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19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 13:11

 

Ça n’est pas qu’il déteste l’hiver, mais il a perdu ses gants, il a froid aux mains. Et le printemps, c’est plus joli. Il dit, ça sent le printemps çà et là. Les passerelles de la coulée verte ne démentent pas l’inéluctable à quelques intempéries près : les forsythias défroissent leur jaune poussin, les camélias gonflent leurs joues crème, le chien pisse moins pressé dans la neige tombée ce matin.

C’est un homme réceptif, un chaland fataliste qui traverse les écluses, les goulets ; un brise-glace, une pinasse des marais, c’est selon. Il porte un manteau lourd et les mains dans ses poches.

Il parle rarement, le temps sale ses cheveux, capitonne ses reins. À chaque jour suffit sa peine, mais pour la peine il n’a guère le temps. Il est assis sur un banc de la coulée verte et regarde le chien gratter la terre. Il songe, bientôt il ira voir là-bas si l’oie est revenue.

En mai, il fait ce qu’il lui plaît. Il tond les herbes folles, ordonne tout propre l’alentour, sort de la remise la table imputrescible qui accueille en été les pichets de vin, les petits plats dans les grands et les sourires de la famille sous le cognassier. Il fait bon suer en août le burnous à bricoler la maison, ne pas penser et diffuser à plein tube jusqu’au-dessus de l’étang un air d’opéra pour tous et surtout pour lui. Le soir, il installe le grand écran, convie la famille à quelque film parmi les nombreux glanés le reste de l’année ou le visionne seul car bonne-maman rameute l’assemblée pour savoir si enfin aujourd’hui n’est pas demain et quelle heure est-elle, hein, quelle heure gueule-t-elle. Il a la pudeur des œillères. Il a une infime déception dans le cadre programmé impeccable car l’oie ne revient pas cacarder, peut-être s’est-elle gelé les foies, pelé le cœur à vif avant d’atteindre le Capitole. Sans doute a-t-elle préféré laisser quelques plumes et poursuivre son voyage ailleurs plutôt qu’écouter se répandre le chœur des pèlerins opératique sur la pelouse parfaitement tondue. Il taille un appeau dans une des plumes et soupire au jour qui raccourcit. Il aime bien l’automne aussi.

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé - dans portrait
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commentaires

anatole2011.over-blog.com 14/03/2012 15:05

Bonjour Emmanuelle, je passe à dessein sur tes pages et j'y reviens souvent, n'y laisse pas toujours ma trace, je prends mon temps face à une telle écriture que j'aime, qui dit le monde en prenant
d'autres chemins, qui dit le coeur avec des mots de paysages attentifs aux êtres.

Llanafan Llan 11/03/2012 06:55

Activité de saison : cultiver/tailler/savoir ses différences

le babel 27/02/2012 17:55

"lui non plus" ? Je pensais le temps aveugle et sourd comme les haut-fourneaux qui un jour rythment la misère et lorsqu'il se taisent, laissent chanter les béances, les ulcères, mortes-eaux de la
misère. Le temps est aveugle, et affamé.

hervé pizon 25/02/2012 11:18

est-ce un extrait du roman ?

emmanuelle grangé 27/02/2012 13:55



non



Karnauch 20/02/2012 09:49

L'art du portrait avec une certaine excellence. L'individu abordé avec délicatesse et précision.Bravo. Parfois je pense à Daniel Boulanger, qui m'avait tellement impressionné tout en me faisant
peiner à la lecture, je ne sais si je l'aimerais encore, mais, sans qu'il y ait de réelles accointances, ça m'y fait penser (ses nouvelles)...

emmanuelle grangé 27/02/2012 13:57



ceci est un blog fulgurance (cela dit je m'en vais rajouter un accent à ça)



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