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20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 10:34

    J’ajustais main et œil sur le glissant des écailles, l’eau froide confondait les douleurs. Quelle était la plus vive, la gerçure de la lèvre ou l’entaille du pouce ?


    Le torrent -ainsi nommait-on le ru par temps de crue- gonflait les pierres refuges. Argent, glauque, délictueux, il embarquait les civelles, les abandonnait sous le poli. J’avais l’œil de mon père pour voyager canne flexible, pieds crottés jusqu’à l’embouchure. Nous dégagions les racines engorgées de glaise, nous en avions plein les coudes, l’hameçon de l’ouïe du poisson. La douleur était insidieuse, je me souviens de cette blessure profonde ennoblie par le crachat de mon père, la chair pendait, minuscule, autour de l’orifice. Je gueulais sur cet appât fiché en moi. Mon père continuait à mains nues sans moi, l’égratignée, à chaparder, sous la pierre, la truite. C’est à ce juste moment que je pris en mémoire la femme orangée, sans doute avais-je besoin d’un âtre, je mélangeais tous les temps ; rouge, puis livide apparaissait ma main.


[…]  


    A la pension, nous dînâmes de truites au bleu. Le sang avait arrêté de maculer le sparadrap. Mon père me donnait les joues du poisson sous un filet de beurre fondu. Mes lèvres dégoulinaient, ointes, apaisées. Dans ma poche revolver, la photo cousue de la femme.

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Published by emmanuelle grangé - dans à vous
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commentaires

soleildebrousse 31/12/2009 12:29


Mystères des pensées. Images fulgurantes de l'enfant au pouce entaillé. Petits carnets volés au temps passé. Page après page, le bel ouvrage se fait.


John Peter B. 22/12/2009 03:28


quel style !


Virginie B 21/12/2009 09:51


C'est vrai.... qu'attend donc un éditeur pour vous publier ? ce serait un joli cadeau que vous nous feriez....


christian B. 20/12/2009 22:56


le temps ressemble bien souvent à ce torrent qui gonfle "les (nos?) pierres refuges".Savoir en restituer les fulgurances à vif n'est certainement pas donné à tout le monde.Et là, devant cette
admirable page si riche d'échos, comment ne pas être pris à l'hameçon de ta plume? Cela tient indéniablement à cette faculté d'écrivain(e), rare et singulièrement captivante avec toi, de savoir, de
pouvoir faire mélange et conjugaison "alchimique" de tous les temps,justement, par la force et la secrète couleur de la sensation, du nerf de mémoire aussi à vif que l'écorchure. Ah, encore une
suite, hein? à cette très belle suite!... (et puis je rejoins cent pour cent Stephanie dans sa très juste appréciation/demande!...)


Thierry Benquey 20/12/2009 13:19


J'aime bien la ballade dans tes souvenirs, bras dessus bras dessous.
Je t'embrasse
Thierry


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