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25 décembre 2015 5 25 /12 /décembre /2015 15:34

 

 

 

 

La mère était aux fourneaux, le père à la crèche – il froissait du papier kraft, ordonnait les santons, planquait le petit Jésus. Le père avait dans le tiroir de son chevet un crucifix qui datait de sa communion, en bronze, que j’ai réussi in extremis à placer dans le cercueil ; il avait aussi dans le même tiroir une cuiller tordue qui, semble-t-il, lui avait sauvé la vie – laquelle ? je ne sais toujours pas. Et un hameçon emplumé pour pêcher la truite.

La mère était aux fourneaux, sans superstition, elle. Il lui arrivait de trop cuire le faisan du père chasseur-pêcheur. C’était sec et des éclats de rire. Elle ouvrait une boîte de sprats, une autre de marrons glacés venue de France, c’était meilleur. Elle était pieds nus dans une longue robe orange. Elle avait enguirlandé les plantes de l’appartement de petits ramoneurs porte-bonheur. Nous, les enfants, étions sapés, coiffés. Le père nous contait Victor Hugo – toujours le même poème –, la mère nous rejoignait dans son effluve désolé cramé, son grand front auréolé de cheveux blonds, son odeur si douce. Nous passions à table, nous évitions de tacher le chemin de table doré, c’était pas gagné. À chaque Noël, il neigeait à Berlin, je le jure !

Le 25 décembre, il y avait des cadeaux que nous découvrions sous l’arbre festif, il y avait déjà des cartes de vœux de tous pays, enveloppées, joliment dressées sur les guéridons, que les parents nous liraient plus tard. Et le petit Jésus par miracle sous le kraft. La mère agaçait le père avec Chopin sur la platine. À la fenêtre, nous nous gelions,  nous lancions du pain aux mouettes sur la Spree, la mère criait joyeuse, à Rosa Luxemburg ! La mère était une grande nageuse, alors quand elle est morte, nous, les enfants, avons offert son urne à la mer. 

 

 

 

 

évidemment, je me rappelle les souvenirs joyeux
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6 décembre 2015 7 06 /12 /décembre /2015 23:49

 

 

 

 

Thomas, tu es mort hier. Tu n’as pas vu les résultats des élections, au moins ça. Étais-tu déjà à l’hôpital ce 13 novembre ? Bénédicte ne me l’a pas dit, je ne lui ai pas demandé, Valérie m’a rapporté que tu ne supportais pas la morphine.

 

Thomas le doux, c’est ainsi que je te vois à Strasbourg, à L’Ange d’or : nous jouons tous les deux dans une adaptation de La Cuisine d’Arnold Wesker, en amateurs – sans doute aimons-nous déjà un tantinet le théâtre ? Philippe, Ahmed étaient là aussi, les autres je ne sais plus, j’ai oublié… Je ne sais comment nous en sommes arrivés à envisager le concours du Théâtre National de Strasbourg, toi en section régie, moi en section jeu. Ensemble ou presque. J’ai en tête de présenter Le Bouc de Fassbinder et La Nuit des assassins de José Triana.  Nous répétons peu, nous ne savons comment répéter, je suppose. Je joue les femmes, tu joues tous les hommes. J’apprends le texte, tu as le texte en main. Nous n’avons peur de rien. Nous sommes des étudiants. Je crois que nous sommes curieux avant tout. C’est ça. Je ne te suis d’aucune aide pour ton concours régie. Ils sont intrigués par toi : vous vous présentez en jeu ou en régie ? Ben en régie, Manu, c’est mon amie, dis-tu. Chacun, ensemble nous réussissons, nous entrons dans la fameuse école – fameuse, nous n’en savons rien. C’est nouveau pour nous.

 

Tu es Thomas le doux, tu as une crinière brune. Tu as des yeux bruns, un sourire bons. Tu es doux, même dans tes rouspétances.

 

Puis nous nous croisons rarement. Parfois un ami me rapporte ton éclat de rire : si Manu est comédienne, c’est grâce à moi ! Tu lui diras, hein !

 

Notre pudeur, on dira ça.

 

Je me rappelle quelques-unes de nos errances, en tournée. Je n’arrive pas toujours à te suivre.

 

Valérie me parle de toi à l’association. Tu y es magnifique. Je n’en doute pas.

 

Je ne vois pas tes cheveux blanchir. Ils t’auréolent sur cette dernière photographie. Tu es si doux là encore, Thomas

 

 

 

 

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30 novembre 2015 1 30 /11 /novembre /2015 14:31

 

 

 

 

Tu sais, c’est comme tu peux : tu photographies les lieux, tu enregistres la date, tu écris un journal, tu pleures, tu tempêtes, tu peux hurler, en douce, etc.

Tu lis beaucoup beaucoup, t’as la tête farcie, le corps mollusque ; il paraît même qu’il te faut vivre en terrasses alors qu’avant déjà, en novembre,  ça chauffait la tête et gelait les pieds sous les radians. Tu lis très mal à ton perron, la concentration en charpie. Tu as le cœur en vrac, calme-toi, mon cœur !

Tu allumes le téléviseur aussi, si t’as pas la télé, tu reluques la toile, arrête de raconter « moi, la télé, jamais », t’es comme moi sur ton perron, avant t’étais sur la plage, au musée, dans un autocar, là-bas, loin de ton perron, des morts, toujours à ton seuil d’entendement.

Ta tête écrabouillée qui entend quand même, tu peux aller au stade de foot, au marché de Noël, mais interdiction de manifester, dépose tes chaussures place de la République et ferme-la, hein.

Ce samedi, tu parcours Paris, tu vas à L’Odéon écouter une lecture, on te refile un badge en échange de ta carte d’identité, ça dure, c’est le foutoir et des fous-rires, la lecture commence avec trente minutes de retard. Au retour, dans le métro, tu regardes autour de toi, pas trop quand même, t’as la pudeur des même pas peur et surtout le regard chafouin sur les sacs avec logos des grandes devantures pour toutes les bourses. Tu prends en compte un regard sur toi, tu remets une mèche de cheveux en place, tu caches ton ongle vernis cassé ras, tu fais la fière, la belle, avoue.

Tu penses à ton père qui disait, c’est une fille, elle ne partira pas à la guerre. Feu ton père, feu ta mère qui couvait les manifestants à Strasbourg dans les années 1970-80. Paix à vous, vous n’y voyez plus rien. Je me rappelle Berlin, nos virées à Berlin-Est, les librairies, le Berliner Ensemble, le Pergamonmuseum. Ma communion solennelle en aube et cierge, la bible offerte par mon grand-père russe, ma première montre, le marché de la Müllerstrasse, les Turcs, la famille Castletown, M. Eisenstein qui désormais s’appelait M. Rochefer, la pasta hebdomadaire de Maria, la mort d’Ulrike Meinhof, les trucs qui m’agaçaient, mes lectures qui vous agaçaient, mon départ de vous, puis votre mal-être d’exilés à la retraite en province française, votre mort annoncée. Merci à vous, mère, père qui me faites de nouveau sourire à notre balcon où la nuit est vaste, les engueulades sans fin, les portes claquent, où la jacinthe et le jasmin embaument.

Ce dimanche, tu es à la Maison de la Poésie, tu écoutes Michaël Lonsdale lire Proust, tu pleures enfin de beauté.

 

 

 

 

 

 

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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 13:23

 

 

 

 

Tout aurait lieu dans cette ville, dans cet arrondissement, grosso modo. Un plan large avec gros plan. Tu écrirais le gros plan, le gros plan avouerait, oublierait son texte. Tu écris cet oubli, reste le visage atone qui parle, les nuages qui passent en ce jour de soleil. Restent l’abribus, les bruits de la ville, les enfants fatigués du centre aéré. Et le visage oublieux en gros plan.  Celui qui se tait, qui dit, qui voit, parfois.

Tout vient de là que tu connais à peu près, depuis des lustres. Tu campes ici dans un périmètre allant des colonnes du Trône jusqu’après le périphérique. Tu t’arrêtes au bois de Vincennes, un peu plus loin que le rocher aux singes du zoo. Ceci n’explique pas ça, ceci est une promenade. Il y a ton regard ailleurs qui ne dit mot, mon œil sur toi ailleurs, les pas dans la rue de Fontenay, l’instant est circonscrit : ton nez, ta pommette de profil se découpent sur un chantier et des interdictions d’y pénétrer, des bruitages, des guerres.

Il y a les détails, une biographie, plusieurs calques. Tu examines les calques un par un : ils ont la couleur glauque, le clapotis de l’eau. Tu les juxtaposes : une risée agite l’eau un peu verte, un peu grise, couleur huître, glauque quoi, et des reflets bleuâtres pierre de lune.

Tu écris de ça, avec un alibi de taille depuis que tu as entendu une femme raconter une histoire de famille. La femme est dans la voiture à côté du chauffeur, toi, derrière, qui écoutes. Tu dis encore qu’écrire est une histoire de tous les jours.

Au fait, depuis quand toi et moi  nous tutoyons-nous ?

 

 

 

 

 

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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 15:27

 

 

 

 

Aux puces de Montreuil, tu passes et repasses, tu sais bien qu’à l’aller ça n’est pas comme au retour, tu ne vois pas tout, tu glisses, tu vois autrement ; tu es en avance au rendez-vous, tu as le temps de mâchonner un hot-dog hallal, la brioche est sucrée, la saucisse rose à point de colorant, le temps d’hésiter entre une valise à 20 euros et une autre à 35, t’as le temps, tu ne pars qu’en janvier à Cuba. Tu vois la jeune femme descendre du tramway, vous vous prenez le bras évidemment. Vous reluquez. Tu dis à la jeune femme, regarde, c’est par là que j’achetais tes barrettes à strass et ta jupe à paillettes, on la reluque, tu veilles au grain, faut pas exagérer.  On va souvent nous proposer un ifôn ou un sansong aussitôt vu aussitôt disparu. Sur le trottoir qui enjambe le périph on va souvent replier la couverture avec ses petites merdes lorsque les flics débarquent et la redéplier après causette convenue, soupirée – c’est jour de bonté du Seigneur. Tu dégotes deux petits verres soufflés, tu marchandes mollement, allez, les deux pour 1,50 euro, allez, tope là. Aux puces de Montreuil, tu retrouves la chapelière, elle n’a pas bougé – les mêmes pailles, les mêmes voilettes, les feutres cuits – coincée aujourd’hui entre un étal de produits ménagers et des coques pour téléphones portables, quelques touristes qui rentabilisent leur ticket RATP pour la journée, la mocheté de cette porte vivante si survivante, le toujours même soleil dominical enfumé de pots d’échappement qui ondule la chevelure de ta fille à ton bras.   

 

 

 

 

 

 

 

dimanche, porte de Montreuil
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24 octobre 2015 6 24 /10 /octobre /2015 12:45

 

 

 

 

J’ai rassemblé mes frileuses dans la chambre de ma fille, qui est devenue mon antre, ma caverne, ma fumante. Elles profitent du bel éclairage de jour. Je veille à ce que leurs feuilles charnues gorgées d’eau se souviennent de l’été en terrasse. Je les mets au régime sec et parfois les bassine – rarement, c’est pour notre bien à toutes.

Je repose sur le lit avec un bouquin, je divague, tiens, me voici partie ailleurs. Du lit je vois un bout de terrasse, les lianes essoufflées des clématites, un bout de ciel gris, bleu, blanc selon l’heure, la dernière rose.

J’aimerais être très malade, ne plus pouvoir bouger du corps et de la tête. On viendrait me panser. Et un bol de tisane fumante. Je renâclerais, je ferais la fine molle, la moue, la moue du dégoût. On me prendrait en charge, même maman, peut-être. J’imaginerais l’ennui enfin.

Je me suis endormie sur le livre ; dans la presque nuit, des rêves arrivent, ceux qui me font rire sont à signaler, ceux qui effraient sont communs, ou pas de rêves qui me reposent. Au presque matin, les cernes des yeux sont bleus, roses, creusés ou disparus selon l’ajustement des lunettes devant le miroir. Le froid arrive, le redoux parfois, octobre 2015. 

 

 

https://youtu.be/JqMXaDa8ZYM

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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 17:54

 

 

 

 

J’aimerais relayer Pierrot au volant, j’en aurais la force, mais je n’ai jamais passé le permis, je me suis toujours laissé trimballer. Je n’ai pas peur en voiture, la naïveté de ceux qui ne savent pas, entière confiance. Pierrot me parle parce qu’il a vu que j’ouvrais les yeux. Il propose de sortir de l’autoroute du Soleil pour nous dégourdir. Je pense que c’est délicat « dégourdir » et qu’il a faim et qu’il ne m’imposera pas le déjeuner. Comment va-t-il se débrouiller de son appétit légitime et de mes haut-le-cœur ?

Le studio est impeccable, le store à mi-hauteur de la fenêtre, pas tout à fait incliné, histoire de faire croire à ma présence, de débouter les éventuels visiteurs amis, qui me penseront en goguette quotidienne, ou indésirables. Pierrot est prévoyant, attentif, soigneux, calme, méticuleux, sérieux, casse-couilles parfois mais c’est pour mon bien, propre sur lui, dodu, toujours rasé, le cheveu rare qu’il plaque savamment du sommet du crâne au front, ni beau ni moche, il inspire la sympathie rien que la sympathie, il a quitté femme et enfants parce qu’il n’aime plus sa femme comme un mari doit aimer son épouse, tu comprends, toi, François. Il leur a évidemment tout laissé, le pavillon d’Asnières, la Peugeot break, le livret Épargne, il aimerait revoir de temps en temps les enfants mais il faut laisser l’eau couler sous le pont, c’est pas gagné, soupire-t-il. Il fait des heures sup pour la pension alimentaire, il donne des cours privés de maths aux enfants de riches, très bien payés. C’est Lotfi qui nous présente. Pierrot détonne dans la boîte de nuit, ses cheveux se rebiffent, ça le contrarie, ça se voit, il ne sait que faire, juché sur un tabouret de bar, de ses petites jambes, il boit un Schweppes surtout sans rien dedans pas même un glaçon. Il s’appelle Pier-Jean Granier mais depuis qu’il a quitté Asnières, il préfère Pierrot, Pierrot tout court. Dans le mois qui précède mon départ de France, je rencontre un ange.

Il se débrouille très bien, mon ange. Il se gare dans le parking de l’auberge, il y a un bout de piscine entourée de chaises longues et personne dedans, on entend des bruits de couverts et beaucoup les cigales. Il a réservé une table sous la tonnelle, il a tout prévu, les kilomètres depuis Paris, les bouchons, les haltes pipi et ma cyclothymie. Je nageote, je fais la planche pendant que Pierrot se restaure, je sors de l’eau, je tartine de tapenade un morceau de pain que je mange sur le bord de la piscine, les pieds dans l’eau, je réclame une mauresque qu’on m’apporte, c’est quoi ces arbres, des micocouliers, ah, connaissais pas. La tête me tourne. À Barcelone, Juan et moi avalons un bout de poulet et retournons nous baigner, il y a une vieille très grosse assise sur un pliant qui joue de l’accordéon rien que pour nous parce que nous partageons la bouteille de Rioja avec elle, c’est plein de sable dans les assiettes, plein de gosses joyeux sur cette plage qui n’existe plus depuis les Jeux olympiques. Pierrot a fini de déjeuner, il m’attend, je sais, je prends mon temps, tout m’est dû.

 

 

 

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3 septembre 2015 4 03 /09 /septembre /2015 15:19

 

 

 

 

Sophie Daull est une actrice, c’est son métier comme toi t’es… Elle pourrait être costumière, je lui ai dit moult fois quand elle apportait telle ou telle fringue dénichée on ne savait d'où, adéquate à tel ou telle dans les loges du théâtre de La Tempête. Je lui disais, si tu fais pas comédienne, tu peux tenter costumière. Nous riions, ça nous rassurait, ça n’était pas parole en l’air, c’était pour de vrai, elle a des couleurs plein la tête, elle jauge ta taille sans besoin de mètre couturière, le soir des encombrants, elle jauge les poubelles.

Elle aime les alexandrins – dis-moi si je me trompe. Et les mots et le théâtre et les auteurs, je ne me trompe guère. Et puis tout ce que je ne sais.

Elle avait une fille que j’avais vue, une adolescente que je croisais à tel spectacle, Camille. Sophie me parlait souvent de Camille, bordélique adolescente à la maison, qui ferait Sciences Po. Sophie rapportait un truc de tournée à Camille, un foulard, une tunique, un bijou, un truc pas trop cher parce que Sophie fait gaffe à la précarité, parce que Sophie vient de là-bas où rien n’est acquis, genre Zola plus la conscience et la vie militante, parce que Camille, c’était Camille, point.

Camille est morte un 23 décembre, de la grippe. En trois quatre jours, elle est morte. Je me rappelle, j’étais dans ma cuisine à veiller le repas, on m’a envoyé un texto.

Sophie et moi nous échangions nos écrits, peu et vrai. Sophie s’est engouffrée dans l’écriture, sans doute lui a-t-il fallu moult corrections et regards bienveillants pour oser la publication. Camille, mon envolée est paru le 20 août 2015 aux éd. P. Rey. Sophie Daull, actrice, « costumière », écrivaine remarquables.

 

 

 

 

 

 

Sophie Daull écrit aussi
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22 août 2015 6 22 /08 /août /2015 11:59

 

 

 

 

Parfois je reste allongé sur mon lit, des heures, des jours, des nuits. J’occulte le soleil, je laisse la lune entrer dans mon studio. On me prévient de cette inertie due au protocole de merde, je prévois des trucs faciles pour moi à ingérer. Il me faut quelques forces pour toujours aimer contempler, entendre par la fenêtre entrouverte. Je reste en contact avec le Monde. Des feuilles rouillées se collent au carreau, des écoliers crient dans la cour de récréation. Je sais l’heure et la saison. Je pense ne pas dormir, c’est faux, la preuve : mon verre de lait fermenté a viré au bleu, des moucherons se carapatent lorsque je vais le vider dans l’évier.

Souvent je vais bien comme tout le monde. Je vais au boulot, je suis pion au collège Rodin, j’aime bien les gamins, j’anime un atelier basket de 13h à 14h. J’ai des amis. Je me suis inscrit au CAPES, je n’aurai pas la force mais ça rassure les parents. Je vivote. 

On a carrément zigouillé le marronnier pour cause de maladie, et tous ceux de l’avenue. J’ai punaisé sur la fenêtre le foulard en mousseline de soie de Sandrine, je regrette le bruissement des feuilles de l’arbre mais j’échappe aux regards éventuels de la vieille qui balaie matin et soir son balcon dans l’immeuble d’en face. La dame œuvre en robe de chambre beige vers 8h, recouverte en hiver d’une grosse étole, le soir, en jogging moche. Au printemps, elle enlève le voile d’hivernage de sa jardinière de géraniums, elle balaie, elle arrose, elle balance les fleurs fanées dans la rue. À force et quand j’enlève le foulard crade pour le laver, nous nous faisons un signe de la main, c’est moi qui ai osé le premier, maintenant c’est elle qui attend mon geste, si je tarde, elle balaie aussi la rambarde du balcon, bonjour madame, bonjour monsieur, je crois même que nous nous sourions. J’écarte le rideau tous les jours désormais. Lorsqu’il m’est impossible de me lever pour la saluer, elle doit être déçue et je n’en peux mais.

J’arrive à m’endormir, la preuve, j’ai rêvé de la vieille : elle était dans une charrette, dans sa robe de chambre beigeasse, elle avait une couronne de fleurs dans les cheveux, elle criait « hue, hue », je tirais la charrette à travers un champ, nous écrabouillions les betteraves, nous riions. Ou était-ce bonne-maman ?

Nous ne nous sommes jamais croisés dans l’avenue, ni au Prisunic ni ailleurs.

Quand je décide de partir, j’ai 25 ans, c’est l’été et les géraniums de la dame hivernent toujours sous leur voilage. C’est dans l’ordre des choses.

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 août 2015 7 09 /08 /août /2015 13:49

 

 

 

 

Je ne sais comment pourquoi cette vue-là, cette seule vue d'eau étendue m'apaise, me remue, étale le temps :

 

il fait froid, nous sommes sous un plaid, dans une Strandkorb, ma mère et moi, ou nous marchons sur les plages de la Baltique, les cuisses marbrées

on nous a donné des haveneaux pour pêcher la crevette, dans le Finistère

je vais te laver la tête, dit grand-mère en dénouant ma natte de cheveux salés toujours humides

j'ai longtemps pensé que la Chantilly et la pastèque étaient des produits russes, la preuve, grand-père russe et moi en raffolons sur l'Adriatique après avoir nagé, nagé

à Berlin, je tire des bords sur le lac de Tegel

de ma fenêtre me parviennent l'odeur des pins, du sel et les cris des enfants sur la plage de Saint-Palais ; les pieds nus sur le pitchpin

ma mère s'en va à pas d'heure pour chopper la marée sur le Bassin d'Arcachon, elle a de l'eau jusqu'aux genoux en marchant très loin très longtemps, mon père sourit avant de hausser les épaules et d'être agacé

souvent dans les torrents j'emmêle le fil lorsque mon père m'apprend à pêcher à la mouche

au large de Béniguet, les phoques font le bouchon comme toi tu fais la planche

après, même très tard après le tournage, la restauratrice du Conquet me place à la table face à l'Atlantique, elle dit, je vous ai réservé une aile de raie. Il fait nuit mais j'entends. Je glousse avant, pendant, après, maintenant encore

« plus grand que le théâtre »

sur le carrelet, tu es la plus grande du monde entier avec le chien le plus beau du monde

il existe un homme qui va et vient sur cette plage précise de l'île d'Aix ou en Corse ou à Saint-Palais, il est un peu courbé vers la terre, il ramasse des bouts de trésors

presque tous les jours je plonge dans l'Atlantique quand personne n'y est comme si j'y suis toujours.

 

 

 

 

 

 

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