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20 mars 2016 7 20 /03 /mars /2016 18:01

Les Estivants, Gorki, mise en scène de Peter Stein

 

 

 

 

Bientôt des feuillettes au bouleau

qui cliquettent

Il fait toujours frais

au tronc blanc

Tiens voici une girafe

voici un zèbre

un loup de la steppe 

trompés par les feuillettes

qui cliquettent

vert argent

vive mémoire de l’eau du ciel eau

au tronc gracile

Tiens, voici un léopard !

Le bouleau là-bas trompe

au ciel blanc argent vert troué

Je t’en fous des couleurs

sauf celles des mains de grand-père

qui râpe le radis noir

sur le pain chaud

qui affolent les feuillettes du bouleau

veinulées disertes aigrelettes

qui sème le gros sel

chatoie le palais

l’agace

grand-père, grand-père chéri !

C’est le printemps cliquettent les feuillettes

– merci bougresses

hélas je n’entends pas le russe

dit la petite-fille.

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 17:36

Gilles Aillaud

 

 

Là tu risques de t’embrouiller dans les genres ou de radoter avec le genre neutre allemand… Tant pis.

L’enfant est gentille.

L’enfant dans les bras de sa maman tend le doigt vers l’objet qui t’a annoncée, une sonnette, un écouteur.

L’enfant t’examine. Les cheveux de l’enfant ont poussé dans la nuque.

L’enfant ne te quitte pas du regard, elle t’emmène dans sa chambre, elle veut bien, tu lui as demandé, vous vous prenez la main, tu te déchausses sur le seuil. Elle enlève ses chaussons. On fait pareil. C’est plus tard que tu embrasses ses petons. Après avoir assis dans le fauteuil rose la panthère, la poupée chiffon, après qu’elle a fait chanter les livres de comptines, qu’elle a chipé l’écharpe de papa qui sèche près du radiateur – elle a noué l’écharpe autour de son cou comme papa le fait. Elle aime quand tu embrasses à la folie ses pieds, tu aimes à la folie. Tu vois la petite tant si bien aimée. Vous tournez les pages d’un livre animalier très compliqué aux dessins très primaires, la vache est une charolaise, l’insecte est un doryphore, le serpent un anaconda, l’enfant s’assied dessus, elle a raison. Le chat se pelotonne sur tes cuisses, tu peux encore sentir les petits pieds sous tes lèvres, tu sens encore la petite bouche sur ta joue.

Nous sommes des gentils, nous sommes tant aimés.

Bientôt tu offriras un livre de Gilles Aillaud à l’enfant Ava.

 

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11 mars 2016 5 11 /03 /mars /2016 16:19

 

 

 

 

…parce que nous étions nombreux au Père Lachaise, puis boulevard de Chanzy à Montreuil.

Le mort a la langue bien pendue et de grandes oreilles, à n’en pas douter.

Les morts sont toujours beaux, encore plus beaux qu’en vie. Le cheveu alerte, les muscles bandés.

Il n’y a aucun regret sauf la partance trop rapide, toujours trop rapide. La conversation interrompue.

Le mort a vu les proches, la famille pendant qu’il était vivant, juste avant son entrée en soins palliatifs, et encore pendant.

On ne sait jamais la béance créée par le mort, je, tu, nous la savons au fur et à mesure. Nous allons faire avec, marcher avec, allumer une étoile. C’est une affaire personnelle qu’on ne peut qu’entrevoir.

Ses enfants, ses petits-enfants, son épousée, son frère, ses sœurs, ses nièces, ses amis, *

boulevard de Chanzy, on met tous les pieds dans le même plat, nous causons, nous découvrons, nous allons en griller une à la fenêtre ouverte, nous remplissons nos verres, nous grapillons des olives, de la pasta, de la mortadelle, du fromage, des cornes de gazelle, on a le temps d’effleurer, d’apercevoir le voile regret dans l’œil du voisin… Nous rions beaucoup, nous avons la langue vive, qu’importe le flacon… Nous avons beaucoup d’indulgence et de compassion pour ceux qui la ramènent, nous veillons un mort. Nous déglutissons, nous avalons à peine, nous avons une angine douloureuse. On n’explique rien. On est là au chaud entre nous, on jacasse, on s’embrasse, boulevard de Chanzy. Merci.

Je me dis, il faut beaucoup de forces avant, pendant, ensuite, je sais de quoi je dis.

 

 

* Muriel, Cendrine, Olivier, Séverine et Elsa, à Sylvie, à Manu, Camille, Isa, aux petits, à Catherine, à Étienne, Thierry, …

  

 

 

 

 

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6 mars 2016 7 06 /03 /mars /2016 12:53

 

 

 

 

Alors il trie. Il dit, je traîne. Des trucs et des trucs qu’il place dans des boîtes ou jette à la poubelle (rarement). Des bouts de ceci qu’il détournera. Des bidules de plus en plus rares, il dit. Comme l’étain autour du goulot de bouteilles, ça c’est du vrai, ça, tu vois, c’est du plastoc. Ensuite les boîtes dans des tiroirs dans des glissières dans un meuble de bureau dans des armoires derrière le frigo où il y a plein d’étagères, le frigo qu’il a mis sur roulettes pour facilement le déplacer, les étagères qu’il oublie.

Il doit penser ou apprendre un texte pendant ceci, sans doute. Il occupe ses mains, il est courbé, il aura mal au dos. Il est dans le soleil, assis à la table du séjour. Parfois il grommelle, soupire. Il écoute Bashung, toujours le même disque, C’est un grand terrain de nulle part/Avec de belles poignées d’argent…

L’acteur pense à sa fille qui a quarante-trois ans aujourd’hui, à son ami qui est mort hier. Ça fait beaucoup de boîtes, il aimerait un atelier à lui où il pourrait taper, usiner, buriner, peaufiner, gueuler, il n’y dormirait pas, il préfère  le souffle des vivants dans les chambres d’à côté. Il a les deux pieds dans l’humus, dans le Monde, les cheveux diaphanes au soleil d’hiver du séjour.

 

 

 

 

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 19:09

 

 

 

 

Dans les escaliers elle pleure

c’est une petite chatonne

dans la lumière de la cuisine

ses yeux ont l’éclat de ses cheveux blond-flamme

ses cheveux sont comme les tiens

avant

longs emmêlés

elle a des joues larmes soupirs regrets

on aurait voulu encore dire deux trois choses

comme ça

à celui qui s’en va

tu comprends

oui

passer encore dans sa maison

l’embrasser

dire ça va ça va et toi ça va

sur les deux joues

rejoindre la femme qui fait du bien à la chatonne

elles lisent ensemble

elle dit tu entends

la petite fait oui j’entends

dans le salon mauve

ou dans le bureau

dans le jardin il y a un curieux bungalow

c’est là qu’il écrivait celui qui s’en va

il y a une maison ailleurs là-bas où il s’en va

ça fait pleurer la petite

et son cœur gros tordu comme ça

il neige dit la chatonne

mais ça ne tient pas à Paris.

 

 

 

 

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21 février 2016 7 21 /02 /février /2016 13:03

 

 

 

 

 

 

Les citations m’ennuient, elles sont toujours dans le cadre, pire, au milieu du cadre.

Je prétends que la plus belle phrase de la littérature est celle de Karen Blixen, J’avais une ferme en Afrique. Ça le fait sourire.

Comme N, j’aime les mots de Julien Gracq, que je ne connais pas, je les recopie, j’ouvre les dictionnaires.

Dès que j’écoute Barbara, je fredonne avec elle, je sais les paroles par cœur. Je l’écoute rarement aujourd’hui. Je sais par cœur les livrets des opéras de Verdi.

Apprendre par cœur appelle le temps, l’abandon, la solitude, la revenance, pas uniquement la mémoire. T recopie ses textes sur un carnet à la dimension de sa poche plastron, il voyage avec les pages sur son palpitant.

La petite L dit le poème d’Éluard parce que, si petite soit-elle, elle entend J’écris ton nom, les petites n’ânonnent jamais, plus tard elles ont l’oreille relative pour Baudelaire, Anselm Kiefer, par exemple.

Je lis Gatsby le Magnifique à E, des nuages inquiets dans les yeux de l’enfant. Tu m’arrêtes quand tu ne comprends pas. Oui oui.

Un soir le téléphone, je réponds. On dîne entre amis de théâtre, on a discuté, on s’est enflammé, on a ri, c’était franchement sympathique. On s’enquiert, avant d’enfiler son manteau, du patronyme de son voisin écrivain : ça, alors ! On m’appelle : sais-tu avec qui j’ai passé la soirée ? Euh, non. Avec Lui ! On veut me passer Lui, je proteste – Lui, je le lis depuis plusieurs mois, admirative, que pourrais-je Lui dire ? Nous parlons de facto, bien obligés ; Il est très aimable, je m’en doutais depuis que je Le lis ; je me découvre diserte.  Quelques jours après, Il m’envoie un dessin à l’encre qu’Il m’a dédicacé. Aucune adresse au dos de l’enveloppe, juste sa signature et un code postal.

Les jardins se taisent, ils sont secrets. Ce matin, en douce, le sophora est jaune, regarde !

 

 

    

 

les mots-pneumatique
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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 14:32

 

 

 

 

   Il parle de soubressade parce qu’elle le questionne : et quoi d’autre ? De la tchoutchouka, et puis d’autres choses, d’origine espagnole – je crois, préfère-t-il ajouter – enfin, tu sais bien,  je n’y connais rien.

   Évidemment, je pense à mon père qui radotait à propos de son chèche, de la tarentule qui l’avait piqué, de la tchoutchouka en Tunisie.

   À dix ans, j’avais fait la moitié du tour du monde : Eva Wegner découpait les enveloppes pour moi dans son antre du Bureau allié de circulation, je décollais les timbres de tous pays à la maison. Les parents, le frère et moi partions en vacances en Allemagne de l’Ouest ; nous quittions très tôt Berlin, il nous fallait rouler en vitesse règlementée dans les couloirs est-allemands, aux points de contrôle, le père s’affranchissait du strict minimum en langue russe et de quelques paquets de cigarettes américaines ; il nous est arrivé de nous geler en Forêt Noire, nous l’abandonnions pour le lac de Constance. Le père détestait les villes, nous les contournions.

   La mère nous contait les villes, elle parlait de Samarkand où elle irait un jour, c’est sûr.

   Longtemps j’ai éternué dans la campagne, la mère glissait sous ma nuque des clés froides pour arrêter les saignements de nez, me faisait boire des orangeades glacées. J’en ai gardé le goût des persiennes closes, la détestation de l’herbe coupée, la distance avec le poil du cheval. J’ai toujours préféré la mer, nager, nager ; on s’en fout.

   Longtemps j’ai gardé le chèche couleur sable de mon père, j’ai dû l’enrouler autour de mon cou, et puis, le tissu cuit, il est parti aux oubliettes.

   La mère cuisinait une ratatouille tchoutchouka du temps où le père louait une villa sur la Côte d’Azur, c’est possible… Je me souviens surtout de l’estragon sur le lapin rôti. J’entends la mère récitant Cohen, citant Couve de Murville pour emmerder le père.

   La cuisine et les sourires font bon ménage : quand la mère est partie, le père a ouvert une boîte de raviolis à la tomate qu’il a versés dans l’eau bouillante, quand la mère est revenue, elle a réservé le cœur de laitue pour le père. J’ai appris très vite à éplucher, émincer, écaler, égrainer, mijoter parce que la mère est restée un gros bout de temps là-bas – et nous ici avec notre chagrin gros comme ça –, qu’à part la pasta, Norma n’avait d’autre idée et surtout la maison à entretenir et que j’étais sûre de ne pas être dérangée par le père ou le frère qui vers 21 h osaient « on mange bientôt ? » derrière la porte de la cuisine fermée.

   La soubressade ? Connais pas. Me suis renseignée : une espèce de saucisse à tartiner, un peu comme la Teewurst allemande, sans doute, le piment en plus. Un souvenir d’Algérie qu’il se garde bien de développer, la moutarde me monte facilement au nez.

 

 

 

 

 

 

 

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 14:55

 

 

 

 

Pourquoi ces impressions pathétiques me revenaient-elles ? Dans quelle remise s’étaient-elles assoupies ?

Les enfants sont cruels. Ah, oui ?

Dans la classe, le tableau décollé du mur. Ils ont jeté habiles la godasse qui reste coincée. C. a d’abord gloussé : tous ces garçons autour d’elle, pour une fois. Même pas chatouilleuse, a-t-elle gloussé quand ils l’ont déchaussée. Y en avait un derrière elle, qui la maintenait sur la chaise, qui enlevait l’élastique de sa queue de cheval. Attrape ! a-t-il dit en jetant la chaussure à qui la renvoyait à son voisin. C. est tombée de la chaise. Même pas mal ! a-t-elle juré en se relevant les cheveux plein la bouche. Je ne sais plus quand le surveillant est arrivé. On n’arrivait pas à récupérer la godasse coincée entre le mur et le tableau. On a tous été collés. C. avait de grosses larmes dans ses gros yeux bleus. C. a des yeux de crapaud, affirmait ma voisine de classe.   

C. a un père gendarme, un sous-off, disaient-ils couramment. C. habite la cité Guynemer. Dans les immeubles récents séparés des anciens moins hauts avec grands balcons ou des villas par une immense pelouse entretenue. Dans la cité, d’une part les officiers, les assimilés diplomates, d’autre part, les autres. Vers Tegel, les villas des diplomates. Quartier Napoléon, les maisons des colonels, des généraux.

C. essaye de ressembler aux filles d’officiers, celles dont le patronyme est à rallonge : de Machin de la Machine, tu vois ? Celles qui arborent en plein hiver des bermudas velours, des mocassins vieille France introuvables à Berlin. C’est pas gagné. C. se gèle en hiver.  La mère de C. donne l’exemple : elle porte enfin un collier de perles sur un foulard Hermès, faut ce qui faut. C. une queue de cheval sur la nuque, elle a laissé pousser sa frange  brune un tantinet commune, trouve-t-elle ; elle a dégagé son front comme les Machin de la Machine. Si elle pouvait être orpheline de son père sous-off, ce serait encore mieux, pardon, pardon. Un jour, c’est sûr, elle sera invitée aux anniversaires, aux premières boums dans l’immeuble d’en face, dans les villas.

C. est une élève moyenne qui travaille beaucoup, je la retrouve en hypokhâgne à Strasbourg, je l’invite dans ma chambre d’étudiante avec d’autres étudiants, elle a une frange sur son front laiteux, le collier de perles de sa mère, elle dit qu’elle envisage une école d’infirmière. La chambre est mansardée – une photo l’atteste. Sans doute C. est-elle chaussée de Clarks. Je ne fais pas un geste de plus vers elle. Elle est la bienvenue. Je ne la revois guère ou je ne m’en souviens plus.

À Berlin, tant de choses survenaient, il suffisait de humer le ciel pour déguerpir des îlots quadripartites. Comme je ris encore de la godasse perdue de C. ! Comme ses larmes finales entraînent la compassion !

 

 

 

 

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 13:08

 

 

 

 

De mon lit, je vois un bout de la baie des Cochons et le soleil revenu, une barque. Sur la terrasse du petit-déjeuner, une Péruvienne verse des graines dans son jus de fruit, elle est en voyage comme moi, c’est la deuxième fois qu’elle vient à Cuba, la première fois, c’était un séjour de travail pour l’UNESCO. Le café cubain me plaît, j’en redemande. Le doré du petit matin a disparu, le bleu mange l’eau, la flore, les cochons, les oiseaux qui la ferment. Eneida m’offre un bracelet de fil et de quatre perles de bois colorées, C, U, B, A. Et si tu pouvais faire un peu de publicité pour ma casa… Mais oui, Eneida.

La Havane est facile à rejoindre par l’autopista, des nuages gris et gros reviennent, les palmiers ploient et ne rompent pas, le Malecón est furieusement rincé ; la route serpentine caracolant la montagne avant d’expirer à l’embarcadère de Palma Rubia. Un coq, des poules quémandent des miettes de mon sandwich. Un veau sous un arbre.

***

Un ravin glissant de boue ocre. Tu fais comme moi, tu ne réfléchis pas, tu le franchis très vite, go, madame ! Je fais comme l’intime Jean-François.

***

Vers 18h, la nuit s’annonce et le bateau pour Cayo Levisa se remplit de touristes allemands arrivés en bus chic, dépités par la pluie, boudeurs fatalistes. Le moteur, la fumée du rafiot, les vagues.  L’accueil en jus de fruit et en distribution de clés de bungalows sur pilotis. Du balcon, j’entends la mer. Demain matin, pieds nus dans le sable.

Je marche, je vois, je dors à Cuba, beaucoup.

Je me dis, il vaut mieux un soleil voilé qu’un plein soleil, la plage s’étale en sable blanc, du bois flotté, des transats bleus abandonnés, des bernard l’hermite affairés, des coquillages, des coraux, les racines des mangroves dans l’eau transparente, aucune odeur de crème solaire, à peine de promeneurs, une baigneuse, des bosquets rongés par le sel, des lianes vertes feuillues têtues sur le sable, un cargo là-bas à peine peut-être. J’y suis.

J’ai apporté un cahier, un stylo pour écrire. Ils restent inutilisés. Les temps, les odeurs demeurent, approximatifs, prégnants. Les visages aussi, vagues de traits, parlants. Je sais que je voulais dire les éclairages rares, ampoules de Cuba, ampoules blafardes économiques, plafonniers, lampes de chevet inexistantes, mais quelle importance de relater ça ? J’ai (re)lu Camus, lu un roman de Yves Ravey emprunté à la bibliothèque de Vincennes lorsque le repos, une terrasse me les ont proposés sans injonction. C’est comme tu veux, ce temps-là…

Où as-tu appris le français ? Avec les touristes et dans les livres, répond Tuty.

 

***

La noix de coco est de lait et de rhum, à la paille. Puis Jean-François demande à ce qu’on me débite la noix. J’en ai plein la bouche, les dents prêtes à exploser. Muchas gracias, je dis, et je jette, en cachette, la pulpe robuste aux poules, à la truie, aux ex-voto santeria logés dans le  baobab.

 

***

Je me rappelle aussi cette longue balade dans la campagne de Viñales, il fait chaud, ces épouvantails plantés dans le champ, les gousses de flamboyants, les mimosas géants, les plantations de manioc – leurs troncs frêles –, l’enfant conduisant une charrette tirée par un cheval, le taxi Buick bleu que je refuse, les plantations de tabac au pied des mogotes, les Cubains à pied, en carriole croisés, hola, l’écarlate des poinsettias, l’arbre courbé rosé, la volaille cancanant,  les enfants arrimés au guidon des adultes, hola !

 

***

À la fin des quatre heures de promenade, Jean-François dit, mes salutations à ton époux, je lui réponds, bonne vie, muchas gracias, je baragouine. Il s’en va comme il est arrivé. Il m’a offert une carambole jaune, vernie, acide.

 

***

Je dîne ce dernier soir dans un hôtel-restaurant de la Havane Vedado, je ne sais plus de quoi, il n’est pas loin de la casa Margarita où ma chambre est haute de plafond et de couleurs. La voiture de location a été rendue à l’hôtel Habana Libre comme convenu. Puis comme d’évidence, j’ai marché. De lourdes maisons coloniales éventrées jouxtent de lourdes maisons coloniales restaurées. Des Cubains, pauvres ou moins pauvres, ici et là, les occupent. Des chaises occupent les entrées des maisons, par deux, prêtes à la discussion et la contemplation des ficus, de la rue, du ciel. Tel ficus soulève de ses racines le perron d’une bâtisse. Au musée des Arts Décoratifs, des dames vestales, amènes qui me guident à travers les Lalique, les porcelaines de Sèvres, les paravents chinois Ming. Un dernier mojito dans un restaurant d’état, avec de l’angustura, et un filet de poisson, riz et haricots noirs, et une coupelle de tomates, concombre, salade : c’est un grand jardin de graviers, de palmiers, de nombreuses chaises, d’enceintes acoustiques bâchées, avec indication de baños. Le serveur tient à me montrer le drapeau cubain à côté du drapeau français au-dessus du bar. Si.

Le taxi qui m’emmène à l’aéroport a des vitres teintées, je n’aime pas, la route est moche, et je parle toujours l’espagnol comme une vache française, j’entends bien mais meugle en retour au chauffeur.

Dans les nuages, je vous vois tous, les gens, les charmants, Daniel, Leonela, Matilde, Dariela, Jean-François, …,  les charmants arnaqueurs, les verts paysages, les chauds bleus, les danseuses de Viñales, l’ananas du matin, les musiciens de la Habano Vieja, les musiciens de la Habana Vedado, le café excellent, l’angustura dans l’excellent mojito sur le Malecón, l’océan, l’homme à son balcon dans l’immeuble sinistré, l’homme à son piano, les épiceries d’État, les librairies maigrement éclairées et achalandées, les fenêtres à stores lamelles de fer sans vitres, le bruit des frigos, la jacasserie des oiseaux, le miel sur le cigare, le drap du lit toujours trop court mais suffisant, les plantes dans leurs pots de conserve ou de plastique sur les rambardes des balcons effrités, les touristes chinoises en talons et appareils photos dans les jardins de l’hôtel Nacional, toi, mon épousé écoutant, d’un coup muet par le barrage de la langue espagnole, ton visage si beau parlant coloré reposé à Cuba.

 

 

 

 

 

  

 

journal Cuba, suite
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25 janvier 2016 1 25 /01 /janvier /2016 12:31

 

 

 

 

     Restent une valise éventrée avec breloques cubaines ici à Paris, mon manteau oublié dans le taxi qui m’a menée à l’aéroport José Marti.

Il refait presque doux ici comme pour m’obliger à sortir, voir les arbres glabres.

Je préfèrerais le froid du retour, les grèves de transports en commun, les trottoirs gelés glissants qui me feraient croire que là-bas j’y suis encore, qu’ici recroquevillée je suis encore là-bas sous les ficus de La Havane, à fleur d’eau des mangroves des Caraïbes.

 

***

 

     Quand j’arrive à Santa Clara, mes yeux s’embuent : un tel accueil bienveillant après les premiers deux cents et quelques kilomètres cahotants parcourus en voiture depuis La Havane. Je choisis la chambre près de la terrasse où on dîne, petit déjeune, d’où l’on voit les toits bleuis par les contenants plastiques de réserve d’eau. Le jeune homme qui porte la valise (à chaque étape, on me décharge de la valise) parle français, il s’appelle Daniel, je peux choisir ma chambre, celle-ci, celle-ci, très bien, et il dépose ma valise et il s’en va et je ne le revois plus. Il est très beau.

***

Un certain arbre est appelé « l’arbre touriste » parce que son tronc est lisse, palot, c’est Jean-François qui parle, un jeune médecin cubain qui ne peut exercer car on lui a proposé un poste à plus de 150km, il gagne quelques CUC (les pesos convertibles) en jouant au guide, avec sérieux et humour.

***

     Je marche, je marcherai beaucoup, la nuit arrive, il faut parfois allumer la lampe torche car les rues ne sont guère éclairées. Dans un café patio, je commande un mojito, il y a un couple, avec un bébé endormi dans une poussette, qui parle, qui boit de la bière, qui fume, qui me sourit, et de nombreux Cubains. Tu peux commander un déversoir de bière Cristal, tu bois ce que tu veux, tu remplis ton verre, la nuit est là.

Des fruits le matin à côté de mon café, des que je ne connais pas, des dont je ne me souviens plus le nom, roses, orange, en quartiers, pressés avec du sucre et beaucoup d’agua natural. En enfilade, sous le soleil, des fleurs de bougainvillier, des hibiscus, des crotons, des immeubles, un hôtel où a séjourné Fidel Castro.

 

***

 

     Avant d’arriver à Trinidad, les bananiers, les manguiers, les goyaviers ont remplacé les champs de canne à sucre, je grimpe à la Torre Iznaga, le paysage s’étale en verts, ocres et bleu, en nappes blanches brodées épinglées volant, affriolantes, touristiques. La demeure du négrier est devenue un restaurant, alentour une reconstitution de case avec toit de palmes, de pressoir de canne à sucre, aseptisés, et les serveuses en uniformes et le monsieur pipi avec sa coupelle de pesos.

Le livre guide m’indique les rues pavées de Trinidad. Foin, les rues sont de pierres grossièrement tassées, un cheval chétif tirant une carriole s’y casse la gueule, se relève sous le fouet du bonhomme conducteur. J’arrive à la casa particular réservée, non, y a plus de chambre, le propriétaire m’emmène ailleurs, chez Matilde, ah…  Matilde me propose une chambre sombre donnant sur une cour sombre, mais puisque j’ai remarqué une autre chambre plus claire sur une terrasse à ciel ouvert, va, d’accord, elle est pour toi, me dit Matilde. Il fait très chaud, je marche à l’ombre des maisons pastel qui s’ouvrent la nuit, les toits s’enflamment, j’entends des musiques, je vois des Cubains affalés devant leur télé. Je dors très bien avec ou sans la clim, en général je débranche le frigo bruyant dans toutes les chambres que j’occupe, sous un seul drap.

 

***

 

Jean-François ramasse une feuille d’arbre, d’un côté blanche, de l’autre noire, c’est la feuille de belle-mère, ça le fait rire, moi aussi.

***

     Je m’écarte du centre ville, les rues sont de terre ocre, parfois on me demande du savon, parfois j’en ai, parfois je reviens pour en donner, les enfants préfèrent les caramellos. Une rue devient chemin qui monte, se termine par la seule façade d’une église, de la dentelle ivoire sur le bleu du ciel, la vieille qui brode une nappe engage la conversation, je réponds, je baragouine (en quelques jours on baragouine à l’aise les langues latines, et en gestes surtout.)

***

Jean-François me confie qu’il veut partir en France, l’État lui a demandé s’il avait les moyens économiques, il a répondu oui.

***

     Chaque école a son uniforme, tous les élèves ont de grandes chaussettes blanches, presque tous des baskets, des grosses, colorées, des contrefaçons, des dorées, les cheveux coiffés, impeccables. Je les vois vers 15h rejoindre leurs établissements, je les vois assis autour d’une table commune par la fenêtre grande ouverte sur la rue, nous nous saluons de la main, nous nous sourions, furtifs.

L’Université de La Havane date du XVIIIe siècle, facultés de physique, chimie, mathématique, arts et lettres, tourisme, philosophie, biologie, droit, espagnol pour les étrangers,… Elle est follement plantée de palmiers, de ficus, de pergolas, de patios, de fils électriques, de balcons avec des chaises pourries empilées, des vitres sont cassées et ne seront pas remplacées, un étudiant me propose d’entrer dans une salle d’étude, je décline, je suis intimidée. En haut de ses marches, j’aperçois un bout d’océan, une place où les Cubains font du stop pour rentrer chez eux vers 17h.

***

La fleur de ce bananier guérit certaines affections, comme l’asthme, précise Jean-François.

***

     Dans le quartier du Vedado de La Havane, les rues n’ont plus de nom mais des chiffres et des lettres, je m’y repère grâce aux bornes ainsi marquées à mes pieds. Je m’arrête au croisement de la L et de la 23 dans un boui-boui, musique d’un groupe de jeunes Cubains, huevos fritos, mojito excellents, fumée noire de pots d’échappement en prime.

***

     J’arrive sous la pluie sur une route bordée de monuments aux morts cubains en 1961 à Playa Larga dans la baie des Cochons. Des pêcheurs, des pélicans qui piquent les poissons des pêcheurs, le turquoise de la mer des Caraïbes, le blanc mouillé du sable de la plage, les moustiques quand le soir la pluie cesse, l’horizon lapis-lazuli qui s’embrase, le mari d’Eneida qui voudrait arrêter de fumer et me demande le prix d’une cigarette électronique en France, je ne sais pas, cincuenta euros ? Muy caro

***

Chut, tu ne le répètes pas, c’est un champ de cannabis ! Je réponds ah, et Jean-François éclate de rire, c’est du manioc !, il n’ose sans doute pas ajouter « patate ! », il a encore des progrès à faire en français.

 

[à suivre…]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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