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31 mars 2014 1 31 /03 /mars /2014 15:25

 

 

 

 

Elle disait, en contemplant son verre, il n’y a pas beaucoup de boules ; elle émettait un doute à propos de la qualité du champagne. C’était vrai, les bulles s’aplatissaient aussitôt versées dans les flûtes. On la moquait gentiment, je prétendais même qu’elle détournait le français un peu exprès. Elle s’en défendait à peine, elle était pompette après la première gorgée. Elle avait raison, le champagne était moyen. C’était jour d’anniversaire, elle avait cuisiné des empanadas brûlants, on les enveloppait dans des serviettes papier, on y croquait à pleines mains à pleines dents, les gencives salivaient longtemps après. On finissait la bouteille de champagne dans l’appartement parisien.

Je la connais depuis 24 ans et des poussières, Esther a étudié l’archéologie, éduqué un enfant et demi, l’aîné vit sa vie, la cadette ne boit pas (encore) de champagne, ne tardera pas à aller rejoindre les copines après les empanadas et la salade de poulpe, reviendra le lendemain matin, tu seras là, maman, je ne sais plus où sont mes clés, je sonnerai, demain matin, impose-t-elle dans un français impeccable.

Esther est argentine, elle a la double nationalité depuis plusieurs années. Elle est blonde aux yeux bleus. Sarah, sa mère, vit à Buenos Aires ; je les ai rencontrées à Paris. Sarah a tricoté pour moi une écharpe de vert et d’or. Je suis invitée à Buenos Aires, je n’y suis pas (encore) allée.

C’est jour d’anniversaire, l’aîné a 25 ans, je le connais depuis 24 ans et des poussières. Lorsque lui et sa sœur se moquent de leur mère Esther qui constate le manque de boules dans le champagne, celle-ci sourit, se lève pour aller surveiller les empanadas qui dorent au four. Celle-ci n’arrête pas de la soirée, elle va et vient, apporte des plats. Elle se cale enfin dans un fauteuil, elle répond enfin à ses enfants, elle les mouche gentiment fermement, elle caresse les longs cheveux de la cadette qui n’aime pas ça, qui se tait et part dormir chez les copines. Elle a une mémoire d’éléphant. L’épousé est là, que je n’oublie pas, qui veille à diffuser en sourdine de la musique, parfois on reconnait un tango, un song de K. Weill, mais c’est rare, les anges ne passent guère. On discute, on mange, on discute, on apprend comment préparer le poulpe, on attend Sarah sur Skype, elle tarde, on l’oublie, je cherche des bougies avec Esther, on n’en trouve pas, finalement on pose une bougie chauffe-plat sur le gâteau que l’aîné coupe. 24 ans et des poussières, ça n’est pas rien. À quoi rêve Esther pendant sa sieste le jour des 25 ans de son fils ?

 

 


 

 

   

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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 15:29

 

 

 

 

C’est ainsi, à chaque fois. Parce qu’il faut bien qu’elle dise au revoir, on ne sait jamais, si jamais elle s’endort pour de vrai, ça lui échappe, elle dit dans sa tête, à l’entrée du bloc opératoire. À toi, à tu, à vous, la liste défile après que la grosse s’est gouré d’endroit où diffuser l’élixir d’assoupir – vous êtes une grosse méchante, vous, qu’elle essaie de rire pour la détendre, la grosse, et qu’enfin la grosse arrête de la piquer au mauvais endroit. Elle en oublie quelques uns dans sa liste, mais elle se dit que les adresses aux uns rebondiront sur les autres, alors, ça suffit, et la grosse ne la ratera pas plus longtemps, ou elle protestera, d’abord à l’accueil, puis à l’ultime hiérarchie, un ponte, une pontesse.  Bref. Y a de l’espoir. Tous seront informés, mais tous ne sauront pas forcément quelle musique elle préfère pour son incinération – incinération ou bière en terre ? Il s’en passe des choses, des histoires, des regrets avant le masque, après la grosse : ai-je assez exprimé mon amour, oh, je n’ai pas rangé mon bureau, le manuscrit en l’état est éparpillé sur le canapé, y a plus qu’à paginer, il doit y avoir un contrat d’assurance, …

 

C’est faux, peu importe, tu dis juste au revoir à Tous – tu n’aimes pas t’endormir forcée – tu les plains et leur tristesse, tu te sens toute petite et sanglée dans ce brancard et par la grosse qui te fait mal, tu roules, malgré toi, de grosses larmes, ça alors, t’as encore une main pour les essuyer au cas où quelqu’un les verrait, personne ne voit, tant mieux ; tu te réveilles, c’est le principal pour les autres qui t’attendent. Deux jours après, tu ris avec une jeune femme, un jeune homme et des chats – un chat te lèche la main enflée bleuie par la grosse maladroite.

 

 


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Published by emmanuelle grangé - dans Anne-Olivia Belzidsky
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21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 20:45

 

 

 

 

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13 photographies

J’ai failli en enlever une à cause du chat noir sous l’échelle, du pullover enfilé à l’envers qu’il ne faut pas remettre à l’endroit et du pot de fleurs de ma voisine qui arrose à pas d’heure. Me suis ravisée : j’aime bien les chats, l’échafaudage supporte de forts gars, je n’ai pas de voisine, personne ne verra l’étiquette de mon pull.

Je ne suis pas photographe. J’ai un ami qui dit je ne suis pas photographe, je fais des images : ah, ai-je réfléchi. Un autre qui dit, si tu laisses trop longtemps dormir ton appareil photo, gare à la vermine : ah, où donc ai-je mis mon argentique ?

J’ai titré « centon mars 2014 » un dossier de 13 photographies, j’ai failli en ajouter une, une des orchidées près de la fenêtre, mais les orchidées, c’est toute l’année, à la va-comme-je-te-pousse, elles fleurissent. Je n’aurais pas su laquelle retirer.  J’aurais pu arrondir large à 21, c’est joli, une éphéméride, aujourd’hui, c’est le 21 mars, mine de rien un dossier « centon mars 2014 » avec 21 clichés le 21 mars 2014.

Hier, j’ai failli photographier la devanture d’un magasin qui affichait « pain cuit toute la journée », j’étais de grand humour, de bonne humeur, conscience tranquille, je revenais de la manif, la batterie de mon téléphone était déchargée et mon argentique Dieu sait où.

J’ai classé 2 d’anniversaires, 1 du Japon, 1 du tramway, 1 rouge, 1 du vide-greniers d’Alès, 1 de Tanger, 1 verte, 1 tomate, 1 catleya, 1 jaune, 1 de Nantes, 1 pèse-lettres, 1 tiroir vidé = 13

 

Il y a des jours comme ça ; ma voisine dit, le nettoyage de printemps – sans aucune superstition.

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16 mars 2014 7 16 /03 /mars /2014 12:02

 

 

 

bonnard

 

 

 

Alors, merci, merci pour ses sérieuses réflexions ; elle lit une première fois, elle relit, elle note d’une couleur, elle précise sa deuxième lecture. Elle encourage, elle ne lâche rien, son écriture, en marge,  très lisible se fait rare, je m’attache aussi à ce blanc. Elle annote avec des flèches qui renvoient à des possibilités, à un choix. Elle a sa position de lectrice et dit, tu en feras ce que bon te semble. C’est ça le plus difficile, écouter. Écrire n’est pas si difficile, c’est un exercice de tous les moments pour qui a le goût de l’écriture. Gommer le mot talent – inutile –, s’entêter du goût puis au travail, au travail sans cesse. Écouter est difficile car ce verbe demande de l’attention, de la curiosité hors les modes, écouter plus large que sa tasse de thé, vers la soucoupe, par exemple, croquer le chien sur la nappe à carreaux, risquer les bris, tiens, ce matin, le lilas pointe son museau lilas.

 

 

 


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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 03:20

Ce matin, presque deux ans après, "on" me redemande, très menaçant, de supprimer entièrement ce texte. Je vais donc enlever le nom propre dérangeant, nuisant à la carrière de "on" car mon texte apparaît bien placé quand on tape on sur les moteurs de recherche. Je suis également obligée de censurer tous les commentaires où "on" est cité. Ce texte amputé restera en l'état.

 

 

 

 

Avant-hier, on ma demandé d'enlever une partie de mon texte ci-dessous écrit le 5 mai 2011. À ma question "me direz-vous pourquoi ?", on n'a pas répondu. Plutôt que causer des désagréments à on qui me semblait beaucoup plus en voix et vivant(e) en mai 2011, j'exécute cette espèce de censure et le dit ce dimanche 19 août 2011.

 

 

 

C’est très sérieux, on ne peut plus sérieux, et sans cesse de fouilles :

Je reviens de Tours où je vis un spectacle de théâtre, « Prométhée selon Eschyle »* mis en scène par Guillaume Delaveau. Si Vous n’habitez Tours, si vous n’allez pas d’ici deux jours au Nouvel Olympia voir ce spectacle, c’est foutu, vous ne le verrez jamais. Il aura été représenté une petite quinzaine de fois disséminées à Toulouse, Tarbes, Dijon, Tours, et stop. Ainsi va ce monde de fous, il lui faut des corps en éructations, du zapping, et surtout pas trop de paroles pour placarder « 100e représentation exceptionnelle ! » Pauvre Guillaume en ton grand Prométhée qui délivre les mots par la chair de tes grands acteurs qui enfin ne gesticulent plus mais parlent. Même moi, la fiéraude théâtreuse, ai dû faire preuve de grande vigilance car tant de densité, d’émotions ne m’étaient proposées depuis longtemps.

Ton propos s’ouvre en cinémascope, le régisseur sur scène veille au grain des poulies qui actionneront  les écrans annonciateurs des instants, chapelet du temps, des saisons (ô ce chœur  coryphée représenté par Flore Lefebvre des Noëttes, jeune et vieillissante, lavant les yeux de Prométhée), en une unique bataille de corps entre Héphaïstos et Prométhée, puis les clous terrassant l’homme de feu, puis la parole seule. Entends-tu le silence du spectateur -qu’on prend trop souvent pour un sot- à l’écoute ?

Tu fais un travail de laboratoire avec vue sur notre pitre temps, tu ne juges pas, tu proposes la parole plutôt que la gesticulation.

/

A la fin de la représentation, des saluts, arrivent les acteurs au bar du théâtre (quand il y a bar ou qu’il n’a pas fermé avant ! Ce lieu de soupirs, d’échanges, de rafraîchissements est lui aussi en voie de disparition.) Ce soir-là, après le bar, j’ai suivi la troupe dans une brasserie, j’ai parlé longuement avec ------ qui, comme moi, a « fait » l’Ecole du théâtre National de Strasbourg en tant qu’élève comédienne. Sauf que pas comme moi, elle a la peau un peu beaucoup plus foncée. Ce qui lui a déjà valu quelque grand dégoût de notre joli grand métier en douce France. Ce qui me vaudra peut-être un énième purgatoire en relatant cette glorieuse histoire :

Nina Nkundwa a assisté il y a quelque temps à une sorte d’audition publique menée par Bernard Sobel, ex directeur du Centre National dramatique de Gennevilliers (vous trouverez sans aucun doute sa bio. sur Internet), elle y venait non pour postuler un quelconque éventuel rôle, mais par curiosité du « patriarche ». Cette espèce de premier casting était sous forme de conférence de la part du maître. Vous pouvez imaginer le nombre de jeunes et moins jeunes gens acteurs agglutinés à la parole de Bernard Sobel… A l’issue de cette grandiloquence, maître S. se précipita sur Nina Nkundwa et lui dit : je vais monter une pièce russe, et vous pensez bien qu’il n’y a aucun rôle pour vous. Nina abasourdie essaya bien de lui répondre qu’elle n’était pas là pour ça, mais monsieur était déjà parti, et personne dans l’assistance ne broncha.

Ceci est un exemple de ce que Nina Nkundwa affronte trop souvent dans ses débuts de jeune comédienne.

Il y a quelque chose de pourri dans…  Je me rappelle avoir joué la Sophonisbe de Corneille, une Carthaginoise,  Alia dans « Terre sainte » de M. Kacimi. Quel toupet inaperçu dans notre bienséance ! Je me rappelle Bernard-Marie  Koltès qui écrivait pour ceux pas tout à fait blancs blancs… Depuis je n’en reviendrai jamais de notre médiocrité !

----- songe à retourner à ses études de lettres modernes d’avant le concours du Théâtre National de Strasbourg, à moins qu’elle ne soit mangée par les petits cochons d’une série télévisée en quête d’audimat bonne conscience-par-les-temps-qui-courent…

/

Je n’ai pas une dévotion spéciale pour Peter Brook même si j’ai vu plusieurs fois en France et ailleurs son spectacle « Le costume », mais je le regarde toujours nous montrer le quotidien, le visible, l’invisible ; ses acteurs ont des goûts de peau différente, quels sens !

 

 

 

 

 

*traduction du grec : Irène Bonnaud
mise en scène : Guillaume Delaveau
avec Gérard Hardy, Wolfgang Kleinertz,
Régis Laroche, Flore Lefèbvre des Noëttes,
Régis Lux, Jean-Claude Sachot
Régie générale et son : Yann Argenté
Régie plateau : Vincent Rousselle
Régie lumière : Robert Vucko
Costumes : Olga Karpinsky

 

 

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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 14:51

 

 

 

 

Un homme très doux a envie de fumer une cigarette. Je le suis sous l’auvent du théâtre. Il s’assoit, il fume. Il a des yeux très doux et un sourire pour moi qui l’ai interpellé d’une façon très intime, un surnom depuis que je l’ai rencontré. Il est passé à côté de moi, j’ai failli le rater, il s’est arrêté avant l’auvent quand il m’a entendue, il a presque ri en me voyant, il ne savait pas, tu étais dans la salle ? Nous nous sommes embrassés très doux, puis il a dit, ça fait deux heures que je n’ai pas fumé, je le suis sous l’auvent, il s’assoit, il fume. Il pose un baluchon par terre, c’est son costume de comédien. Plus tard, il parle d’un voyage, un peu organisé, assez loin, qu’il envisageait avec elle. Nous sommes dans un restaurant jouxtant le théâtre, il sirote un kir pendant tout le dîner, il ne fume pas beaucoup sous les radians de la terrasse, il parle de vendre son appartement parisien pour se rapprocher de sa famille là-bas, il aurait aimé la Provence qu’ils aimaient, elle et lui. Nous rions des souvenirs où il y a beaucoup de morts, nous rions toujours. Je pense que ses yeux se sont agrandis, qu’ils sont gris transparents, il se peut que je me trompe. Pas tant que ça. Elle est partie à cause d’une saloperie de maladie. Il va partir là-bas en voyage un peu organisé. Dans le métro du retour, je le vois encore sur scène quand, au début, il narre de ses yeux gris transparents l’histoire du sacrifice, quand finalement il déploie le plaid sur son corps, des jeunes gens amoureux bruyants debout en face de moi me dérangent à peine.

 

 


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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 15:54

 

 

 

J’étais stupéfaite de l’éclosion précoce de certains rhododendrons. C’étaient les vacances scolaires, on ouvrait les manteaux, j’apercevais de frêles fleurs blanches sur des rameaux sans feuilles. C’était hier ou un autre jour, l’essentiel est de m’en souvenir, le singulier demeure.

Un paon s’est envolé sur le toit au moment où je vous parlais de ces feuilles Crassula qu’il m’arrive de chaparder, de mettre en sable, qui finissent par bouturer, lentes, si lentes. Les cris des enfants m’ont empêchée d’en prendre une autre dans la serre des cactées. J’ai vu les plumes de l’oiseau sur le toit, je vous ai alors jacté de ces bleu-vert qu’on voit sur la Méditerranée de Tanger en février ou dans les défilés de mode que je n’entends guère. Nous avons pris un thé, un café, vous avez pris une photographie que vous m’enverrez, avez-vous dit, et celle aussi des frêles fleurs blanches, oui.

 

J’ai parlé des dahlias, des lotus d’été, si nous n’y revenons ensemble, je vous parlerai de ces lianes sous eau, sous terre, ou vous, car de ce ciel ce jour-là nous porterons la fibule. 

 

 


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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 17:41

 

 

 

Elle ressemblait à un contrat, mieux, à un blanc-seing, cette feuille de pointillés, jaunie de poussière et de soleil malin qui s’étaient faufilés par la fente du carton. Elle était archéologue, s’était spécialisée, finalement avait opté pour anthropologue-ethnographe en italiques au-dessous de son nom sur ses cartes de visite, cette femme qui ouvrait le carton.

De fait, sur la photographie, elle distingue des caisses empilées flattées par un rai de lumière provenant d’un vasistas, les cris des barges rousses et le risque de chute par les lattes disjointes tout en haut du phare de Cordouan, ça et, par la suite, d’autres tas, une aiguille dans le tas, peut-être, par chance et en chaussant ses lunettes. Écrire, ça, elle pense savoir et corriger, une des caisses renferme des dictionnaires, des souvenirs, des conserves. Il faut bien ça, le minimum et tout ça, pour se sustenter et échafauder près de la lanterne du phare.

 

 


 

 

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 23:03

 

 

 

Je me souviens presque, j’écris de cette allure au petit matin, je me souviens très bien lorsque les gendarmes m’annoncèrent la mort de mon père, j’étais très irritable, j’étais encore en peignoir et j’écrivais quoi ? je ne me souviens plus, j’étais irritable, je leur ai raccroché au nez, ils me demandaient quand je pourrais venir, je n’ai pas dit, je vous dirai, j’ai raccroché et j’ai pleuré parce que, quand même, il y a façon et façon d’annoncer à sa fille la mort du père, on met des gants, non ?, on toussote un peu avant de parler, on dit, sincères condoléances, oui, c’est ça qu’on dit, j’étais irritable peut-être à cause d’un mot idoine ou d’une phrase laborieuse, mais surtout à cause du téléphone qui sonna et amplifia mon agacement, il était branché dans mon bureau, je l’ai changé de place depuis, à l’étage, je ne l’entends pas sonner au rez-de-chaussée et je préfère ne pas répondre lorsque mon mobile vibre lorsque je travaille à la recherche d’un mot, d’une phrase, voire d’un sens à tout ça, souvent je ne sais pas où j’ai laissé mon mobile, presque toujours, je l’ai jeté sur un coussin ou un truc comme ça qui étouffe les vibrations, je ne suis pas commode lorsque, même gentiment, doucement, on frappe à la porte de mon antre, je fais un effort quand même, je réponds, oui ? je deviens irritable, mais je le cache pas trop mal, on repart assez vite, tôt ce matin-là, ensuite, j’ai pleuré, c’était foutu pour la journée, c’était pourtant un soulagement, mon père était mort, je m’y attendais, des années qu’il en avait marre, j’avais toujours peur qu’il meurt trop près de moi, qu’il le fasse exprès quand j’étais là, j’avais peur de ça, je m’enfermais dans ma chambre, il m’arrivait de pleurer par impuissance, voici un mot juste, j’ai été irritée aussi par le ton du gendarme, j’ai répondu sur le même ton, j’ai dit, je viendrai quand je pourrai, j’ai raccroché, j’ai peut-être même hurlé dans les larmes, c’était quand même mon père, puis les bons souvenirs avec lui sont revenus, je n’ai plus peur, il m’a acheté des bottes en caoutchouc, il m’apprend à pêcher à la mouche, j’emmêle le fil de la canne, mais ce n’est pas grave, nous avons tous les deux des taches de rousseur sur les bras, la peau irritée.

 

 


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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 14:19

 

 

 

Il était temps de passer aux choses sérieuses, entre autres de quel ordre était ce temps hors de tout, dans le mille de tout.

J’avais senti comme les premières fois, à ma descente d’avion, cet air, qui pourtant en cette fin janvier fraichissait, presqu’oppressant aussi étouffant qu’une caresse imprévisible, celle qui fait rougir le front et engourdit.

J’avais embrassé le jeune homme qui m’attendait au-delà des dernières formalités de douane, je m’étais auparavant lancé dans une discussion aimable avec la dame marocaine en uniforme qui me demandait la provenance de mon ordinateur, à qui je répondais, patiente, la genèse en règle de la machine.

J’étais aimable, je lançais des choukran, je renvoyais sans les comprendre et avec, sans doute aucun, un accent allemand les mots arabes, je montais dans la voiture du jeune homme, je sentais l’air de Tanger, sa pollution chaude, j’étais chez moi avec, tu sais, cette pudeur d’étrangère dont le cœur sait mais ne dit pas.

Abdullah posait ma valise dans la chambre que j’allais occuper pendant mon séjour. Je logeais tout en haut de la dar près des terrasses. Les deux premiers jours, le muezzin me déchirait les tympans, au troisième jour, je l’ignorais, je dormais.

Nous filions vers la nouvelle-née, j’embrassais mon amie, nos larmes s’entremêlaient – il en va toujours ainsi de l’amour, n’est-ce pas –, je reconnaissais l’odeur d’une toute petite, celle-là encore différente, celle-là, elle.

Il en était des jours comme un temps extraordinaire, je ne savais quelle heure s’affichait sauf qu’il était avant 11h lorsque je dévalais les escaliers de la médina et que les échoppes étaient fermées.

Je pensais marcher d’un bon pas pour ne pas être alpaguée par les marchands, mais c’était sans compter le flair de ces derniers qui me reconnaissaient, nous échangions des bonjour-ça-va-ça-va, je ralentissais le pas. Nous devenions presque voisins (voici la Parisienne que je ne serai jamais, cette toujours impression de résidente éphémère).

Je voyais un monsieur pas si vieux assis sur les marches lorsque je sortais de ma tanière ; de son gourbi, j’achetais un miroir au cadre en fer déglingué.

Sur la plage de Dalia, je me laissais fouetter par le soleil et le vent, la plage de Dalia était de sable fin et de détritus plastiques et bleue des barques de pêcheurs, une vieille courbée à angle droit avançait contre le vent derrière ses chèvres. Je ne sais combien de temps je restais là, un os de seiche gouttait dans ma poche, le rocher de Gibraltar très net en face.

Je voyais des ruines pas si vieilles dans la campagne. Des moutons, un âne, une vache, des figuiers nus, des amandiers en fleurs, le cliquetis argent des oliviers, de la laine d’ovins en faveurs sur les barbelés, un bâtiment décrépi abandonné, formé de nombreuses cellules identiques (une prison ?), des restes de carrelage blanc bouffé par le vert de l’herbe, des ombres zébrées de soleil, la senteur des mimosas.

Le retour à Tanger, des immeubles jamais finis crevés de trous noirs, des jeunes gens sortant d’un lycée, des minarets bien sûr, des femmes, des hommes, des embouteillages nonchalants, l’homme du parking du port, la montée de la médina, le cornet d’amandes chez le Marocain noir (conseil d’Abdullah) – il faut éviter les pois chiches amuse-gueule, on s’y casse les dents, mon conseil. Le ciel virait au jaune, à la nuit sans heure.

Dans la kasbah, je brouillais des œufs avec courgette, tomate et ciboule, je croquais les amandes ; dans mon châle sur la terrasse, je comptais les lumières électriques qui bordent la baie, c’était délicieux, vraiment, cette brouillade refroidie.

Dans la ville nouvelle, j’empruntais la rue du Prince Héritier, j’arrivais au chevet de la nouvelle-née, celle-ci étalait son visage changeant de jour en jour, il me semble lui avoir chanté des comptines d’un autre temps.

Il n’y avait de réponse à ce temps unique, je croyais l’entrevoir par la lunette géographique de Tanger, une histoire de Maures, de chergui, de peintres, d’écrivains… Que saurai-je jamais d’un jour où l’appel de mon amie me murmura la possibilité de ce temps inestimable ?

 

 

 


 

 

 

 

 

 

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