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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 12:14

 

 

 

Je regarde, cet été, les vaches paître sur les bords de la Charente et les ragondins se bâfrer de lentilles d’eau. Ces calmes bestioles invitent à la rêverie anachronique…

Pour le tournage du film, on a repeint plusieurs volets de la ville et voilé de rose la façade de la mairie, les deux grosses brasseries de la place Colbert n'existent pas encore. On a planté un préfabriqué qui figure le café : Danièle Darrieux l'appelle l'aquarium, Maxence y chante son idéal féminin. Le pont transbordeur embarque camions et danseurs américains, l'hôtel-restaurant de tante Zulema est débarrassé des toiles d'araignée. Il fera beau tout le long du film et bien après. La cantine s'étale dans le jardin hors-champ. Des tonnes de moules et de patates sont cuisinées, Gene Kelly n'aime pas encore les huîtres ; il change de couleur de chemise comme de goût du doigt de pineau qu'il déguste entre deux prises, du blanc, du rouge, du très vieux, du de la production de M. Rambale, il n'est jamais rond, il saute adroit dans la décapotable, les enfants courent derrière la voiture. On lui a réservé la chambre au balcon, il jure voir, accoudé à la balustrade, armé de jumelles, l'île d'Aix. Les Amerloques sont des mégalos, dit Joseph qui apporte le petit-déjeuner à Gene Kelly, qui supporte les hey, Jo ! et l'ultra-voyance radoteuse du danseur. On entend la ferraille et le métal du pont transbordeur respirer, et, comme avec le sempiternel roulis de la mer, on s'endort, on se réveille.

Vous m'apprenez à bien arrimer la balance au ponton, à tripoter, à concasser les peaux de melon avec les têtes de poisson, à mettre cette bouillasse dans un bas filé de ma tante Zulema, à nouer le bas, à accrocher celui-ci dans la nasse lestée de plomb. Nous plongeons les balances dans l'eau boueuse de la Charente et suons sous le soleil. Nous débouchons des bouteilles de Pepsi, je rote en vous lisant des passages de Gros-Câlin. Vous me faites de l'ombre avec votre grand torse, vous sentez le foin et le sel comme aujourd'hui encore dans notre lit. Nous rentrons par la dernière navette du pont transbordeur. Zulema prépare un court-bouillon avec beaucoup de laurier ; nos crevettes y blanchissent, nous les mangeons, et la tête et la queue, nous laissons des traces de boue partout et nous faisons engueuler par ma tante toute à son éclade de moules pour Gene Kelly qui s'exclame de son balcon devant le soleil couchant de l'Ile d'Aix. Vous me dites, plus tard, je serai acteur, moi, peintre, je réponds. Nous avons le droit d'accepter les doigts de pineau proposés par Gene Kelly. Avant la grosse nuit et le seul bruit de clapotis sur les piliers du pont, nous descendons sur sa rambarde l'escalier de l'hôtel comme dans les comédies musicales, vous rentrez chez vous à vélo, nous nous lançons des bye honey! Nous sommes ronds comme des queues de pelle, à la vie, à la mort.

Des étés après, nous revenons à ces rives mélancoliques de la Charente. Vous avez écrit à Agnès Varda que, non, vous n'êtes pas devenu acteur, mais directeur d'une entreprise informatique, vous avez glissé dans l’enveloppe une photo de nous deux sur le bateau-mouche parisien et celle du balcon de l'hôtel vendu à des English. On songe à la démolition des pontons construits pendant la guerre, les voitures ne passent plus par le pont transbordeur, nous achetons des balances chez Leclerc, vous m'offrez un énième carnet à croquis et des fusains, le bistre de votre chemise ravive vos cheveux gris sous le soleil couchant de l'île d'Aix. J'allume le réchaud à gaz dans la chambre, nous mangeons les crevettes et buvons des doigts et des doigts de pineau des Charentes.

C’est une mouche qui me réveille, les ragondins ont disparu, les vaches ruminent toujours et ne me contredisent pas : j’aurais pu avoir une dizaine d’années à cette époque-là et un autographe de George Chakiris, il suffit de l’écrire.

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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hervé pizon 30/12/2011 21:48

sublime texte, sans doute l'un de tes plus.

le babel 30/12/2011 16:11

l'éternité à portée d'oreiller

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