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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 14:19

 

 

 

Il était temps de passer aux choses sérieuses, entre autres de quel ordre était ce temps hors de tout, dans le mille de tout.

J’avais senti comme les premières fois, à ma descente d’avion, cet air, qui pourtant en cette fin janvier fraichissait, presqu’oppressant aussi étouffant qu’une caresse imprévisible, celle qui fait rougir le front et engourdit.

J’avais embrassé le jeune homme qui m’attendait au-delà des dernières formalités de douane, je m’étais auparavant lancé dans une discussion aimable avec la dame marocaine en uniforme qui me demandait la provenance de mon ordinateur, à qui je répondais, patiente, la genèse en règle de la machine.

J’étais aimable, je lançais des choukran, je renvoyais sans les comprendre et avec, sans doute aucun, un accent allemand les mots arabes, je montais dans la voiture du jeune homme, je sentais l’air de Tanger, sa pollution chaude, j’étais chez moi avec, tu sais, cette pudeur d’étrangère dont le cœur sait mais ne dit pas.

Abdullah posait ma valise dans la chambre que j’allais occuper pendant mon séjour. Je logeais tout en haut de la dar près des terrasses. Les deux premiers jours, le muezzin me déchirait les tympans, au troisième jour, je l’ignorais, je dormais.

Nous filions vers la nouvelle-née, j’embrassais mon amie, nos larmes s’entremêlaient – il en va toujours ainsi de l’amour, n’est-ce pas –, je reconnaissais l’odeur d’une toute petite, celle-là encore différente, celle-là, elle.

Il en était des jours comme un temps extraordinaire, je ne savais quelle heure s’affichait sauf qu’il était avant 11h lorsque je dévalais les escaliers de la médina et que les échoppes étaient fermées.

Je pensais marcher d’un bon pas pour ne pas être alpaguée par les marchands, mais c’était sans compter le flair de ces derniers qui me reconnaissaient, nous échangions des bonjour-ça-va-ça-va, je ralentissais le pas. Nous devenions presque voisins (voici la Parisienne que je ne serai jamais, cette toujours impression de résidente éphémère).

Je voyais un monsieur pas si vieux assis sur les marches lorsque je sortais de ma tanière ; de son gourbi, j’achetais un miroir au cadre en fer déglingué.

Sur la plage de Dalia, je me laissais fouetter par le soleil et le vent, la plage de Dalia était de sable fin et de détritus plastiques et bleue des barques de pêcheurs, une vieille courbée à angle droit avançait contre le vent derrière ses chèvres. Je ne sais combien de temps je restais là, un os de seiche gouttait dans ma poche, le rocher de Gibraltar très net en face.

Je voyais des ruines pas si vieilles dans la campagne. Des moutons, un âne, une vache, des figuiers nus, des amandiers en fleurs, le cliquetis argent des oliviers, de la laine d’ovins en faveurs sur les barbelés, un bâtiment décrépi abandonné, formé de nombreuses cellules identiques (une prison ?), des restes de carrelage blanc bouffé par le vert de l’herbe, des ombres zébrées de soleil, la senteur des mimosas.

Le retour à Tanger, des immeubles jamais finis crevés de trous noirs, des jeunes gens sortant d’un lycée, des minarets bien sûr, des femmes, des hommes, des embouteillages nonchalants, l’homme du parking du port, la montée de la médina, le cornet d’amandes chez le Marocain noir (conseil d’Abdullah) – il faut éviter les pois chiches amuse-gueule, on s’y casse les dents, mon conseil. Le ciel virait au jaune, à la nuit sans heure.

Dans la kasbah, je brouillais des œufs avec courgette, tomate et ciboule, je croquais les amandes ; dans mon châle sur la terrasse, je comptais les lumières électriques qui bordent la baie, c’était délicieux, vraiment, cette brouillade refroidie.

Dans la ville nouvelle, j’empruntais la rue du Prince Héritier, j’arrivais au chevet de la nouvelle-née, celle-ci étalait son visage changeant de jour en jour, il me semble lui avoir chanté des comptines d’un autre temps.

Il n’y avait de réponse à ce temps unique, je croyais l’entrevoir par la lunette géographique de Tanger, une histoire de Maures, de chergui, de peintres, d’écrivains… Que saurai-je jamais d’un jour où l’appel de mon amie me murmura la possibilité de ce temps inestimable ?

 

 

 


 

 

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans sans
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commentaires

Frank Lovisolo 07/02/2014 18:49

Je lis et apprécie le court voyage en mots.

l e b A b e l 06/02/2014 15:57

Et pourquoi et où donc s'est perdue ma notification de cette carte post-postale ?

Sybille de Bollardiere 06/02/2014 10:28

Finalement j'apprends à te connaître en te lisant. Inestimable voyage qui vous ramène au coeur de soi...

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