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8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 17:41

 

 

 

 

 

 

Il avait une douleur, il me l’avait signifiée. Il me semble aujourd’hui l’entendre.

Le matin, un beau matin, il s’était levé, nu, j’aime l’imaginer. Il avait heurté fortement le bas d’un meuble, cela l’avait d’un coup réveillé. Son pied avait aussitôt réagi, preuve qu’il ne rêvait plus ; l’homme aussitôt levé s’était affaissé, ainsi je le vois, il avait dû retomber par terre, sur une chaise, sur le bord du lit, prendre à deux mains le pied meurtri, puis, c’était évident nécessaire trivial, aller, comme chacun, mais lui clopinant, se laver les mains (c’était une expression qu’il employait volontiers dans les lieux publics ou privés devant moi qui, en sa place, aurais pensé, je vais pisser, l’aurais tu, et serais revenue face à lui). Il avait dû, sans doute aucun, faire comme si, comme tous les jours, en maugréant un peu quand même, en enclenchant la cafetière : verser la mouture dans le filtre, l’eau dans le contenant, appuyer sur le bouton, attendre ou pas la fin des jérémiades de la machine. Ou le café déjà répandu, réchauffé l’attendait-il, c’est possible. Il avait dû boire deux tasses ou deux bols, y tremper à la française une biscotte, il avait dû repasser sa chemise du jour et retarder l’enfilage des chaussettes, des chaussures, ça n’était pas facile, le petit doigt d’un pied gémissait, il faisait si beau matin, enfin.

Quarante-huit heures et des poussières plus tard, il avait rendez-vous avec moi au bistrot, russe évidemment, me fit-il remarquer.

Le troisième café, il le but ce beau matin, en bas, à l’embouchure des pots d’échappements, sur le trottoir. Il faisait déjà chaud enfermé au cinquième étage de son bureau, il piocha dans son paquet de cigarettes, depuis la cigarette électronique, il faisait quelques économies, disait-il, il s’accordait la vraie ce beau matin ensoleillé (il me faut sans cesse le répéter, nous avions tant manqué de lumière ces derniers mois, nous nous rattrapions) malgré son mal de pied et grâce à l’ascenseur. Il était rejoint par des collègues vêtus de cotonnade, de lin, porteurs du même gobelet que lui, chaussés de salomés gracieuses, de mocassins tressés sortis, à la hâte, à la joie primesautière, de la naphtaline, des cartons. Il boitait. Cela se voyait à peine, même moi, quarante huit heures plus tard, je ne m’en aperçus que parce qu’il me relata l’incident endormi de ce matin-là.

Nous buvions au bistrot un verre de Chablis, c’était le vin préféré de mon grand-père russe ou de l’acteur John Gielgud dans le film Providence – cela est si loin,  je peux me tromper. Nous avions du temps avant la représentation théâtrale de la nouvelle de Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, nous ne le tuâmes qu’à peine, nous prîmes l’un l’autre des nouvelles de nos enfants, nous glissâmes sur les événements politiques, nous n’avions envie ni l’un ni l’autre d’échauffements contradictoires, je gardais chaussées mes lunettes de soleil, il paraissait fatigué, j’avais mes allergies de printemps, il faisait si beau vers 19h ce jour-là. Nous décidâmes au moment exact de nous rendre au théâtre, nous n’avions que quelques mètres à parcourir. C’est à ce moment précis qu’il me raconta son heurt désagréable avec le meuble, je compatis. Nous prîmes donc un pas tranquille, il boitait à peine, je pris les billets, nous assistâmes à une représentation sage, pleine de charme dû à l’actrice.  Me resta cependant le regret de l’absence de légère subtile distance que l’acteur devrait toujours avoir avec un texte quel qu’il soit. Et le regret de ne pouvoir déambuler longuement ensuite sous le ciel  beau de la ville.

Le taxi nous déposa à l’entrée d’une brasserie, l’homme allongea discret sa jambe de manière à réconforter son pied souffreteux, je rangeai discrète mes jambes sous la table. Nous dînâmes printaniers, survolâmes nos petites inquiétudes. Je remarquai l’assiette vide de l’homme à la fin du repas, sans doute l’avais-je gavé de ma moue dubitative quant à sa proposition de nous revoir un prochain samedi lorsqu’il pourrait échapper sans plus d’explication au week-end familial campagnard obligé.  

Cette nuit-là, bien plus tard, me vit sourire, résignée béate sur ma terrasse : cet homme ne bougerait pas le petit doigt pour moi. Les roses, sans que j’eusse besoin de me pencher vers elles, exhalaient une odeur poudrée de printemps.

 

 

 

 

    

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

tedycorteux 11/06/2013 09:10

La lourdeur de l'un ne fait que mettre en valeur la légèreté de l'une....

Sybille de Bollardiere 09/06/2013 19:25

Oui mais c'est un homme qui donne à écrire...

Soleildebrousse 09/06/2013 14:45

Dieu que ce personnage somme toute nous parait soudain très ennuyeux et très décoloré .. Comment peut-on accorder autant de temps à une femme alors que l'on ne peut plus semble t il la faire rire ?

le babel 09/06/2013 09:23

À chaque mauvaise surprise dans le cours des jours, comprendre le désintéressement des fleurs et des saisons offre un dérivatif où gamberger loin du souci initial, un peu comme un de ces
bars : jamais on n’y va que seul, pour n’y rencontrer personne, et l’indifférence s’y boit chaude ou froide : qu’importe ?

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