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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 14:55

 

 

 

 

Pourquoi ces impressions pathétiques me revenaient-elles ? Dans quelle remise s’étaient-elles assoupies ?

Les enfants sont cruels. Ah, oui ?

Dans la classe, le tableau décollé du mur. Ils ont jeté habiles la godasse qui reste coincée. C. a d’abord gloussé : tous ces garçons autour d’elle, pour une fois. Même pas chatouilleuse, a-t-elle gloussé quand ils l’ont déchaussée. Y en avait un derrière elle, qui la maintenait sur la chaise, qui enlevait l’élastique de sa queue de cheval. Attrape ! a-t-il dit en jetant la chaussure à qui la renvoyait à son voisin. C. est tombée de la chaise. Même pas mal ! a-t-elle juré en se relevant les cheveux plein la bouche. Je ne sais plus quand le surveillant est arrivé. On n’arrivait pas à récupérer la godasse coincée entre le mur et le tableau. On a tous été collés. C. avait de grosses larmes dans ses gros yeux bleus. C. a des yeux de crapaud, affirmait ma voisine de classe.   

C. a un père gendarme, un sous-off, disaient-ils couramment. C. habite la cité Guynemer. Dans les immeubles récents séparés des anciens moins hauts avec grands balcons ou des villas par une immense pelouse entretenue. Dans la cité, d’une part les officiers, les assimilés diplomates, d’autre part, les autres. Vers Tegel, les villas des diplomates. Quartier Napoléon, les maisons des colonels, des généraux.

C. essaye de ressembler aux filles d’officiers, celles dont le patronyme est à rallonge : de Machin de la Machine, tu vois ? Celles qui arborent en plein hiver des bermudas velours, des mocassins vieille France introuvables à Berlin. C’est pas gagné. C. se gèle en hiver.  La mère de C. donne l’exemple : elle porte enfin un collier de perles sur un foulard Hermès, faut ce qui faut. C. une queue de cheval sur la nuque, elle a laissé pousser sa frange  brune un tantinet commune, trouve-t-elle ; elle a dégagé son front comme les Machin de la Machine. Si elle pouvait être orpheline de son père sous-off, ce serait encore mieux, pardon, pardon. Un jour, c’est sûr, elle sera invitée aux anniversaires, aux premières boums dans l’immeuble d’en face, dans les villas.

C. est une élève moyenne qui travaille beaucoup, je la retrouve en hypokhâgne à Strasbourg, je l’invite dans ma chambre d’étudiante avec d’autres étudiants, elle a une frange sur son front laiteux, le collier de perles de sa mère, elle dit qu’elle envisage une école d’infirmière. La chambre est mansardée – une photo l’atteste. Sans doute C. est-elle chaussée de Clarks. Je ne fais pas un geste de plus vers elle. Elle est la bienvenue. Je ne la revois guère ou je ne m’en souviens plus.

À Berlin, tant de choses survenaient, il suffisait de humer le ciel pour déguerpir des îlots quadripartites. Comme je ris encore de la godasse perdue de C. ! Comme ses larmes finales entraînent la compassion !

 

 

 

 

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 13:08

 

 

 

 

De mon lit, je vois un bout de la baie des Cochons et le soleil revenu, une barque. Sur la terrasse du petit-déjeuner, une Péruvienne verse des graines dans son jus de fruit, elle est en voyage comme moi, c’est la deuxième fois qu’elle vient à Cuba, la première fois, c’était un séjour de travail pour l’UNESCO. Le café cubain me plaît, j’en redemande. Le doré du petit matin a disparu, le bleu mange l’eau, la flore, les cochons, les oiseaux qui la ferment. Eneida m’offre un bracelet de fil et de quatre perles de bois colorées, C, U, B, A. Et si tu pouvais faire un peu de publicité pour ma casa… Mais oui, Eneida.

La Havane est facile à rejoindre par l’autopista, des nuages gris et gros reviennent, les palmiers ploient et ne rompent pas, le Malecón est furieusement rincé ; la route serpentine caracolant la montagne avant d’expirer à l’embarcadère de Palma Rubia. Un coq, des poules quémandent des miettes de mon sandwich. Un veau sous un arbre.

***

Un ravin glissant de boue ocre. Tu fais comme moi, tu ne réfléchis pas, tu le franchis très vite, go, madame ! Je fais comme l’intime Jean-François.

***

Vers 18h, la nuit s’annonce et le bateau pour Cayo Levisa se remplit de touristes allemands arrivés en bus chic, dépités par la pluie, boudeurs fatalistes. Le moteur, la fumée du rafiot, les vagues.  L’accueil en jus de fruit et en distribution de clés de bungalows sur pilotis. Du balcon, j’entends la mer. Demain matin, pieds nus dans le sable.

Je marche, je vois, je dors à Cuba, beaucoup.

Je me dis, il vaut mieux un soleil voilé qu’un plein soleil, la plage s’étale en sable blanc, du bois flotté, des transats bleus abandonnés, des bernard l’hermite affairés, des coquillages, des coraux, les racines des mangroves dans l’eau transparente, aucune odeur de crème solaire, à peine de promeneurs, une baigneuse, des bosquets rongés par le sel, des lianes vertes feuillues têtues sur le sable, un cargo là-bas à peine peut-être. J’y suis.

J’ai apporté un cahier, un stylo pour écrire. Ils restent inutilisés. Les temps, les odeurs demeurent, approximatifs, prégnants. Les visages aussi, vagues de traits, parlants. Je sais que je voulais dire les éclairages rares, ampoules de Cuba, ampoules blafardes économiques, plafonniers, lampes de chevet inexistantes, mais quelle importance de relater ça ? J’ai (re)lu Camus, lu un roman de Yves Ravey emprunté à la bibliothèque de Vincennes lorsque le repos, une terrasse me les ont proposés sans injonction. C’est comme tu veux, ce temps-là…

Où as-tu appris le français ? Avec les touristes et dans les livres, répond Tuty.

 

***

La noix de coco est de lait et de rhum, à la paille. Puis Jean-François demande à ce qu’on me débite la noix. J’en ai plein la bouche, les dents prêtes à exploser. Muchas gracias, je dis, et je jette, en cachette, la pulpe robuste aux poules, à la truie, aux ex-voto santeria logés dans le  baobab.

 

***

Je me rappelle aussi cette longue balade dans la campagne de Viñales, il fait chaud, ces épouvantails plantés dans le champ, les gousses de flamboyants, les mimosas géants, les plantations de manioc – leurs troncs frêles –, l’enfant conduisant une charrette tirée par un cheval, le taxi Buick bleu que je refuse, les plantations de tabac au pied des mogotes, les Cubains à pied, en carriole croisés, hola, l’écarlate des poinsettias, l’arbre courbé rosé, la volaille cancanant,  les enfants arrimés au guidon des adultes, hola !

 

***

À la fin des quatre heures de promenade, Jean-François dit, mes salutations à ton époux, je lui réponds, bonne vie, muchas gracias, je baragouine. Il s’en va comme il est arrivé. Il m’a offert une carambole jaune, vernie, acide.

 

***

Je dîne ce dernier soir dans un hôtel-restaurant de la Havane Vedado, je ne sais plus de quoi, il n’est pas loin de la casa Margarita où ma chambre est haute de plafond et de couleurs. La voiture de location a été rendue à l’hôtel Habana Libre comme convenu. Puis comme d’évidence, j’ai marché. De lourdes maisons coloniales éventrées jouxtent de lourdes maisons coloniales restaurées. Des Cubains, pauvres ou moins pauvres, ici et là, les occupent. Des chaises occupent les entrées des maisons, par deux, prêtes à la discussion et la contemplation des ficus, de la rue, du ciel. Tel ficus soulève de ses racines le perron d’une bâtisse. Au musée des Arts Décoratifs, des dames vestales, amènes qui me guident à travers les Lalique, les porcelaines de Sèvres, les paravents chinois Ming. Un dernier mojito dans un restaurant d’état, avec de l’angustura, et un filet de poisson, riz et haricots noirs, et une coupelle de tomates, concombre, salade : c’est un grand jardin de graviers, de palmiers, de nombreuses chaises, d’enceintes acoustiques bâchées, avec indication de baños. Le serveur tient à me montrer le drapeau cubain à côté du drapeau français au-dessus du bar. Si.

Le taxi qui m’emmène à l’aéroport a des vitres teintées, je n’aime pas, la route est moche, et je parle toujours l’espagnol comme une vache française, j’entends bien mais meugle en retour au chauffeur.

Dans les nuages, je vous vois tous, les gens, les charmants, Daniel, Leonela, Matilde, Dariela, Jean-François, …,  les charmants arnaqueurs, les verts paysages, les chauds bleus, les danseuses de Viñales, l’ananas du matin, les musiciens de la Habano Vieja, les musiciens de la Habana Vedado, le café excellent, l’angustura dans l’excellent mojito sur le Malecón, l’océan, l’homme à son balcon dans l’immeuble sinistré, l’homme à son piano, les épiceries d’État, les librairies maigrement éclairées et achalandées, les fenêtres à stores lamelles de fer sans vitres, le bruit des frigos, la jacasserie des oiseaux, le miel sur le cigare, le drap du lit toujours trop court mais suffisant, les plantes dans leurs pots de conserve ou de plastique sur les rambardes des balcons effrités, les touristes chinoises en talons et appareils photos dans les jardins de l’hôtel Nacional, toi, mon épousé écoutant, d’un coup muet par le barrage de la langue espagnole, ton visage si beau parlant coloré reposé à Cuba.

 

 

 

 

 

  

 

journal Cuba, suite
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Published by emmanuelle grangé
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25 janvier 2016 1 25 /01 /janvier /2016 12:31

 

 

 

 

     Restent une valise éventrée avec breloques cubaines ici à Paris, mon manteau oublié dans le taxi qui m’a menée à l’aéroport José Marti.

Il refait presque doux ici comme pour m’obliger à sortir, voir les arbres glabres.

Je préfèrerais le froid du retour, les grèves de transports en commun, les trottoirs gelés glissants qui me feraient croire que là-bas j’y suis encore, qu’ici recroquevillée je suis encore là-bas sous les ficus de La Havane, à fleur d’eau des mangroves des Caraïbes.

 

***

 

     Quand j’arrive à Santa Clara, mes yeux s’embuent : un tel accueil bienveillant après les premiers deux cents et quelques kilomètres cahotants parcourus en voiture depuis La Havane. Je choisis la chambre près de la terrasse où on dîne, petit déjeune, d’où l’on voit les toits bleuis par les contenants plastiques de réserve d’eau. Le jeune homme qui porte la valise (à chaque étape, on me décharge de la valise) parle français, il s’appelle Daniel, je peux choisir ma chambre, celle-ci, celle-ci, très bien, et il dépose ma valise et il s’en va et je ne le revois plus. Il est très beau.

***

Un certain arbre est appelé « l’arbre touriste » parce que son tronc est lisse, palot, c’est Jean-François qui parle, un jeune médecin cubain qui ne peut exercer car on lui a proposé un poste à plus de 150km, il gagne quelques CUC (les pesos convertibles) en jouant au guide, avec sérieux et humour.

***

     Je marche, je marcherai beaucoup, la nuit arrive, il faut parfois allumer la lampe torche car les rues ne sont guère éclairées. Dans un café patio, je commande un mojito, il y a un couple, avec un bébé endormi dans une poussette, qui parle, qui boit de la bière, qui fume, qui me sourit, et de nombreux Cubains. Tu peux commander un déversoir de bière Cristal, tu bois ce que tu veux, tu remplis ton verre, la nuit est là.

Des fruits le matin à côté de mon café, des que je ne connais pas, des dont je ne me souviens plus le nom, roses, orange, en quartiers, pressés avec du sucre et beaucoup d’agua natural. En enfilade, sous le soleil, des fleurs de bougainvillier, des hibiscus, des crotons, des immeubles, un hôtel où a séjourné Fidel Castro.

 

***

 

     Avant d’arriver à Trinidad, les bananiers, les manguiers, les goyaviers ont remplacé les champs de canne à sucre, je grimpe à la Torre Iznaga, le paysage s’étale en verts, ocres et bleu, en nappes blanches brodées épinglées volant, affriolantes, touristiques. La demeure du négrier est devenue un restaurant, alentour une reconstitution de case avec toit de palmes, de pressoir de canne à sucre, aseptisés, et les serveuses en uniformes et le monsieur pipi avec sa coupelle de pesos.

Le livre guide m’indique les rues pavées de Trinidad. Foin, les rues sont de pierres grossièrement tassées, un cheval chétif tirant une carriole s’y casse la gueule, se relève sous le fouet du bonhomme conducteur. J’arrive à la casa particular réservée, non, y a plus de chambre, le propriétaire m’emmène ailleurs, chez Matilde, ah…  Matilde me propose une chambre sombre donnant sur une cour sombre, mais puisque j’ai remarqué une autre chambre plus claire sur une terrasse à ciel ouvert, va, d’accord, elle est pour toi, me dit Matilde. Il fait très chaud, je marche à l’ombre des maisons pastel qui s’ouvrent la nuit, les toits s’enflamment, j’entends des musiques, je vois des Cubains affalés devant leur télé. Je dors très bien avec ou sans la clim, en général je débranche le frigo bruyant dans toutes les chambres que j’occupe, sous un seul drap.

 

***

 

Jean-François ramasse une feuille d’arbre, d’un côté blanche, de l’autre noire, c’est la feuille de belle-mère, ça le fait rire, moi aussi.

***

     Je m’écarte du centre ville, les rues sont de terre ocre, parfois on me demande du savon, parfois j’en ai, parfois je reviens pour en donner, les enfants préfèrent les caramellos. Une rue devient chemin qui monte, se termine par la seule façade d’une église, de la dentelle ivoire sur le bleu du ciel, la vieille qui brode une nappe engage la conversation, je réponds, je baragouine (en quelques jours on baragouine à l’aise les langues latines, et en gestes surtout.)

***

Jean-François me confie qu’il veut partir en France, l’État lui a demandé s’il avait les moyens économiques, il a répondu oui.

***

     Chaque école a son uniforme, tous les élèves ont de grandes chaussettes blanches, presque tous des baskets, des grosses, colorées, des contrefaçons, des dorées, les cheveux coiffés, impeccables. Je les vois vers 15h rejoindre leurs établissements, je les vois assis autour d’une table commune par la fenêtre grande ouverte sur la rue, nous nous saluons de la main, nous nous sourions, furtifs.

L’Université de La Havane date du XVIIIe siècle, facultés de physique, chimie, mathématique, arts et lettres, tourisme, philosophie, biologie, droit, espagnol pour les étrangers,… Elle est follement plantée de palmiers, de ficus, de pergolas, de patios, de fils électriques, de balcons avec des chaises pourries empilées, des vitres sont cassées et ne seront pas remplacées, un étudiant me propose d’entrer dans une salle d’étude, je décline, je suis intimidée. En haut de ses marches, j’aperçois un bout d’océan, une place où les Cubains font du stop pour rentrer chez eux vers 17h.

***

La fleur de ce bananier guérit certaines affections, comme l’asthme, précise Jean-François.

***

     Dans le quartier du Vedado de La Havane, les rues n’ont plus de nom mais des chiffres et des lettres, je m’y repère grâce aux bornes ainsi marquées à mes pieds. Je m’arrête au croisement de la L et de la 23 dans un boui-boui, musique d’un groupe de jeunes Cubains, huevos fritos, mojito excellents, fumée noire de pots d’échappement en prime.

***

     J’arrive sous la pluie sur une route bordée de monuments aux morts cubains en 1961 à Playa Larga dans la baie des Cochons. Des pêcheurs, des pélicans qui piquent les poissons des pêcheurs, le turquoise de la mer des Caraïbes, le blanc mouillé du sable de la plage, les moustiques quand le soir la pluie cesse, l’horizon lapis-lazuli qui s’embrase, le mari d’Eneida qui voudrait arrêter de fumer et me demande le prix d’une cigarette électronique en France, je ne sais pas, cincuenta euros ? Muy caro

***

Chut, tu ne le répètes pas, c’est un champ de cannabis ! Je réponds ah, et Jean-François éclate de rire, c’est du manioc !, il n’ose sans doute pas ajouter « patate ! », il a encore des progrès à faire en français.

 

[à suivre…]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 décembre 2015 5 25 /12 /décembre /2015 15:34

 

 

 

 

La mère était aux fourneaux, le père à la crèche – il froissait du papier kraft, ordonnait les santons, planquait le petit Jésus. Le père avait dans le tiroir de son chevet un crucifix qui datait de sa communion, en bronze, que j’ai réussi in extremis à placer dans le cercueil ; il avait aussi dans le même tiroir une cuiller tordue qui, semble-t-il, lui avait sauvé la vie – laquelle ? je ne sais toujours pas. Et un hameçon emplumé pour pêcher la truite.

La mère était aux fourneaux, sans superstition, elle. Il lui arrivait de trop cuire le faisan du père chasseur-pêcheur. C’était sec et des éclats de rire. Elle ouvrait une boîte de sprats, une autre de marrons glacés venue de France, c’était meilleur. Elle était pieds nus dans une longue robe orange. Elle avait enguirlandé les plantes de l’appartement de petits ramoneurs porte-bonheur. Nous, les enfants, étions sapés, coiffés. Le père nous contait Victor Hugo – toujours le même poème –, la mère nous rejoignait dans son effluve désolé cramé, son grand front auréolé de cheveux blonds, son odeur si douce. Nous passions à table, nous évitions de tacher le chemin de table doré, c’était pas gagné. À chaque Noël, il neigeait à Berlin, je le jure !

Le 25 décembre, il y avait des cadeaux que nous découvrions sous l’arbre festif, il y avait déjà des cartes de vœux de tous pays, enveloppées, joliment dressées sur les guéridons, que les parents nous liraient plus tard. Et le petit Jésus par miracle sous le kraft. La mère agaçait le père avec Chopin sur la platine. À la fenêtre, nous nous gelions,  nous lancions du pain aux mouettes sur la Spree, la mère criait joyeuse, à Rosa Luxemburg ! La mère était une grande nageuse, alors quand elle est morte, nous, les enfants, avons offert son urne à la mer. 

 

 

 

 

évidemment, je me rappelle les souvenirs joyeux
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Published by emmanuelle grangé
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6 décembre 2015 7 06 /12 /décembre /2015 23:49

 

 

 

 

Thomas, tu es mort hier. Tu n’as pas vu les résultats des élections, au moins ça. Étais-tu déjà à l’hôpital ce 13 novembre ? Bénédicte ne me l’a pas dit, je ne lui ai pas demandé, Valérie m’a rapporté que tu ne supportais pas la morphine.

 

Thomas le doux, c’est ainsi que je te vois à Strasbourg, à L’Ange d’or : nous jouons tous les deux dans une adaptation de La Cuisine d’Arnold Wesker, en amateurs – sans doute aimons-nous déjà un tantinet le théâtre ? Philippe, Ahmed étaient là aussi, les autres je ne sais plus, j’ai oublié… Je ne sais comment nous en sommes arrivés à envisager le concours du Théâtre National de Strasbourg, toi en section régie, moi en section jeu. Ensemble ou presque. J’ai en tête de présenter Le Bouc de Fassbinder et La Nuit des assassins de José Triana.  Nous répétons peu, nous ne savons comment répéter, je suppose. Je joue les femmes, tu joues tous les hommes. J’apprends le texte, tu as le texte en main. Nous n’avons peur de rien. Nous sommes des étudiants. Je crois que nous sommes curieux avant tout. C’est ça. Je ne te suis d’aucune aide pour ton concours régie. Ils sont intrigués par toi : vous vous présentez en jeu ou en régie ? Ben en régie, Manu, c’est mon amie, dis-tu. Chacun, ensemble nous réussissons, nous entrons dans la fameuse école – fameuse, nous n’en savons rien. C’est nouveau pour nous.

 

Tu es Thomas le doux, tu as une crinière brune. Tu as des yeux bruns, un sourire bons. Tu es doux, même dans tes rouspétances.

 

Puis nous nous croisons rarement. Parfois un ami me rapporte ton éclat de rire : si Manu est comédienne, c’est grâce à moi ! Tu lui diras, hein !

 

Notre pudeur, on dira ça.

 

Je me rappelle quelques-unes de nos errances, en tournée. Je n’arrive pas toujours à te suivre.

 

Valérie me parle de toi à l’association. Tu y es magnifique. Je n’en doute pas.

 

Je ne vois pas tes cheveux blanchir. Ils t’auréolent sur cette dernière photographie. Tu es si doux là encore, Thomas

 

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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30 novembre 2015 1 30 /11 /novembre /2015 14:31

 

 

 

 

Tu sais, c’est comme tu peux : tu photographies les lieux, tu enregistres la date, tu écris un journal, tu pleures, tu tempêtes, tu peux hurler, en douce, etc.

Tu lis beaucoup beaucoup, t’as la tête farcie, le corps mollusque ; il paraît même qu’il te faut vivre en terrasses alors qu’avant déjà, en novembre,  ça chauffait la tête et gelait les pieds sous les radians. Tu lis très mal à ton perron, la concentration en charpie. Tu as le cœur en vrac, calme-toi, mon cœur !

Tu allumes le téléviseur aussi, si t’as pas la télé, tu reluques la toile, arrête de raconter « moi, la télé, jamais », t’es comme moi sur ton perron, avant t’étais sur la plage, au musée, dans un autocar, là-bas, loin de ton perron, des morts, toujours à ton seuil d’entendement.

Ta tête écrabouillée qui entend quand même, tu peux aller au stade de foot, au marché de Noël, mais interdiction de manifester, dépose tes chaussures place de la République et ferme-la, hein.

Ce samedi, tu parcours Paris, tu vas à L’Odéon écouter une lecture, on te refile un badge en échange de ta carte d’identité, ça dure, c’est le foutoir et des fous-rires, la lecture commence avec trente minutes de retard. Au retour, dans le métro, tu regardes autour de toi, pas trop quand même, t’as la pudeur des même pas peur et surtout le regard chafouin sur les sacs avec logos des grandes devantures pour toutes les bourses. Tu prends en compte un regard sur toi, tu remets une mèche de cheveux en place, tu caches ton ongle vernis cassé ras, tu fais la fière, la belle, avoue.

Tu penses à ton père qui disait, c’est une fille, elle ne partira pas à la guerre. Feu ton père, feu ta mère qui couvait les manifestants à Strasbourg dans les années 1970-80. Paix à vous, vous n’y voyez plus rien. Je me rappelle Berlin, nos virées à Berlin-Est, les librairies, le Berliner Ensemble, le Pergamonmuseum. Ma communion solennelle en aube et cierge, la bible offerte par mon grand-père russe, ma première montre, le marché de la Müllerstrasse, les Turcs, la famille Castletown, M. Eisenstein qui désormais s’appelait M. Rochefer, la pasta hebdomadaire de Maria, la mort d’Ulrike Meinhof, les trucs qui m’agaçaient, mes lectures qui vous agaçaient, mon départ de vous, puis votre mal-être d’exilés à la retraite en province française, votre mort annoncée. Merci à vous, mère, père qui me faites de nouveau sourire à notre balcon où la nuit est vaste, les engueulades sans fin, les portes claquent, où la jacinthe et le jasmin embaument.

Ce dimanche, tu es à la Maison de la Poésie, tu écoutes Michaël Lonsdale lire Proust, tu pleures enfin de beauté.

 

 

 

 

 

 

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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 13:23

 

 

 

 

Tout aurait lieu dans cette ville, dans cet arrondissement, grosso modo. Un plan large avec gros plan. Tu écrirais le gros plan, le gros plan avouerait, oublierait son texte. Tu écris cet oubli, reste le visage atone qui parle, les nuages qui passent en ce jour de soleil. Restent l’abribus, les bruits de la ville, les enfants fatigués du centre aéré. Et le visage oublieux en gros plan.  Celui qui se tait, qui dit, qui voit, parfois.

Tout vient de là que tu connais à peu près, depuis des lustres. Tu campes ici dans un périmètre allant des colonnes du Trône jusqu’après le périphérique. Tu t’arrêtes au bois de Vincennes, un peu plus loin que le rocher aux singes du zoo. Ceci n’explique pas ça, ceci est une promenade. Il y a ton regard ailleurs qui ne dit mot, mon œil sur toi ailleurs, les pas dans la rue de Fontenay, l’instant est circonscrit : ton nez, ta pommette de profil se découpent sur un chantier et des interdictions d’y pénétrer, des bruitages, des guerres.

Il y a les détails, une biographie, plusieurs calques. Tu examines les calques un par un : ils ont la couleur glauque, le clapotis de l’eau. Tu les juxtaposes : une risée agite l’eau un peu verte, un peu grise, couleur huître, glauque quoi, et des reflets bleuâtres pierre de lune.

Tu écris de ça, avec un alibi de taille depuis que tu as entendu une femme raconter une histoire de famille. La femme est dans la voiture à côté du chauffeur, toi, derrière, qui écoutes. Tu dis encore qu’écrire est une histoire de tous les jours.

Au fait, depuis quand toi et moi  nous tutoyons-nous ?

 

 

 

 

 

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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 15:27

 

 

 

 

Aux puces de Montreuil, tu passes et repasses, tu sais bien qu’à l’aller ça n’est pas comme au retour, tu ne vois pas tout, tu glisses, tu vois autrement ; tu es en avance au rendez-vous, tu as le temps de mâchonner un hot-dog hallal, la brioche est sucrée, la saucisse rose à point de colorant, le temps d’hésiter entre une valise à 20 euros et une autre à 35, t’as le temps, tu ne pars qu’en janvier à Cuba. Tu vois la jeune femme descendre du tramway, vous vous prenez le bras évidemment. Vous reluquez. Tu dis à la jeune femme, regarde, c’est par là que j’achetais tes barrettes à strass et ta jupe à paillettes, on la reluque, tu veilles au grain, faut pas exagérer.  On va souvent nous proposer un ifôn ou un sansong aussitôt vu aussitôt disparu. Sur le trottoir qui enjambe le périph on va souvent replier la couverture avec ses petites merdes lorsque les flics débarquent et la redéplier après causette convenue, soupirée – c’est jour de bonté du Seigneur. Tu dégotes deux petits verres soufflés, tu marchandes mollement, allez, les deux pour 1,50 euro, allez, tope là. Aux puces de Montreuil, tu retrouves la chapelière, elle n’a pas bougé – les mêmes pailles, les mêmes voilettes, les feutres cuits – coincée aujourd’hui entre un étal de produits ménagers et des coques pour téléphones portables, quelques touristes qui rentabilisent leur ticket RATP pour la journée, la mocheté de cette porte vivante si survivante, le toujours même soleil dominical enfumé de pots d’échappement qui ondule la chevelure de ta fille à ton bras.   

 

 

 

 

 

 

 

dimanche, porte de Montreuil
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24 octobre 2015 6 24 /10 /octobre /2015 12:45

 

 

 

 

J’ai rassemblé mes frileuses dans la chambre de ma fille, qui est devenue mon antre, ma caverne, ma fumante. Elles profitent du bel éclairage de jour. Je veille à ce que leurs feuilles charnues gorgées d’eau se souviennent de l’été en terrasse. Je les mets au régime sec et parfois les bassine – rarement, c’est pour notre bien à toutes.

Je repose sur le lit avec un bouquin, je divague, tiens, me voici partie ailleurs. Du lit je vois un bout de terrasse, les lianes essoufflées des clématites, un bout de ciel gris, bleu, blanc selon l’heure, la dernière rose.

J’aimerais être très malade, ne plus pouvoir bouger du corps et de la tête. On viendrait me panser. Et un bol de tisane fumante. Je renâclerais, je ferais la fine molle, la moue, la moue du dégoût. On me prendrait en charge, même maman, peut-être. J’imaginerais l’ennui enfin.

Je me suis endormie sur le livre ; dans la presque nuit, des rêves arrivent, ceux qui me font rire sont à signaler, ceux qui effraient sont communs, ou pas de rêves qui me reposent. Au presque matin, les cernes des yeux sont bleus, roses, creusés ou disparus selon l’ajustement des lunettes devant le miroir. Le froid arrive, le redoux parfois, octobre 2015. 

 

 

https://youtu.be/JqMXaDa8ZYM

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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 17:54

 

 

 

 

J’aimerais relayer Pierrot au volant, j’en aurais la force, mais je n’ai jamais passé le permis, je me suis toujours laissé trimballer. Je n’ai pas peur en voiture, la naïveté de ceux qui ne savent pas, entière confiance. Pierrot me parle parce qu’il a vu que j’ouvrais les yeux. Il propose de sortir de l’autoroute du Soleil pour nous dégourdir. Je pense que c’est délicat « dégourdir » et qu’il a faim et qu’il ne m’imposera pas le déjeuner. Comment va-t-il se débrouiller de son appétit légitime et de mes haut-le-cœur ?

Le studio est impeccable, le store à mi-hauteur de la fenêtre, pas tout à fait incliné, histoire de faire croire à ma présence, de débouter les éventuels visiteurs amis, qui me penseront en goguette quotidienne, ou indésirables. Pierrot est prévoyant, attentif, soigneux, calme, méticuleux, sérieux, casse-couilles parfois mais c’est pour mon bien, propre sur lui, dodu, toujours rasé, le cheveu rare qu’il plaque savamment du sommet du crâne au front, ni beau ni moche, il inspire la sympathie rien que la sympathie, il a quitté femme et enfants parce qu’il n’aime plus sa femme comme un mari doit aimer son épouse, tu comprends, toi, François. Il leur a évidemment tout laissé, le pavillon d’Asnières, la Peugeot break, le livret Épargne, il aimerait revoir de temps en temps les enfants mais il faut laisser l’eau couler sous le pont, c’est pas gagné, soupire-t-il. Il fait des heures sup pour la pension alimentaire, il donne des cours privés de maths aux enfants de riches, très bien payés. C’est Lotfi qui nous présente. Pierrot détonne dans la boîte de nuit, ses cheveux se rebiffent, ça le contrarie, ça se voit, il ne sait que faire, juché sur un tabouret de bar, de ses petites jambes, il boit un Schweppes surtout sans rien dedans pas même un glaçon. Il s’appelle Pier-Jean Granier mais depuis qu’il a quitté Asnières, il préfère Pierrot, Pierrot tout court. Dans le mois qui précède mon départ de France, je rencontre un ange.

Il se débrouille très bien, mon ange. Il se gare dans le parking de l’auberge, il y a un bout de piscine entourée de chaises longues et personne dedans, on entend des bruits de couverts et beaucoup les cigales. Il a réservé une table sous la tonnelle, il a tout prévu, les kilomètres depuis Paris, les bouchons, les haltes pipi et ma cyclothymie. Je nageote, je fais la planche pendant que Pierrot se restaure, je sors de l’eau, je tartine de tapenade un morceau de pain que je mange sur le bord de la piscine, les pieds dans l’eau, je réclame une mauresque qu’on m’apporte, c’est quoi ces arbres, des micocouliers, ah, connaissais pas. La tête me tourne. À Barcelone, Juan et moi avalons un bout de poulet et retournons nous baigner, il y a une vieille très grosse assise sur un pliant qui joue de l’accordéon rien que pour nous parce que nous partageons la bouteille de Rioja avec elle, c’est plein de sable dans les assiettes, plein de gosses joyeux sur cette plage qui n’existe plus depuis les Jeux olympiques. Pierrot a fini de déjeuner, il m’attend, je sais, je prends mon temps, tout m’est dû.

 

 

 

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Published by emmanuelle grangé
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