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30 janvier 2015 5 30 /01 /janvier /2015 11:28

 

 

 

Ceci est une anecdote personnelle, quand bien même – et j’entends ce conseil grosso modo ressenti et relaté : « Il faut revoir les 30 dernières pages de votre roman ; x ne peut avoir ainsi aimé y, et vous ne pas en tenir compte. » Le conseil a sans doute raison : il faut une fin, une explication à cet amour pour éventuellement être éditable. Une chute, une catharsis, un point final. Sauf qu’écrire n’est pas une fin mais un laboratoire sans fin, et la petite histoire, un écho qui ne se tait pas. « Chaque jour je m’améliore. » Ouf.

Ainsi certains romans d’aujourd’hui me lassent qui sous-entendent une fin proprette dès les premières pages.

« Oui, c’est à peu près comme ça que les choses se seront passées. », dernière phrase in La dérive de Hans Erich Nossack. Infinie phrase.

Il m’est arrivé en automne dernier d’enregistrer un texte d’A. Appelfeld pour le spectacle « Histoire d’une vie » de B. Lévy. En allemand. Je suis française, je suis née et ai vécu 18 ans et de nombreuses poussières en Allemagne, à Berlin la plupart de ce temps-là. On se fiche d’où je viens, moi la première. Pourtant « d’où je viens » sera toujours un luxe pour moi : aucune racine indécrottable, en revanche des mots qui résonnent, des mots en allemand d’abord – lorsque j’écris, peut-être aussi lorsque je parle, c’est possible, ce n’est pas toujours facile pour l’interlocuteur !

Bref.

Ce texte enregistré parle de fraises, Erdbeeren en allemand – littéralement, les baies (bot.) de la terre. Histoire d’une vie d’A. Appelfeld est la genèse d’une écriture, le cheminement de l’écriture à travers l’Histoire. Ce livre n’est pas une biographie, c’est un tissu fragile de lambeaux de mémoire, d’absence de mémoire, d’odeurs, de langues, de gestes, … Il est à lire.

« Où commence ma mémoire ? Parfois il me semble que ce n’est que vers quatre ans, lorsque nous partîmes pour la première fois, ma mère, mon père et moi, en villégiature dans les forêts humides et sombres des Carpates. D’autres fois il me semble qu’elle a germé en moi avant cela, dans ma chambre, près de la double fenêtre ornée de fleurs en papier. La neige tombe et des flocons doux, cotonneux, se déversent du ciel. Le bruissement est imperceptible. De longues heures, je reste assis à regarder ce prodige, jusqu’à ce que je me fonde dans la coulée blanche et m’endorme.

Un souvenir plus clair est lié chez moi à un mot extrêmement long et difficile à prononcer, Erdbeeren, « fraises » en allemand. C’est le printemps. Maman prend une poignée de fraises qu’elle rince et me sert dans une coupelle. Je suis si heureux, je m’étouffe de bonheur. « Erdbeeren », s’exclame Maman.

Plus clairs encore sont les souvenirs des promenades le long du fleuve, sur les chemins à travers champs et dans les près. Parfois nous gravissons une colline et, une fois au sommet, nous nous asseyons pour contempler le paysage. Mes parents parlent peu et semblent aux aguets. C’est plus manifeste chez Maman. Lorsqu’elle écoute, ses grands yeux s’écarquillent, comme si elle désirait s’imprégner de tout ce qui l’entoure. À la maison aussi le silence est plus prégnant que la parole. De ces jours lointains et enfouis il ne reste aucune parole dans ma mémoire, seulement les regards de ma mère. Ils contenaient tant de douceur et d’attention à mon égard que je les sens aujourd’hui encore.

Un mot pourtant est resté : « Misstama. » C’est un mot étrange, incompréhensible, Grand-mère le répète plusieurs fois par jour. Plus d’une fois j’ai failli demander la signification de ce mot étrange mais je ne l’ai pas fait. Maman et moi parlons allemand. Parfois il me semble que la langue de Grand-mère et Grand-père met Maman mal à l’aise et qu’elle préférerait que je ne l’entende pas. Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains pour demander : « Quel est le nom de la langue que parlent Grand-père et Grand-mère ?

– Le yiddish », chuchota Maman à mon oreille. » (in Histoire d’une vie, Aharon Appelfeld, traduction de Valérie Zenatti)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 janvier 2015 1 12 /01 /janvier /2015 21:50

 

 

 

 

La stupeur

Les larmes

La peur

La pas peur

Parce qu’ailleurs

On reste d’ailleurs

Devant la supérette Hyper Cacher samedi soir on était copains comme soçons (cochons, c’est plus tard, c’est déformé, tu peux vérifier), la pluie s’était arrêtée, exit les parapluies, on était tête-à-tête, les cheveux raides raides, les cheveux bouclés encore plus bouclés, il y avait une odeur de cuisine d’ail, de raifort à la betterave, de cacahuète, de sumac, de purée de patates douces au gingembre, de poissons que je ne connais pas, d’asado, de cari, de harengs, de beurre guérandais sur les patates, d’œufs tout pourris de bien plus que ton âge tout noirs, d’anguilles frétillantes que t’as beau tronçonner elles se dandinent encore, de coriandre, d’estragon, d’aneth, etc. car t’imagines bien que devant la supérette samedi, et dimanche dans les rues d’ici et d’ailleurs, on n’avait pas qu’un seul nez dans un bouillon unique, on pensait là et ailleurs, on cherchait la blague, on avait un gros nez épaté rouge qui crachouillait là derrière le cordon de sécurité avec tout un avant, c’est sûr, avec toute l’espérance d’après à envisager, c’est pas gagné, c’est à usiner d’après là-bas, ailleurs, ici déjà.

C’est ce que j’écris, c’est imagé, ça n’engage pas on, je ne sais pas dessiner. J’habite Vincennes à quelques mètres de la supérette. Je suis née ailleurs.

Ce matin : les lycéens terminale, option théâtre, n’ont toujours pas tous leur texte Les Bacchantes d’Euripide, c’est le troisième cours – il en reste six ; sauf une jeune fille, ils semblent très fatigués, bâillent, ne font aucune proposition, s’ennuient, ils ont dû beaucoup marcher dimanche, on va dire ça.

 

 

 

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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 15:15

 

 

 

Ah ! c’était encore un jour très froid, et pas envie d’en griller une la tête insolée, les jambes dans le frimas sous l’auvent du café. Nous partîmes donc sur la banquette intérieure de chauffage central épluchant , enfin, moi surtout, nos couches de laine, laine et soie, étamines, plumetis, organdi, j’exagère un peu même si bien nue je me retrouvais profil à vous, encostumé,  sur la moleskine à déblatérer et soupirer des aléas et des ouf de la vie. Je parlais comme à l’habitude de ceci et surtout de cela, cela vous plaisait ou vous ennuyait, cela faisait couler le temps, et bientôt nous rejoindrions nos chaumières respectives fumantes de faveurs personnelles. Vous commandiez un Blanc de Blancs.

 

Oh ! j’ai oublié de vous parler du cadre que j’aime. Il ne répond à aucune région précise, aucune identité, il se veut avant tout celui d’un hôtel au vaste hall où d’un fauteuil au design convenu, impersonnel  nous pouvons observer ou ignorer les parlages de tous pays. Calés en ses cuirs ou synthétiques, peu importe sauf la transpiration qui, à la longue, nous font sentir la différence, nous parviendra une musique susurrée, du jazz siropausé, une superbe de Benjamin Biolay, nous nous calmerons des cris de la rue ricochant sur le double vitrage, nous admirerons l’absence de portier, de liftier, le tourniquet d’entrée glissant sur le sisal prolongé de moquette ou de parquet chauds insonorisés.  La maladie s’estompera parce que vous m’en aurez parlé, vous l’aurez nommée ; je n’en serai pas plus riche de vous, vous en aurez fini de votre protection à mon encontre, je vous en aimerai plus si cela est possible. Comme vous sauriez mon goût de vous en cet astronef, comme vous tairiez à la mort ce mal qui vous culpabilise jusque dans les entrailles… J’aurai choisi une chambre jouxtant la mienne, regardez, manipulez le sommier qui élève tête et jambes, du lit vous pouvez ajuster les stores, dehors les cerisiers du Japon floconnent pour vous leurs pétales.

 

Nous jetions nos coupes à la renverse, téméraires, nous nous souhaitions l'encore meilleur des jours à poindre, il était temps de regagner nos portillons de métro. De nouveau emmitouflés, nous nous souhaitions la bonne soirée dans les courants d’air. J’avais des éructations à cause du champagne, je les exprimais sitôt de retour en ma chambre d’hôtel via le hall où je demandais papier et crayon anonymes.

 

 

 

 

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3 janvier 2015 6 03 /01 /janvier /2015 15:30

 

 

 

 

J’avais oublié combien il aimait les noix

j’avais oublié combien de coquilles cassées sur la table sous la table la collection de casse-noix

quand on mange trop de noix on peut avoir des aphtes

j’avais oublié les débris de noix sur la chemise de mon père endormi le casse-noix par terre je me demandais s’il n’était pas mort étranglé par un bris aigu dans la gorge l’œsophage par le passage dans le mauvais trou comme on nous disait quand nous étions petits quand nous avalions de travers tout rond quand nous n’aimions pas les noix qui piquaient la langue les gencives partout quand nous voulions faire comme le père le soir lire le journal et manger des noix qu’il nous cassait nous sirotions la grenadine pour faire passer l’agacement comme lui qui sirotait du whisky sans glace nous aussi sans glace la grenadine les jambes croisées les pieds en chaussettes dans la pièce qu’on appelait le petit salon avec son compotier mastoc Meissen plein de noix tout pareil parfois le père ouvrait le téléviseur nous regardions le foot ou le patinage artistique quand il n’y en avait plus un qui arrivait à la cheville d’Alain Calmat disait le père ou la gymnastique avec Nadia Comaneci que le père applaudissait de son fauteuil en se resservant de whisky en nous distribuant des noix la larme à l’œil j’ai cru qu’il était mort un soir très tard j’entrais dans le petit salon reprendre mon illustré mort de trop de noix de whisky de journal de déceptions ça peut arriver mourir de déceptions on dit bien mourir d’amour c’est pareil il était tout calme ses cheveux roux bouclés décoiffés mais non j’étais penchée sur lui affalé dans le fauteuil comme un mort il a senti il a dit les yeux fermés tu veux une noix sers-toi il a soupiré ronflé peut-être très vivant j’ai épousseté doucement sa chemise pleine de débris de noix j’ai déplié un plaid sur lui j’ai laissé une lampe allumée pour qu’il ne se blesse pas les pieds à son réveil sur les coquilles de noix.

 

 

 

 

 

 

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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 15:01

 

 

 

 

On aurait des rancunes, mais ça n’est pas grand-chose. J’oublierai assez vite, j’observerai les instants sans continuité. Il existe tant d’heureusetés, de leurres, de pointillés, etc. Comment pourrais-je m’en vouloir ?

L’instant n’a pas de visage ou celui que j’invente, bien obligée. Comment pourrais-je t’en vouloir ? Tu es si diffus sauf les paysages.

Justement. Ce matin, Paris est ouaté, va-t-il neiger ? On ne soupçonne le Doubs si plein de mercure tant il coule gai froid couleur terre et ciel. Quand je quitte Besançon, il fait soleil, pendant ces trois jours, il a fait gris et pluie ; j’ai pu contempler le papier fleuri japonais de ma chambre, je suis allongée sur le lit face au miroir de l’armoire, je vois le papier fleuri lorsque je quitte les lignes de mon livre. Je vois le jardin de la maison de Niort, la nuit, par une fenêtre de la grande salle à manger où nous travaillons, tous ont regagné leurs chambres. Le jardin de Giverny endormi encore au début d’un printemps frileux. L’Atlantique semble monter encore plus vite plus fort lorsque je m’assois sur les marches du sentier douanier à Saint-Palais. Il existe un arbre, un seul, sur les bords de la Charente qui préfigure l’Afrique que je connais à peine. Je cligne d’un œil, je déplace le paysage. Je ferme les deux, le soleil vient d’apparaître, furtif. J’entends aussi, un voilier par exemple qui remonte la Charente ou la nage d’un ragondin. Bien sûr, je sens, évidemment, je sens.

Je me rappelle, ce n’est pas voir ni entendre ni sentir, le méplat de tes joues : sur le sable de la plage, le regard aux nuages passagers qui dessinent, un instant, des pommettes. Sinon rien d’autre et heureux. Ou peut-être des cheveux heureux. Rien d’autre. Je ne t’entends plus. Les nuages sont filandreux et ne collent pas longtemps à la bouche.

 

 

 

 

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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 14:40

 

 

 

 

Raymond Wiever a 60 ans aujourd’hui et deux trois kilos en trop autour de la taille. Raymond comme Marcel, par exemple, sont des prénoms datés, ils évoquent le noir et blanc, le cattleya, un second rôle au cinéma. On dit assez vite, facilement, Marcel Proust, Raymond Bussières, enfin, ce sont surtout les associations d’idées de Raymond Wiever né en 1954, fleuriste sis rue du 22 Novembre à Strasbourg, à quelques numéros du cinéma Star, après qu’il m’a tuée involontairement mais avec colère. Dans sa boutique au milieu des clients. Pas très malin. Raymond qui me secoue, bredouille « pardon, pardon » à mon cadavre, son ventre sanglotant, bouscule les témoins en pâmoison, qui prend la fuite avant l’arrivée du SAMU et de la police.

On ne retrouvera pas Raymond Wiever. La ville est en émoi, en fureur, en désolation, un crime ne peut rester impuni, les autorités sont huées, l’Audimat explose, on peut même lire dans un journal national l’éditorial d’un écrivain  titrant « Qui Wiever vivra et fleurira encore ».

Raymond se réfugie dans une cave que personne ne connaît plus, un endroit où les situationnistes se retrouvaient.

Avant sa maladresse irréversible à mon égard, il y dépose ses tubercules, ses rhizomes, ses graines, ses terreaux, c’est sa garçonnière, il m’y emmène en douce, rien que moi, personne avant toi, personne après toi, précise-t-il très sérieux ; il allume une baladeuse et un radiocassette, il me montre ses trésors puis nous roulons dans l’humus, c’est doux, c’est fort, c’est Bizet. C’est comme la campagne la nuit : sans la mer, c’est un tantinet cafardeux et étouffant et glauque. Par le soupirail entrouvert, les oiseaux et les éboueurs nous réveillent au petit jour. Nous sortons du terrier, tout emplumés de terre rouge, brune, de radicelles, nous nous ébrouons, nous allons boire une noisette quai Finkwiller là où les durs arrosent leur café de schnaps.

[…]

Pendant des mois, les murs de Strasbourg sont parés d’une déclaration peinte anonyme « Carmen, je t’aime ».  Vers 1974.

 

Oui, c’est à peu près ainsi que ça s’est passé.

 

 


 

 

 

 

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23 novembre 2014 7 23 /11 /novembre /2014 17:01

 

 

 

 

Cette photographie est introuvable. Quand on cherche on ne trouve pas, dit ma mère qui préfère la transformation du séjour en un vaste champ de bricolage au lèche-vitrine stupide. Assez têtue et fière, elle foule les lambeaux de tissus, écarte d’un coup de pied sûr et ravi les outils au sol, sort chaussée d’escarpins essoufflés rehaussés de cabochons remaniés, dessertis, agrafés, vêtue de sa robe verte que quelques pétales d’organza ont ranimée, glisse le carton d’invitation dans une pochette beurre frais, claque un baiser sur le front des enfants et la porte de l’appartement. Nous nous endormons sans doute avec la trace de ses lèvres orangées, le sillage de Vent Vert et des cigarettes mentholées de notre mère.

Cette photographie a peut-être été jetée. N’a peut-être jamais eu la couleur bleu nuit du pardessus de l’homme un peu voûté qui remonte le Kurfüstendamm, ni celle marron du velours du manteau de la fillette qui l’accompagne. L’homme est-il celui qui rencontre la femme au belvédère des Buttes-Chaumont, la fillette, cette femme ? Il reste pourtant cette odeur de cèdre à elle, et cette odeur un peu acide de l’homme stressé. Et plusieurs cartons, tiroirs, replis à fouiller. Des papiers, du papier, des bouts de ficelle, de bougies, des ciseaux de couturière, des échantillons de parfum, des violettes séchées, des polaroïds, des cartes postales, des stylos séchés, des cartouches d’encre Pelikan, une bouteille d’encre sépia, des crayons, des gommes, de la poussière de crayon, forcément des taille-crayons, des buvards pour les violettes, un ruban estampillé Baccarat, d’autres de soie, de coton, d’organza, un gant beurre frais taché d’encre, l’autre introuvable, un marqueur, des photographies, une sulfure ébréchée qui bloque l’ouverture d’un tiroir, une recette de bortsch, un carnet d’adresses assez mince pour être glissé dans une poche-revolver avec beaucoup de noms rayés et d’autres oubliés, plusieurs mèches de cheveux différents enrubannées, réunies, entassées dans une boîte de pastilles en fer, des photographies, des cadenas identifiés comme ceux qu’on accroche aux bagages car petits, colorés, souvent il manque les clés, un coupe-papier au manche de cuir, le même cuir que celui du carnet d’adresses, des coquillages émiettés, du sable et des voix évidemment, des timbres dans une enveloppe Pour Dante, un album Walt Disney, dedans des images collées de Blanche-Neige, des en double non collées bien sûr, un fume-cigarette en Bakélite, un bracelet de jade, des dessins d’enfants, des poèmes d’enfants, des jardins secrets d’enfant datés au crayon, du papier à lettres, des enveloppes par avion, des faire-part de naissance, de mort, des cartons d’invitation R.S.V.P, des boucles d’oreille de jade, des microcassettes d’espion, des aiguilles à couture éparses et dans un étui, des bobines de fils emmêlés, ce genre de mini album souvenir spirale de cartes postales, un d’Ostende, un de Buxtehude, de Rimini, etc. de toujours le bord d’une mer, des Pfennig, des centimes français, des suisses, des listes de courses, des dirhams, une odeur de camomille par le sachet éventré de tisane, une femme pieds nus dans sa longue robe orientale orange un soir de Noël, une fenêtre enneigée, personne dans les rues, des dimanches clos qui commencent dès le samedi, des mouettes affamées, on leur lance du pain par la fenêtre sur la Spree, elles l’attrapent au vol, les piailleuses, des gronderies, des malentendus, de l’amour comme du silence en pagaille, un voilier sur le Wannsee, une peau d’âne, un samovar, un pot de Meerrettich, des talons qui claquent dans la rue Velasquez, des enfants, beaucoup, petits, grands, vieux, vivants, vivants !

 

Cette photographie n’a jamais existé, je t’en fiche, la preuve : dehors il fait nuit, il fait ressac régulier, l’odeur singulière de la dune friable et celle argentée des sprats de la Baltique.

 

 

 


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18 novembre 2014 2 18 /11 /novembre /2014 13:55

 

 

 

 

Un jour tu regardes leur nuque et ils se retournent, c’est ce que tu me dis comme une évidence, une expérience. C’est vrai, regarde, regarde, n’importe laquelle, regarde ! et elle se retourne. Tu baisses les yeux alors, peut-être pas. Peut-être as-tu choisi la nuque, comme ça, celle-là, dans ta promenade dominicale, sans but. Peut-être le porteur de nuque va-t-il se retourner, tu seras ravi ou déçu de rencontrer le doux, le délié, le gras d’un menton, un cou. J’aime votre nuque, votre nuque me rappelle une peinture, enfin, pardon, mon oncle, ma tante, vous savez, ma tante au chignon lâche, mon oncle aux cheveux roux. Non, ils ne savent pas, mais ils se sont retournés tant tu as regardé. Tu leur es rentré dedans lorsqu’ils se sont arrêtés devant l’affiche du menu de La maison des Tanneurs, tu as dit, pardon, alléguant les pavés déchaussés de la rue et ton intérêt pour le menu, ils ont souri ; ce dimanche, il fait si insouciant. Tu t’en es bien sorti. Les nuques étaient banales. Tu te rappelles un après-midi à La BNU, place de le République. Tu es penché sur un ouvrage. Dans ton dos, sur ta nuque, une voix audible que pour toi : c’est quoi, la géomorphologie ? Tu es en hypokhâgne à Fustel de Coulanges. Tu vas prendre un café avec la voix. C’est un début. Très vite, plus tard, elle caresse encore tes boucles, puis ton dos, tes fesses, tes jambes. Tu te souviens du regard, du souffle, des mains sur ta nuque, uniques. Mais le visage ? Rue du Bain-aux-Plantes, la façade est toujours du même rose, tu ouvres la porte, je vois tes cheveux noirs si proches du bleu, je te suis. Ta voix sur ma nuque, juste entêtante, ces saisons-là, ourlées soleil, brumeuses, ouatées, humides, frisquettes, étudiants, dans la ville et ailleurs de Strasbourg.

 

 

 


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26 octobre 2014 7 26 /10 /octobre /2014 22:26

 

 

 

 

Il faisait soleil, c’était bien. J’étais au milieu des nombreux touristes, mon cœur cognait ainsi moins fort. Je les ai suivis un moment au bord de l’eau, le long des vitrines de pains d’épices, puis les ai quittés.  Parfois il y avait indiqué cul de sac, j’arrivais à un grillage, quelques voitures garées. Les haras sont devenus un complexe hôtelier chic, visiblement, un gros grand gars en costume sombre accueille les clients, un autre le rejoint, sort les valises du coffre des voitures. Je me rappelle Baal mis en scène par André Engel dans ces haras. J’entends, je sens encore les chevaux, comme avant, une oppression de trop d’odeur, étranglée. La pelouse devant est verte, rase, entretenue. À peine plus loin, l’hôpital, la faculté de chirurgie dentaire, mon amoureux habite rue du Bain-aux-Plantes, il franchit le quai Finkwiller, il va en cours. Sa mère nous envoie de Tunisie des gâteaux très gras, très sucrés, c’est bon.

Je devançais tous les noms de rue, tout me rappelait, la boulangerie aux croissants qui feraient mon repas de la journée, la place du Foin, la rue des Orphelins, la rue Ecarlate, la manufacture du Tabac. Je prenais en photo le balcon par lequel s’échappait Zoë, la chatte maligne qui attendait le soir sur le terrain vague mon appel, s’y figeait, attendait mes bras qui la ramenaient à la maison.

Comme je vous voyais, mes fantômes chéris, comme vous étiez vivants ! Comme on vous avait repeints, transformés, laissés au temps, ou débarrassés !

Je me croyais hors le laboratoire chéri du théâtre – à cette époque, je répétais une chose étrange, pointue d’après l’auteur Walser. Je retrouvais toutes les rues, les instants, j’étais peintre, écrivain, je chantournais les paysages à ma façon. J’étais actrice. Parfois je n’osais, j’étais contemplative et m’endormais. Je rêvais, c’était toujours joyeux, le réveil juste pesant. Mon frère n’en faisait qu’à sa tête, moi pareil. Nous avons flotté, nous étions ce que nous rêvions. Je répétais mon texte.

Il me fallait l’eau, je ne demandais pas l’Atlantique, simplement un cours d’eau, je longeais le bras de l’Ill à l’ombre. À l’ombre, il n’y avait âme, jusqu’à la prison d’antan; il y avait des canards effrontés, civilisés, blasés et pleins de couleurs.

Ce dimanche ou un autre, je retrouvais des traces, des odeurs, impalpables. Il faisait soleil et rose et ombre sur la campagne alsacienne, les écorces des arbres s’effilochaient, du tendre apparaissait prêt au gel. Puis les immeubles urbains obscurcissaient le ciel bleu, puis je m’enfonçais avec mon ami dans les fauteuils du cinéma. Le Paradis d’Alain Cavalier. Puis nous étions heureux après, et plus longtemps qu’après.  Je crois qu’Alain Cavalier dit à la fin du film, ça va bien. Oui. C’est ça.

 

 

 


 

 

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20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 15:07

 

 

 

 

C’est simple, vois-tu, et puis cacheter l’enveloppe et l’oublier. Tu as la mémoire de la saison, des gestes, du déroulement des faits. Tu ne sais pas encore que tu as la mémoire cabocharde, tu écris minute après minute ou quasi. Rien ne t’a échappé lorsque tu as écrit de ta colère, de ta tristesse, de ton découragement quelques jours et nuits après le chaos en l’année… – tu ne te rappelles pas.

Tu écris longuement, peu importe comment, tu ne reliras pas, tu mettras le tout dans l’enveloppe kraft que tu oublieras. Que tu ne jetteras pas. On parle des minutes d’un procès, c’est ça, la grandiloquence en moins, cette précision-là, un procès, vois-tu. Tu écris en apnée, tu étais bien capable de nager sous l’eau les 50m de la piscine, c’est pareil, tu brutalises pareil les jambes des baigneurs qui entravent ton couloir, tu ne leur expliques rien, tu ne leur parles pas, tu traces. Puis tu fermes l’enveloppe, tu ne sais plus où, tu l’oublies. Tu as écrit, tu n’as plus que des larmes chlorées. Tu prends le morceau de sucre que ta mère glissait dans ta poche quand tu allais à la piscine, tu le croques, tu n’as pas le temps de le laisser fondre dans ta bouche, le rabat kraft crisse (pas facile à dire, ça).

 

Tu ne sais plus, tu te rappelles pourtant l’épaisseur de la liasse, ta grande fatigue. Des nuits après, enfin, tu te souviens de ta main dans celle de ton père, vous repartez ensemble du terrain de jeux près de la Müllerstraße, c’est en septembre, un septembre doux et calme, vert et roux, plein de sable dans les chaussures.

 

 

 


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