, même les mains n'ont pas la même chaleur. Je salue en tant qu'interprète, en tant qu'ayant donné quelque chose. On ne peut pas faire semblant d'être reconnu alors qu'on n'a jamais été méconnu, justement on est connu sans arrêt ; donc il faut saluer : c'est une sottise et une chose très belle, cette reconnaissance. On est à nouveau comme tout le monde. On est content d'avoir fait ce que l'on voulait faire mais on ne finit pas.

Les spectateurs qui se lèvent, qui crient bravo, disent merci. Les acteurs qui saluent, disent merci. Merci car vous avez payé, merci car vous avez apprécié, merci car vous êtes restés. Le moment intermédiaire se situe avant et après les saluts. Avant, on est dans le vide complet, nulle part, on veut être «reconnu», et on ne sait pas si on le sera. C'est le vide de combien il faut faire d'appels pour inciter les spectateurs à applaudir mais ce n'est pas une question de satisfaction. Entretenir, être désiré, les rappels sont un jeu.

Après, quand on rentre dans sa loge, il n'y a plus rien, même pas ça. Ce qui est étrange, c'est comment on est dépouillé de soi, comment on est à nouveau dans la rue, dans la réalité, sans costume.

Le salut est devenu existant, comme une bénédiction ; quand le spectacle est terminé. Quand les spectateurs s'en vont, à ce moment-là, c'est bien fini, on peut sortir. L'acteur est venu saluer pour mémoire.

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

anatole2011.over-blog.com 16/11/2011 14:44


oui, merci Emmanuelle,un très fort texte, amené par une introduction qui me touche et pose la question des traces et de l'ombre


emmanuelle 15/11/2011 19:22


chapeau bas Amie (et me réplique pas qu'il n'faut pas de majuscule! j'y tiens!) et aussi au Sieur Clévenot , texte bien vrai, moi qui suis spectatrice je suis sensible aux généreux saluts!


Marianne 15/11/2011 17:51


Eh bien ! Pour une telle réflexion, pleine de profondeur, je vais me lever et applaudir !

Sur ce sentiment diffus de l'acteur au moment du salut, je viens me pencher bien bas.

L'auteur de si belles réflexions les suscitent aussi par ailleurs. Il en va de l'acteur qui salue comme de l'auteur assis dans un salon du livre, ou encore d'un interprète en fin de concert.
Personnellement j'applaudis toujours non pas par politesse mais parce que dans ce salut il y a l'humilité d'avoir offert ce qu'on pouvait être de meilleur, le courage de se mettre en danger
(artistique ou littéraire) car s'exposer au public réclame à un moment de consentir à une certaine vulnérabilité.

Je vous rends votre salut, avec tout mon respect. :-)


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