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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 17:13

 

 

 

                La carotte avait troué le lac gelé. A cette heure de promenade avec le chien, la montagne et le ciel faisaient un, blanc de gris, et quelques skieurs flattaient le poil de l’animal. J’imaginais un phoque vu au large du Conquet faire le bouchon et m’arroser les pieds que j’avais, précautionneuse, barricadés de diverses couches imperméables, ou un marsouin.  A cette heure j’étais ailleurs qu’en bas du Val Claret, la fin du jour électrisait les passementeries des blousons et des bonnets sur le lac, ainsi me parvenaient les verts, les oranges, les bleus, j’entrais dans le port de Tanger ou celui de Brest, les lumières domestiques radaient l’horizon. Mille racines écarquillaient mes mirettes, je n’avais froid que de vous ailleurs, tel je vous imaginais me contant encore, soufflant dans la montée du parc de Belleville, votre goût pour les pentes neigeuses. Vous aviez cru alors mes joggings quotidiens, et rassuré aviez-vous été lorsque mon éclat de rire avait ponctué mon téméraire mensonge ! Nous regardions Paris. De ce point précis, tout était possible jusqu’aux aveux. Vous veniez de Maures -cela me passionnait-, je venais un peu de l’Est -cela m’obligeait comme à pas de coutume à flécher l’itinéraire approximatif des cosaques-, il faisait froid, et nous laissions mariner le sachet de thé le temps de notre causette.

 

Le trou étroit dans le lac était bleu de gris et grouillait de coelacanthes glauques dont je ne voyais ni la tête ni la queue ; bientôt il cicatriserait, cautérisé par le feu du vent. Les monstres retourneraient aux oubliettes, aplatis comme des algues nippones par la dameuse, et je repartirais gros-jean comme devant à tâtons de mes racines flottantes, le bouvier bernois me rapatriant sur la berge.

 

Parfois il suffit d’un mot, d’une couleur, d’une odeur pour déclencher une avalanche impromptue d’écrit, n’est-ce pas ? C’étaient donc les passementeries, nom pompeux pour des décorations de vêtements high tech, j’en conviens, qui me transperçaient de la question de mes origines à 2000m et des poussières d’altitude. Je déteste le froid et autant la canicule : serais-je une tempérée, voire une tiède ? Ciel ! Pourtant on a pu me voir plonger dans l’Atlantique par tempête et en ressortir violette ou m’agiter dans une boîte de nuit et en sortir trempée de sueur, bon…  Parfois ce sont les autres qui vous enveloppent de racines rassurantes même si critiques : dix huit ans passés en Allemagne et pas sous silence furent dithyrambes ou moqueuses réflexions (« Tiens, la Boche a une curieuse façon de dire Corneille ! »). Parfois un village me taraude parce que j’ai vu son nom sur le passeport de mon grand-père et qu’il est à des milliers de verstes du trou du lac. Et ? Je marchais dans la neige, le chien traçant fréquemment un cercle autour de moi comme pour rameuter un troupeau, cela me rassurait, je n’étais pas seule au milieu des fantômes, je l’invitais à boire un vin chaud au Crabe-Marteau, rue Pouchkine à Osaka.

 

 

 

*********

 

 

 

Le rêve de d’Alembert,  Diderot

 

 

BORDEU

Je gage, mademoiselle, que vous avez cru qu’ayant été à l’âge de douze ans une femme la moitié plus petite, à l’âge de quatre ans encore une femme la moitié plus petite, fœtus une petite femme, dans les testicules de votre mère une femme très-petite, vous avez pensé que vous aviez toujours été une femme sous la forme que vous avez, en sorte que les seuls accroissements successifs que vous avez pris ont fait toute la différence de vous à votre origine, et de vous telle que vous voilà.

 

 

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE

J’en conviens.

 

BORDEU

Rien cependant n’est plus faux que cette idée. D’abord vous n’étiez rien. Vous fûtes, en commençant, un point imperceptible, formé de molécules plus petites, éparses dans le sang, la lymphe de votre père ou de votre mère ; ce point devint un fil délié, puis un faisceau de fils. Jusque-là, pas le moindre vestige de cette forme agréable que vous avez : vos yeux, ces beaux yeux, ne ressemblaient non plus à des yeux que l’extrémité d’une griffe d’anémone ne ressemble à une anémone. Chacun des brins du faisceau de fils se transforma, par la seule nutrition et par sa conformation, en un organe particulier : abstraction faite des organes dans lesquels les brins du faisceau se métamorphosent, et auxquels ils donnent naissance. Le faisceau est un système purement sensible ; s’il persistait sous cette forme, il serait susceptible de toutes les impressions relatives à la sensibilité pure, comme le froid, le chaud, le doux, le rude. Ces impressions successives, variées entre elles, et variées chacune dans leur intensité, y produiraient peut-être la mémoire, la conscience du soi, une raison très-bornée. Mais cette sensibilité pure et simple, ce toucher, se diversifie par les organes émanés de chacun des brins ; un brin formant une oreille, donne naissance à une espèce de toucher que nous appelons bruit ou son ; un autre formant le palais, donne naissance à une seconde espèce de toucher que nous appelons saveur ; un troisième formant le nez et le tapissant, donne naissance à une troisième espèce de toucher que nous appelons odeur ; un quatrième formant un œil, donne naissance à une quatrième espèce de toucher que nous appelons couleur.

 

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE

Mais, si je vous ai bien compris, ceux qui nient la possibilité d’un sixième sens, un véritable hermaphrodite, sont des étourdis. Qui est-ce qui leur a dit que nature ne pourrait former un faisceau avec un brin singulier qui donnerait naissance à un organe qui nous est inconnu ?

 

BORDEU

Ou avec les deux brins qui caractérisent les deux sexes ? Vous avez raison ; il y a plaisir à causer avec vous : vous ne saisissez pas seulement ce qu’on vous dit, vous en tirez encore des conséquences d’une justesse qui m’étonne.

 

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE

Docteur, vous m’encouragez.

 

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Published by emmanuelle grangé - dans histoire de famille
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commentaires

Christian B. 04/01/2011 00:31


ce cousu main d'écriture qu'il m'est si doux de retrouver... là où rien ne gèle, tant un tel relief - oh, cette apparente solitude si... "peuplée" de la promenade en montagne - porte bien
incandescence de sensibilité. Rien de statique, par le surgissement merveilleusement réussi de cet impromptu très attachant où les ombres deviennent brillantes, où jusque dans la poésie du
soi-disant suranné, la riche passementière confectionne un splendide blanc ruban (comme de ciel et de cimes); tout est mouvement du nord au sud, et d'ouest en (tien(s)...) est... Brûlantes, les
racines, oui, avec l'intangible comme l'"extensible" des liens, linéaments, nervures de mémoire, jamais engloutis.
et puis, là, de brins en brins bien signifiants, le Rêve en tout aussi réjouissant point d'orgue...
et moi, de saluer bien bas la belle et chère Julie...))))
Ch


GUARDIOLA 02/01/2011 17:31


Bonjour Emmanuelle. Merci pour cette promenade fraîche et chaude ainsi que pour les mots de Diderot. Je crois que je vais finir par ramener mes os par overblog où j'avais déjà un pied à terre,
puisque myspace est en train de réussir son suicide et que de façon pas complètement diamètralement oposée, je me sens reprendre un peu de vie et espoir! Il faudra aussi que je
m'enquiers-enquérisse au sujet de comment mettre le lien des autres sur mon ovaire page! Bye der zehen! André.


emmanuelle grangé 03/01/2011 10:41



La bienvenue, André !



Llanafan 02/01/2011 17:18


L'Allemagne aussi m'émeut. Pour des histoires d'ombres de motard, de gâteaux au noix et de solitude du gardien de but.


Aurélia Pempénic 01/01/2011 15:44


Bonjour Emmanuelle, merci pour ce charmant tableau, bien contemporain de l'éternelle carte postale de la rencontre dans la neige, j'ajoute que j'adore ces cartes de voeux pleines de neige, de
glace, de gros souliers, mais je n'aime pas toujours le froid non plus, hum il est où ce lac?


agathe 31/12/2010 15:17


la chair vivante des fantômes - plus qu'un style, être


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