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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 12:45

 

 

Tu diagnostiques l’oïdium, il a beaucoup plu, il a fait soleil et les nuits sont plus fraiches que tes aspirations au jardin suspendu où les feuilles sont d’un vert mais d’un vert, très charnu, très dentelle, c’est selon tes goûts, on en raffolerait, en redemanderait un instant comme on passe sous l’eau glacée le légume cuit croquant pour qu’il demeure vert vert petit pois.

De fait, tu écris ça pour dévier, de fait parce que faut pas déconner avec l’oïdium, tu vas pulvériser les feuilles blanchâtres de 1/10e de lait, de 9/10e d’eau au soleil déclinant, pas avant.

Tu as dit merci, bravo comme on dit merci, bravo quand les actes se suffisent à eux-mêmes. Tu dévies par ta botanique quotidienne, ça te laisse le temps de la respiration, tu as vu le théâtre avec ce que tu aimes le plus au théâtre, ses questions, ses propositions, ses sans-réponses, à chacun son autel, avec ce que tu aimes par-dessus tout au théâtre, l’approche au plus près des sens après réflexions. Tu as vu Le chagrin orchestré par Caroline Guiela Nguyen (*), ça commence sans paroles, comme dans une église péruvienne empilée sur les Incas moins les dorures et les verts, mais pareil avec des ex voto si nombreux que tu ne peux les détailler, ça commence dans un espace clos bleu ciel vierge Marie avec quatre acteurs zinzins et de la poussière de terre et d’étoiles, tu mets de suite ton intellect’ au garage sinon t’es mal barré, tu vas encore dire, ça non, ça, c’est pas possible, « c’est too much », tu vas encore prétendre que tu connais le théâtre, tu la fermes, tu regardes. Tu vas entendre les acteurs se répondre – il y a cette entente formidable entre les acteurs. Tu comprends très vite qu’ils veillent un mort qu’ils ne peuvent enterrer, c’est difficile d’enterrer, c’est pas maintenant, c’est sans date, c’est jamais, on fait comme on peut, on demande au cinquième acteur qui troue l’espace en entrant s’il veut bien participer à la jardinière de fleurs, on lui dit qu’on verra ensuite pour la forme du cercueil, on lui dit qu’il y a une fuite d’eau, que c’est lui l’expert, on lui avoue qu’on ment un peu parce que parfois quand on dit on est malheureux à la famille, la famille est encore plus malheureuse que vous, c’est toute une tragédie, tu vois ?

Hier je n’ai pas eu le temps ou j’ai oublié de pulvériser de lait et d’eau les chèvrefeuilles oïdiumés, j’ai parlé à mon amie qui a chuté dans la rue qui a une double fracture de la cheville, je ne pouvais la voir pour cause de fuite d’eau dans l’immeuble, c’était l’anniversaire de mon père mort en …, vraiment je ne me souviens pas, juré, craché, mais des commentaires mémères pontifiant sur le seuil du théâtre, « je soutiens Caroline Guiela Nguyen même si son Chagrin, là, c’est moins bien que Violetta ou Elle brûle » – mémère a tout vu et soutien-gorge – « t’as toujours été aussi rousse ? » – mémère que tu renvoies à ses roses, le bleu de Caroline Guiela Nguyen, c’est autre chose, en rien de vulgaire, de comparable, en immédiateté.

 

 

(*) Par la compagnie Les Hommes Approximatifs / Mise en scène Caroline Guiela Nguyen / avec Dan Artus, Caroline Cano, Chloé Catrin, Violette Garo, Mehdi Limam / Scénographie Alice Duchange / Costumes Benjamin Moreau / Création sonore Antoine Richard / Collaboration à la composition musicale Teddy Gauliat-Pitois / Création lumière Jérémie Papin / Création vidéo Quentin Dumay /Dramaturgie Mariette Navarro / Collaboration artistique Claire Calvi / Suivi artistique Julien Fišera / Production Les Hommes Approximatifs / Coproduction La Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche ; Centre dramatique régional de Tours – Théâtre Olympia ; La Colline – théâtre national ; La Comédie de Béthune, CDN Nord-Pas-de-Calais ; Théâtre de la Coupe d’Or, scène conventionnée de Rochefort ; Avec le soutien de la DRAC Rhône-Alpes, ministère de la Culture et de la Communication, du Conseil général de la Drôme, de la Ville de Valence, du collectif 360 et des Subsistances, Lyon.

 

 

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28 avril 2015 2 28 /04 /avril /2015 16:05

Un jour je te dirai combien tu m’enchantes et m’apaises un instant. Je te dirai, m’entendras-tu, bien sûr, le lobe de la feuille, la devinance du bourgeon, et de la fleur, et du fruit, etc., j’enfouirai un chaton si doux si malicieux dans ma narine qu’il me faut en avoir peur dorénavant, qu’il me fallait l’éternuer, quelle trouille d’enfant, je me souviens, je préfère les voir de loin, c’est bizarre, les chatons, mon amie Valérie dit ça des plantes grasses, elle ne s’en exprime pas précise, mais je sens bien, elle est gênée, mal à l’aise, c’est pareil moi et les chatons, nous les avons dans le nez.

Lorsque nous nous promenons dans la ville, dans les champs, en bord de mer, les sèves chaudes, congelées, qu’importe, « nos sangs ne font qu’un tour », nous nous rejoignons, tu t’y prêtes, c’est beaucoup de toi qui t’y prêtes, pour un peu tu mettrais la main à la pâte, tu dirigerais la frêle têtue clématite, j’enfouirais les pieds au frais, et nos têtes à se pâmer de roux sur les terrasses vénitiennes, il y aura l’oubli, une trêve d’embarcadère, que des corps jolis s’aimant comme au premier jour pour toujours, ô, hisse, hisse, mon amour, la pièce au Rom à l’entrée du métro, tintin pour l’unijambiste devant le Monoprix, le parme des rhododendrons, les mers rouge coquelicot épuisé. Un instant nous nous apaiserons de nouveau et ferons s’envoler la barge et le héron, la tête dans les lentilles d’eau – j’ai toujours un faible pour les Préraphaélites. 

 

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 14:07

 

 

 

 

C’est une dame âgée de plus du tout très jeune, ni gironde ni grosse, mais ronde, c’est ça, le visage, les boucles de cheveux blond blanc, l’imper beige gonflé par la taille ouvert sur un chemisier fleuri discret, un triangle de jupe sans couleur – je ne sais plus – sous les genoux, des jambes en collants chair pas croisées – si tu les croises assis dans le métro, tu n’as pas fini d’être emmerdé par les pardon des énervés polis ou les coups des énervés pas polis qui entrent et sortent –, des chaussures avec des pieds dedans, un grand cabas rectangulaire en coton matelassé comme une garniture de couturière ou comme un cosy pour théière (tu vois ? bon) rose indien avec des motifs indiens au tampon, arrimé à un avant-bras. Elle a un livre de bibliothèque recouvert plastic et code barre, passionnément entre les mains, des yeux et une bouche qui sourient, des yeux qui se baladent de gauche à droite, bouffeurs de pages, des yeux qui sourient, cette lecture lui plaît, rien ne peut lui arriver. Cette femme peut lever la tête vers son voisin bruyant, elle aurait de l’intérêt passager pour l’éventuel gêneur, une certaine compassion, de l’indulgence voire de la curiosité pour le jeune homme  au téléphone portable et revient à sa lecture qu’elle n’a pas quittée. C’est une femme rare, elle est hors catégorie des liseurs rabougris métropolitains ; pour un peu, elle me donnerait envie de lire Amélie Nothomb – impossible de distinguer le titre : pour l’heure, face à elle, j’ai entassé les deux chèvrefeuilles et l’hortensia grimpant nouveaux sur mes genoux, je la vois sourire passionnément à travers les feuillages. À la une du journal que je ne peux déplier, la mort de François Maspero et celle de Günter Grass.

 

 

 


 

 

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11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 13:32

 

 

 

 

L’enfant ingurgite des nouvelles, les belles, les moches, les terribles, l’enfant sait et n’oublie pas, l’enfant a ses humeurs impénétrables, l’enfant a un point là, sous sur en plein dans le plexus. Au beau milieu. L’enfant grandit des pieds, c’est visible. L’enfant parle, trop, l’enfant n’aime plus les baisers, mais le ventre de papa, maman, oui. Ta poitrine chaude, je disais, je me rappelle, à ma mère. À mon père, je ne sais plus parce que c’était un temps où on ne parlait guère, c’était pareil.  

 

Il y a un petit arbre au feuillage vert clair

un homme sur la terrasse

Il fouille de ses mains gantées jaune la terre

il débarrasse la vieille terre

il a un gros sac et un gilet matelassé

il s’accroupit

il gratte les dalles

il verse du terreau jeune dans le pot de l’arbre

il transporte son gros sac à l’autre extrémité de la petite terrasse

il coupe des branches d’un arbrisseau

il doit le tailler

c’est ça

Il disparaît, il me revient à l’œil

il coupe

il doit enlever l’hiver, le moche, le brun poussière de l’hiver

il est debout

il ajuste

il coupe

il jette sur les dalles

il contourne

il inspecte

il se penche

Une dame le rejoint

contente

elle s’accroupit comme lui

Ils sont contents

ça se voit

L’homme ramasse tout

balaie

La dame a un gilet rose et des lunettes de soleil pour le blanc du ciel

elle croise les bras

elle parle à l’homme qui s’affaire

qui lui répond poliment

qui s’affaire

qui se relève

Elle hoche la tête

Il ferme un sac plastic il le met dans le gros sac

ils sont contents

et satisfaits

L’homme gratte les dalles

balaie les pots les dalles

puis il sort de scène

Peut-être la dame lui propose-t-elle un remontant

après le salut ?

Il fait plus frais qu’hier

Tiens, il pleut

Ton château fort, l’as-tu construit

d’herbes, de cailloux, de branches glanés

sous le soleil d’hier

au square,

Robin ?

 

 

 


 

 

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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 14:54

 

 

 

                                  appontages-une-aventure-sensorielle.jpg  

 

                           venturelli.jpg

 

 APPONTAGES-VENTURELLI-RECTO.jpg

 

 

C’était samedi au Mans, Appontages de Martine Venturelli, à la Fonderie, chez François Tanguy, c’est 55mn de TGV Paris-Le Mans, je lis L’Homme est un grand faisan, c’est à côté de chez moi. En entrant dans la Fonderie, j’ai déjà un cadeau : ce lieu haut de charpentes, les peintures de Gérard Venturelli et l’accueil souriant.

Tu t’assois sur les gradins, ça commence dans le noir, tu écoutes les actants invisibles, c’est le bruit des cailloux du Petit Poucet qui aurait échoué dans un phare, c’est l’eau originelle, il pleut, ça délave. C’est noir d’oublis frémissants, de strates de guano, de quelques oiseaux qui s’envolent, c’est au bord des océans que tu crois reconnaître, c’est au bord de ta campagne, de ta ville, c’est aujourd’hui. C’est un monde de résurgences sourdes, de sens.

Tu distingueras un peu plus tard des loupiotes, des hydres, un ballet d’armoires vestiaires métalliques, ça résonne de ce que tu crois savoir des percussions – ha ! –, du chant, de la musique, y a une chanteuse zinzin auf Deutsch sur une balançoire, des silhouettes au lointain. Il existe des éclats de voix (sic) d’après des auteurs, sans aucune élision – ouf –, des suggestions de corps, rien que des suggestions, des messagères, des messagers, des passeuses, des passeurs, des travailleuses, des travailleurs subtils sur scène et en skénê.

Appontages est en toi. Certes, avant, des lustres avant, tu as lu, tu as entendu, tu as vu et senti. Tu as oublié, tu te défends de ce qui t’a fait, tu prétends d’où tu viens. Là, maintenant, tu marches sur l’estran sans plus de références mais avec leurs sacs de sept lieues légers légers, de toutes tes ouïes, tu vois, c’est dingue comme ça troue les yeux, c’est le noir apaisant et ton corps qui se souvient.

Dans le train du retour, une petite fille bruyante distrayante et puis aussi des phrases d’Herta Müller « Les pneus de son vélo crissent dans l’herbe. Il regarde la roue tourner entre ses genoux. Les clôtures filent sous la pluie. Les jardins murmurent. Des gouttes tombent des arbres. » J’embrasse encore tous les actants d’Appontages merveilleux. Martine Venturelli, merci pour ce très grand moment intranquille humain de théâtre.

nb : j’espère, nous espérons qu’Appontages se révèle encore, ailleurs sur d’autres scènes. T’inquiète, je te dirai si et quand.

et les actants sont : Juliette de Massy, David Farjon, Suzanne Llabador, François Lanel, Sylvain Fontimpe, Riwana Mer, Nicolas Carrière, Thierry Besche, Typhaine Rouger, François Tanguy, Martine Venturelli

 

 

 

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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 14:45

 

 

 

 

 

 

                         marie-002.jpg

 

 

 

 

Oui, bien sûr, évidemment, tu as envie de toucher le papier et ses caractères, déjà de pressentir si tant de pages à lire reposeront sur toi allongée ou sur ta table, tu t’en arrangeras. Tu as lu allongée Récits de la Kolyma, tu relis à table Duras aux éditions Quarto de chez machin. À force, tu sais très bien ce qui  portera sur l’estomac. Tu as reçu en cadeau le Berlin de Depardon, tu l’as ouvert sur tes genoux, tu l’as posé sur la table, tu t’es levée, tu as jaugé de tes 172cm moins la hauteur de la table. Glisser dans ta poche-revolver Notes sur la mélodie des choses est possible, ça caresse ton fessier. Tu as deux exemplaires de La Presqu’île, un vert culotté, un noir où seules les cinquante premières pages sont découpées, tu notes l’impatience du coupe-papier sur les cinq premières effrangées, puis le geste sûr, habile des suivantes. Il t’arrive de fouiner au marché des vieux papiers le mercredi, l’odeur y est parfois suffocante de poussières multiples, le marchand suffisant, boudeur, n’ayant pas de monnaie lorsque tu lui achètes deux Masque à lire sous les draps et lampe torche quand tu avais onze ans quand à la maison fallait d’abord ingurgiter Les Rougon-Macquart, finit par triompher suffisant parce qu’avec un Echenoz de plus, ça fait ton billet de cinq euros, emballé. Tu n’enlèves pas le papier cristal qui recouvre W ou le Souvenir d’enfance d’occasion. Tu cornes les livres, parfois tu écris la date d’achat, la date de lecture, parfois non et tu ne sais plus, c’est aussi bien, tu retrouves un billet dédicace comme celui de Marie dans Voyages aux éditions Hazan, c’est une écriture pleine telle les pommettes de Marie, vous êtes complices depuis le tournage d’Entre nous, tu ne sais aujourd’hui où est Marie la costumière qui t’enveloppe d’une couverture après que tu as couru en hurlant en chemise de nuit en actrice la nuit sur la plage de l’île de Béniguet, quelques prises, pour toujours. Tu as le regret du livre prêté qu’on ne t’a pas rendu, tu t’en ficheras, son souvenir n’est qu’à toi. Tu te souviens de l’étudiant strasbourgeois qui piquait des livres dans les librairies, les lisait puis les remettait en rayon ni vu ni connu, tu te demandes si c’était vrai, tu t’en fiches, c’était une histoire d’amour de toi et lui qui t’appelait mon ange parce que tu ressemblais à un ange. Les histoires d’amour commencent par la confusion des livres, dis-moi ce que tu n’as pas lu et je te promets des clairs de lune.

J’aurais pu commencer par « Ma mère me lisait le soir Les Malheurs de Sophie, c’était toujours trop court, alors j’ai appris à lire toute seule toujours plus long sous l’œil fier de maman, etc. » J’ai cru voir cette édition chez des bouquinistes, j’y ai plongé nez et mains, j’ai entendu la voix de ma mère qui inventait des histoires rien que pour moi.

Bientôt paraîtra le roman de l’ami Aden Ellias aux éditions E-Fractions qui proposent l’unique téléchargement pdf, c’est pas cher, c’est sans doute beau. Je l’imprimerai, histoire d’amour papier.

 

 

 

 

 


  

 

 

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9 mars 2015 1 09 /03 /mars /2015 18:03

 

 

 

 

Ce dimanche grouille pénible de consommation dans les rues et les magasins ouverts.

Tu ne reconnais plus grand-chose de la rue des Rosiers, tu la préfères l’hiver quand on se gèle et qu’ils sont tous dans les bureaux climatisés ou dans leur chez-eux chauffés ou à Honolulu. Y a pas vraiment de sans-logis, de Roms – de dérangeants quoi – dans ce quartier-là.

C’est un défilé de boutiques convenues chic et ternes entre deux marchands dorénavant chic de fallafels, d’hommes mode, de femmes mode évitant de se casser le talon aiguille et la margoulette sur les pavés.

En hiver, en semaine, ça va, tu peux désigner et savourer ton strudel tranquille dans la pâtisserie exiguë.

Il t’est arrivé de retourner chez Goldenberg, tu voulais voir, tu n’as rien reconnu du restaurant devenu un magasin de vêtements, tu as eu beau écarter les cintres de fringues à la recherche de l’odeur du mur d’avant, y a rien à voir.

Tu fouilles ta mémoire, tu as sur le bout de la langue ce que tu avalais assise chez Jo Goldenberg, serrés comme des sardines en rang d’oignons, toi et tes amis entre deux répétitions de théâtre : un tarama, un hareng, une aubergine ? Parfois tu n’allais pas jusque là, à partir de la rue des Lions-Saint-Paul, vous vous arrêtiez chez le Polak au coin de la rue Pavé et de la rue du Roi de Sicile, c’était plus étouffe-chrétien, fallait la vodka pour faire passer, y avait plus de répétitions après, forcément.

Tu as marché dans la rue Vieille-du-Temple, tu ne sais plus exactement où logeait Jacques, c’était beau et les persiennes laissant passer un rare jour chez lui, au dernier étage. Tu as levé la tête et vous vous êtes souris, les morts ne sont plus jamais tristes.

 

Tu n’aurais pas dû, dimanche dernier, prendre ce bain de foule sous prétexte de soudain printemps, ce fut court et suant.

 

 


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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 16:36

 

 

 

Je passe mon chemin, je passe l’hôtel Minzah – je n’ai pas beaucoup d’attention même historique pour cet établissement – et puis je reviens, je repasse.

Car il y a une jeune fille assise en amont de là où je descends, sur le trottoir, pâle très beau rare visage. Elle vend des mouchoirs papier Tempo.

On se fait moins aborder lorsqu’on est femme étrangère qu’homme étranger à Tanger, il me semble l’avoir éprouvé, ou parce que je marche vite et évite là où je crois savoir.

Voilà, je ne sais rien.

Il y a l’agent de circulation vers la rue du Mexique, qui me reconnaît avant que je le reconnaisse. Nous blaguons – il parle très bien français.

Il y a deux Espagnoles bouclées poudrées qui s’extasient devant Jill-Attends-Attends que je trimballe en poussette sur les trottoirs pourris.

C’est ça. Je ne pose aucune question, je vois à peine les visages, je les rase, je m’excuse presque. Je vois très bien le visage du dinandier sis à l’endroit des marches de la casbah dans sa toute petite boutique, tout mince. Et celui dans son échoppe cigarettes, cartes postales, journaux en contre bas du Minza, tout mince pareil. Il y a aussi l’homme moins mince tous les jours bonjour monsieur, bonjour madame, assis sur les marches tout près de ma crèche dans la casbah. Un jour je leur montrerai la photo de chez moi où trônent une coupelle, un chandelier, un plateau, un miroir cabossé de chez là où je ne sais rien où traînent mes larmes de marche. Et puis ce paquet de mouchoirs Tempo que je n’ouvre pas que je garde en souvenir de cette si belle jeune fille que je ne reverrai pas. Il finira avec le temps au panier, ça n’est pas grave, pourvu le souvenir de ce visage unique qu’on ne me prendra pas.

J’aimerai tant m’ennuyer à Tanger.

 

 

 

 

 

  

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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 11:55

...Elle courait, et les portraits de Fayoum écorchaient ses pieds. Mille échardes plantées.
Il lui demande au réveil si elle est heureuse. « Mais oui, voyons... » Elle est confuse de tant de verbes dans la nuit. Il lui dit qu'elle a parlé.
Au revers de la porte, la bouteille de lait et le journal, et dans l'entrebâillement, son bras qui ramasse le tout et le temps qu'il fait rien qu'à faufiler la main sous le ciel bas.
Elle ne décidait de rien, dit-il.
Elle enfile après ablutions les habits du jour. Du côté de la fenêtre, parfois, elle écarte le rideau, parfois c'est avant de s'habiller, les yeux dans le paysage d'en face, celui de la vieille femme devant son écran de télévision; le corps à l'air, elle grimpe lente dans ses chausses. Les yeux s'ouvrent après -ou le cerveau d'abord ?- Le matin est une prise de couleur optimiste, rose sans doute. En hiver, dociles, les voitures se garent pour alerte à la pollution, les rues sont jaunes de bus.
Elle se souvient de son rêve. Le couvercle sur ses yeux ne ferme pas tout à fait ; par une fente du bois, elle sent l'odeur mouillée de la terre. Bientôt il fait nuit. Entend-elle un oiseau noir ou uniquement les bestioles rampantes ?
Puis elle se dépêche, elle entre juste à temps avec Jorg, le retardataire.
Il la suivait du regard jusqu'à ce que la porte du gymnasium se referme sur elle. Il avoue qu'après, il ne savait pas exactement son emploi du temps sauf bien sûr les horaires de ses cours affichés dans la cuisine. Si elle sortait déjeuner à l'extérieur ? Déjeuner ? Il sourit à cette question. La femme en uniforme toussote.
Dans leur chambre, il faut vérifier les piles de livres. Lequel manquerait selon vous ? Celui qui ne se ferme plus tout à fait, peut-être, dit-il. La femme en uniforme baisse les yeux. Des moutons dans les coins. Elle fait attention en patinant entre les obstacles. Elle demande « je peux fermer un peu les stores ? » Le soleil à contre-jour ne rend compte que de la lecture des titres des livres. Il appuie sur le bouton, l'obscurité arrive. Le rai dégouline sur les dictionnaires et va se loger dans l'armoire entrouverte. Le cahier a disparu, dit-il, et les graines de serpilla.
Bien avant, Inge B. prend un avion pour Rome, l'Orient-Express corné dans un atlas...

 

 

 

 

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30 janvier 2015 5 30 /01 /janvier /2015 11:28

 

 

 

Ceci est une anecdote personnelle, quand bien même – et j’entends ce conseil grosso modo ressenti et relaté : « Il faut revoir les 30 dernières pages de votre roman ; x ne peut avoir ainsi aimé y, et vous ne pas en tenir compte. » Le conseil a sans doute raison : il faut une fin, une explication à cet amour pour éventuellement être éditable. Une chute, une catharsis, un point final. Sauf qu’écrire n’est pas une fin mais un laboratoire sans fin, et la petite histoire, un écho qui ne se tait pas. « Chaque jour je m’améliore. » Ouf.

Ainsi certains romans d’aujourd’hui me lassent qui sous-entendent une fin proprette dès les premières pages.

« Oui, c’est à peu près comme ça que les choses se seront passées. », dernière phrase in La dérive de Hans Erich Nossack. Infinie phrase.

Il m’est arrivé en automne dernier d’enregistrer un texte d’A. Appelfeld pour le spectacle « Histoire d’une vie » de B. Lévy. En allemand. Je suis française, je suis née et ai vécu 18 ans et de nombreuses poussières en Allemagne, à Berlin la plupart de ce temps-là. On se fiche d’où je viens, moi la première. Pourtant « d’où je viens » sera toujours un luxe pour moi : aucune racine indécrottable, en revanche des mots qui résonnent, des mots en allemand d’abord – lorsque j’écris, peut-être aussi lorsque je parle, c’est possible, ce n’est pas toujours facile pour l’interlocuteur !

Bref.

Ce texte enregistré parle de fraises, Erdbeeren en allemand – littéralement, les baies (bot.) de la terre. Histoire d’une vie d’A. Appelfeld est la genèse d’une écriture, le cheminement de l’écriture à travers l’Histoire. Ce livre n’est pas une biographie, c’est un tissu fragile de lambeaux de mémoire, d’absence de mémoire, d’odeurs, de langues, de gestes, … Il est à lire.

« Où commence ma mémoire ? Parfois il me semble que ce n’est que vers quatre ans, lorsque nous partîmes pour la première fois, ma mère, mon père et moi, en villégiature dans les forêts humides et sombres des Carpates. D’autres fois il me semble qu’elle a germé en moi avant cela, dans ma chambre, près de la double fenêtre ornée de fleurs en papier. La neige tombe et des flocons doux, cotonneux, se déversent du ciel. Le bruissement est imperceptible. De longues heures, je reste assis à regarder ce prodige, jusqu’à ce que je me fonde dans la coulée blanche et m’endorme.

Un souvenir plus clair est lié chez moi à un mot extrêmement long et difficile à prononcer, Erdbeeren, « fraises » en allemand. C’est le printemps. Maman prend une poignée de fraises qu’elle rince et me sert dans une coupelle. Je suis si heureux, je m’étouffe de bonheur. « Erdbeeren », s’exclame Maman.

Plus clairs encore sont les souvenirs des promenades le long du fleuve, sur les chemins à travers champs et dans les près. Parfois nous gravissons une colline et, une fois au sommet, nous nous asseyons pour contempler le paysage. Mes parents parlent peu et semblent aux aguets. C’est plus manifeste chez Maman. Lorsqu’elle écoute, ses grands yeux s’écarquillent, comme si elle désirait s’imprégner de tout ce qui l’entoure. À la maison aussi le silence est plus prégnant que la parole. De ces jours lointains et enfouis il ne reste aucune parole dans ma mémoire, seulement les regards de ma mère. Ils contenaient tant de douceur et d’attention à mon égard que je les sens aujourd’hui encore.

Un mot pourtant est resté : « Misstama. » C’est un mot étrange, incompréhensible, Grand-mère le répète plusieurs fois par jour. Plus d’une fois j’ai failli demander la signification de ce mot étrange mais je ne l’ai pas fait. Maman et moi parlons allemand. Parfois il me semble que la langue de Grand-mère et Grand-père met Maman mal à l’aise et qu’elle préférerait que je ne l’entende pas. Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains pour demander : « Quel est le nom de la langue que parlent Grand-père et Grand-mère ?

– Le yiddish », chuchota Maman à mon oreille. » (in Histoire d’une vie, Aharon Appelfeld, traduction de Valérie Zenatti)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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