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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 12:33

 

 

 

Je t’offrirai joyeusement un bracelet avec ton nom gravé dessus, une timbale argent dans laquelle tu ne boiras jamais et son rond de serviette qui s’oxyderont, des gants doux doux pour tes menottes, tes petons, un tour de lit en plumetis, un caraco crocheté coton, un mobile de Calder, la voix de Gérard Philipe, de l’ambre, un peu de Gingibaume aussi, une peluche pour tes rêves, une autre pour la poussière, une troisième pour le sourire crispé de tes parents, un livre de Marguerite Duras – mais là, je me tâte, lequel pour commencer ?–, Gros câlin(c’est sûr, c’est le préféré de ma fille et d’Anne-Olivia), pas une trompette, ton père en a déjà une, des crayons de couleur capiteuse pour faire comme ta mère, un xylophone peut-être, une robe pour te distinguer, le dernier CD de Bertrand Belin – impossible d’y échapper –, une montgolfière quand l’inquiétude de tes parents te gonflera parce que tu ne marcheras qu’à 17 mois et ne parleras que lorsque ça te chantera, une calculatrice ? non, un rire à secouer Tchekhov, un autre à faire ronronner la minette, une tourniquette à faire la vinaigrette (Vian), une maison d’édition rien que pour mes écrits et un peu pour ceux de ta mère, mais rien qu’un peu, hein, des couches-culottes gratuites (private joke), des cours de natation, des allers-retours Paris Tanger (faudra voir ma disponibilité et le froncement de sourcils de tes mère-père), mon émerveillement, ma patience itou, un transat où tu t’endormiras quand je lirai ou écrirai, où tu n’en penseras pas moins, que je rallierai, apaisée par tes odeurs sucrées, orange, …

 

 


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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 14:36

 

 

Le bord cranté de l’une daterait celle-ci. Vous cherchez et trouvez l’autre, un autre rectangle plus grand aux bords massicotés. Toutes deux ont supporté le temps, trempées dans le révélateur ad hoc. Vous dites cela, vous l’écrivez, vous vous méfiez de votre sourire face aux clichés, il pourrait glisser vers la nostalgie, vos commissures n’acceptent que la mélancolie. Votre mémoire est visuelle – vous ne vous défendez pas de son côté sélectif : il vous arrive de glisser sur un fantôme trucidé, même pas peur de lui taper sur l’épaule, ça va ? et de le renvoyer aux oubliettes.

Vous avez ouvert un carton carré plat ayant sans doute contenu une lingerie, par exemple, une combinaison du temps des combinaisons, qu’on portait sous une robe, une jupe, un chemisier, un twinset, rendant si délicatement minutieux à peine audible l’effeuillage du soir car un tel étui rose buvard imprimé doré en bas à droite Pariser Chic, Uhlandstrasse 26, Berlin n’a pu renfermer des dessous de rayonne provocatrice d’électricité statique et bruyante. Vous avez bien connu votre mère pour savoir qu’elle préférait la pièce unique de qualité aux trente-six mille falbalas du magasin Woolworth de la Müllerstrasse, vous voyez encore votre grand-père hocher la tête, nous ne sommes pas assez riches pour nous offrir du bon marché (ces derniers mots sont traduits librement par vous, l’homme ayant pu fuir le pogrom de Minsk gardait cet entêtement d’un français parlé approximatif et le refus de l’allemand.) Il n’est pas impossible que cette lingerie ait été offerte à votre mère par votre père, celui-ci aimant envelopper sa femme et sa fille rarement mais fermement de présents luxueux. Vous avez encore un flacon de parfum « Vol de nuit », en forme de tulipe, choisi par lui pour vos dix-huit ans, le bouchon à l’émeri caramélisé par l’essence ne s’enlève plus, vous n’en avez pas abusé, la note orientale était trop présente, vous avez gardé ce cadeau dans sa boîte, vous pouvez vous souvenir de la moue dubitative de votre père ce jour-là, de sa surprise quand vous l’embrassez – il n’y a guère d’effusions sauf avec votre mère, votre frère ou votre grand-père. Votre frère recevait rarement mais fermement un manuel de pêche, des cuissardes pour la pêche, des mouches sèches pour la pêche à la truite, la proposition d’accompagner votre père pour quelques jours le long des torrents en Bavière.

La photo aux bords crantés est sous un télégramme de faire-part, plusieurs lettres d’Algérie, que vous lirez peut-être un jour, plus tard lorsque vous chercherez à comprendre, mais quoi, hein, quoi ?, destinées à celle qui deviendra votre mère. Il y a aussi un programme de l’opéra de Salzburg, beaucoup d’autres photographies vieilles, pas vieilles, crantées, massicotées, deux étoiles en médaille mâchouillées, etc.

Vous savez qu’elle est là. Depuis que vous avez trié grossièrement les choses de vos parents. Vous saviez qu’elle vous rappellerait celle-là prise des années après. Vous voyez un bout de môme, votre fille, vous, caressant la joue de la mère l’embrassant. Vous juxtaposez les deux photographies, vous les mettez sous verre devant votre nez dans votre antre même si votre mémoire n’a que faire des clichés. Vous perpétuez les gestes, c’est au-delà de vous.

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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 13:54

 

 

 

Adviendrait le frimas. Février serait le mois le plus froid.

Pas  comme se le rappelait ma mère haletant dans la neige.

Avec le grand chien Ajax au bidon de lait accroché à son cou.

Le liquide renversé sur le tapis nature, le poil de la bête jappant.

À la joue de ma mère à genoux dans la neige.

Ajax sous le manteau, son museau frottant le mohair.

Le sourire de la femme, ses yeux mi-clos léchés.

Ses cheveux blond cendré lisses voletés par le chien.

Pas comme les miens.

Sur les bords du Neckar gelé, pas que lui, eux aussi.

Est-ce ainsi que les chiens aiment puis repartent

en février d’une année, le lait aux babines

trop retroussées pour l’avènement ?

Piquée de jacinthes écloses, la commode se gonflait de layette

D’un hochet grelin grelin

D’une photo de chien.

Un chien loup, disait-on alors, un berger allemand.

Pas comme l’étoile, mais quand même, aurais-tu pu dire

au garde-chasse qui flatta la bête

avant de l’emmener, roulent les larmes,

au pied de la tour de Hölderlin

chez un boucher comme dans la nouvelle de Zweig,

pas comme en littérature mais presque.

Ça ne rassure pas et c’est joli.

Adieu lait rapporté aussitôt renversé sur les coteaux de Tübingen.

Elle me parla de toi, commis épicier aboyeur,

Dans une de ses histoires qui bordaient mes nuits.

Elle me montra du doigt, c’est pas joli,

l’homme et la bête qui dormaient près du Imbiss Bratwurst.

Ne l’oublie jamais, disait-elle.

J’enfouissais mon museau sous son manteau et n’oublie pas.

Bon sang, mais où est-elle, la photo de toi au ventre rond et d’Ajax dans la neige

à quelques pas de ma naissance ?

Entends-tu, y es-tu ?

Bon anniversaire, Jeanne-Gabrielle, j’aimerais t’embrasser et le dire sous ton pull.

Encore.

 

 

 

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12 juillet 2011 2 12 /07 /juillet /2011 14:40

 

 

 

 

 

La maison n’est pas à vendre

 

 

 

 

 

Ne dit-on pas que la pluie cette année encore n’y pourra rien ?

 

Les nappes phréatiques glouglouteront à peine, le rare foin nouveau pourrira, les cheveux de Sophie ne boucleront pas plus, les containers plastoc de la commune mortelle se répandront sur le chiendent.

 

Au pied des Cévennes, entre le lit et la cuisine, un filet qui jure sur l’ocre passée des tomettes, la femme de Barbe-Bleue a beau frotter, ce rouge sang réapparaît. Soupirer et faire avec cette nouvelle veinule, peut-être étêter le micocoulier qui obstrue la vue sur les mines obsolètes.

 

En tout cas, dire aux gamins que maison de feu grand-mère vous verrez encore

 

chercher le pain à Cendras, à pied, une, deux, « en casquette à bouton doré… », ça use, ça use !

 

voir les guêpes se noyer dans le cul sucré de la bouteille, voir si un beau matin l’élytre éclot

 

s’ennuyer à fendre la pierre du maigre torrent

 

voir les conserves de champignons et de châtaignes pleines de poussière à côté du cubi de rosé de l’année dernière

 

hurler, mais de loin, contre les sangliers qui ont trouvé la faille de la barrière

 

tomber sur une croix de camisard dans le dernier tiroir du meuble à outils dans la soupente alors que je cherchais un tournevis pour décapsuler le pot de Bondex

 

retrouver  les enfants au torrent et les aider à rapporter les cailloux :

- tu vas voir, Manou, on va faire une chouette cabane avec les pierres et les bambous, tu voudras bien qu’on y dorme ?

- et les sangliers ?

- ah, oui… tu viendras dormir avec nous

 

ne savoir que faire du citronnier déplumé sous la véranda

 

au soir transformer la sueur en averse qui ne parviendra pas à renflouer la peau de chagrin ni celle de l’abricotier, ouvrir la fenêtre de la chambre des enfants endormis maintenant que la lumière électrique est éteinte et qu’une étoile de plus troue les Cévennes. 

 

 

 

 

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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 16:42

 

 

 

 

 

Les passeurs de mots en corps

 

 

La jeune fille disait je vous garde respect et glissait en chaussettes infligées par quelque convention crétine sur le lino immaculé. Il n’y avait de miroir, aussi tremblait-elle et commentait-elle en esquive danseuse la phrase de Musset par peur du vide ou du détroussage de son jeune âge. C’est que, voyez-vous, ce printemps-là a plus d’une pudeur et la pâleur frémissante du bourgeon.

Je regardais la jeune fille s’approcher de la falaise et flanquer de rambardes son trésor le plus cher qu’elle offrirait l’angoisse au ventre plus tard bien plus tard à l’orée de l’automne à celui à celle à ceux qui un jour pour toujours imprévus hanteraient du meilleur comme du pire son Geste. Cela ressemblait à la rassurance, au bolduc certes affriolant néanmoins frisotté glacé d’un paquet. Cela était charmant, du piétinement révélant le trouble imprécis et les mains moites du trac à la perte de la phrase du poète. Nous avions quitté Etretat pour un champ plat sans luzerne.

Je me rappelais l’actrice en fourreau cramoisi dont le texte sortait de ses yeux, forcément elle pleurait, figurez-vous une large bouche à répandre les mots dans l’ordre, des poches lacrymales qui rougissent du mâchage, du travail hors temps plein champ sur le monde et délivrent les perles de sueur au bord des cils comme de toi à moi lorsque nous entendons notre intimité. Hôtel moderne d’après Kafka, Strasbourg 1979, avec Christiane Cohendy.

Je lui demandais d’arrêter de lustrer le lino, de remettre ses chaussures : toi, que penses-tu de Camille ? ne nous explique pas, si la plus petite intention tu as, nous la verrons, assieds-toi au bord de la fontaine, tu ne sais pas quand Perdican te rejoindra, tu ne sais pas encore que Rosette en mourra, à cet instant les mots appris tu les diras par cœur, tu écouteras ton cousin te répondre, peut-être seras-tu surprise, en colère, … regarde bien les mots, ils te feront bouger ou non, tu n’en penseras pas moins par toi-même, ce sont eux les pousse-à-l’acte,  parlez, écoutez-vous…   On ne badine pas avec l’amour, Musset, classe de première option théâtre, Paris avril 2011.

En revenant à la rue, mon téléphone annonçait un nouveau séisme au Japon, un bunker en Afrique, un message bref de Hala à Damas. Paris, avril 2011.

En coulisses, j’entendais le gloussement des anges dans la salle ; je collais in extremis mon chewing- gum déglutisseur de salive sous la table, ce n’est que du théâtre, et entrais sur scène, superbe  chiffe moite, imbue de mots n’en pensant pas moins sachant chasseuse empirique donner le change, la certaine conviction de la messagère, et advienne, etc. Strasbourg, Paris, Berlin, Bogota, Villeneuve d’Ascq, Bobigny, Varsovie, Alger, Montreuil, Heidelberg, Avignon, Sarajevo, Wuppertal, Bucarest, Genève, Savigny-sur-Orge, Bitola, Florence, … Depuis 1982. 

Je gratouille la terre, j’enfouis de l’Or Brun, je ne parle pas aux plantes, elles ont, comme moi, à se débrouiller du printemps précoce, manquerait plus que nous nous étourdissions de mots sans gestes. Parfois nous soupirons et nous caressons. Pour la rassurance. Et plus, sans explication, de toi à moi. Vincennes, 11 avril 2011.

 

 

 

 

 

 

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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 19:08

 

 

 

Il ne dit pas,

ou bonne année, bon anniversaire.

A la bonne heure, il ne dit pas.

Il a creusé un terrier,

-il a toujours son casque de cosmonaute-

un peu de terre dessus,

au père, à la mère, au grand-père…

Prosit !

Il ne dit pas.

Il a des cheveux crabouillés par le service militaire

et depuis le front encore plus haut, le crâne basané,

il a des certitudes estompées.

Baleine, dit-il à sa nièce en rajustant, grave, le fil au cerf-volant.

Il serre la fillette et lui claque de bons baisers.

Rien n’est pas assez.

Il faut voir ses lèvres charnues de famille,

ses cernes bleus.

Il ne dit pas,

mais les grands yeux, oui,

glauques huîtres,

comme la mère.

Il ressemble à la mère,

le péremptoire du père.

Il tempête au fond tout au fond,

rien ne se perçoit sous le casque.

 

Elle piquait sa robe cachemire

d’une fleur de satin jaune paille,

elle montrait ses bras

et les veines de ses mains;

elle pinçait à ses chaussures

les cabochons citrine,

plaquait ses courtes mèches blondes

et bombait le front.

Il attendait au salon,

elle lui proposait

de glisser les cigarettes menthol

dans l’écrin ;

il comptait jusqu’à cinq

et claquait l’étui.

Il attendait le baiser

de celle qui partait en nuit

enveloppée d’une étole topaze.

Le baiser arrivait à son cou,

chatouillait son nez de sent-bon de narcisse.

La femme souriait et partait,

la porte se fermait douce,

il appelait la station spatiale

dans son casque.

 

Il ne dit pas.

Il ne dit pas

il ne dit pas

Il appelle et dit bon anniversaire

Il s’est souvenu

Un béquet sur le téléphone

Il appelle en milieu de journée

Il parle vite hors orbite

Je suis fatigué comme tout le monde

Surtout ne t’inquiète pas

Surtout bon anniversaire

Et ma nièce ?

Je tourne pas rond je suis fatigué

je prends la voiture parfois et vais à Kehl…

Il disait j’ai mal à la Kopf*

quand il était cosmonaute à Berlin

et qu’il glissait les cigarettes

et que son baiser dans le cou

Il ne dit pas

quand on l’envoie en urne,  toute cramée toute dorée

du Pont du Diable dans l’océan

Na ja…  Entweder so oder so**

 

Il tricotait des jambes

sur les plages de l’Adriatique

jusqu’à ce que les parachutes publicitaires

lui tombent dans les mains

tels  les cadeaux Bonux en plastoc.

Il disait alors son nom,

des dames le ramenaient à elle

allongée sur son transat

qui lisait Buddenbrooks

à l’ombre safranée du parasol,

et surprise elle était du retour du petit

qu’elle n’avait vu partir,

qui collait ses jambes aux siennes

qui lui tournait les pages.

Ils repartaient vers le lac de Constance.

Elle tamponnait les tempes du gamin au matin dans le train

d’un linge d’eau de camomille.

Jesus, le serveur de l’hôtel, présentait

une omelette norvégienne boursoufflée de flammes

le soir avant qu’elle s’en aille souriante,

ferme douce la porte

ramant sans lui trop petit

sur les eaux de raouts.

 

S’il pouvait il dirait quand il serait grand.

Ou peindrait.

Il prend des semaines de repos

à cause de lui-même

grâce à elle qu’il a quittée

sur le Pont

c’est un peu long

des caillasses, des algues ambrées, de la buée à enjamber

il a mal à la Kopf

il zieute la Lorelei de la rambarde des touristes

il déchausse son casque

et dit, ah ! comme eux

il appelle, bon anniversaire,

et ma nièce ?

bons baisers, je suis en vacances

il dit ça, s’enroule du plaid de La Montagne magique

c’est toujours un peu difficile de lorgner une étoile

elle a toujours fermé trop douce la porte

Un sillage de miel et le glauque pailleté de ses yeux.

 

( à Jan… )

 

 

 

 

* der Kopf (all.): la tête

** Soit... D'une manière ou d'une autre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 02:58

 

 

 

            Tu as les ongles en deuil, se forçait à gronder grand-tante Zulema, il me fallait toujours lui soumettre des mains blanches même pour aller à la tombée de la nuit au spectacle de son et lumière du Lude.

Je ne me rappelle pas l’église de Loches. Je me dépiaute chaque fois que je pénètre la maison des ouailles, l’église romane a ma préférence, le soleil en pans droits, souvent on a rapetassé sa pierre, je peux m’y adosser et enclaircir ma peau jusqu’aux os, parfois j’y pleure pour toutes les meilleures raisons du monde, anh, anh, j’ai le hoquet, bilboquet, p’tit Jésus, je l’ai plus !

Zulema nous emmenait sur les bords de l’Indre le dimanche matin avec escale au café-épicerie plutôt que sur le parvis et battait la breloque à propos du bénitier que son grand-père avait rapporté des mers, quel zouave, ma grand-tante!  Elle buvait deux doigts de vin de prune au comptoir et nous chargeait de cinq pains bâtards très cuits; en cortège à la porte, Micheline au bras du grand cousin, le grand-oncle Gustave, ma pogne dans la sienne calleuse, mon cœur piqué par les moustaches du grand cousin, les autres, je ne sais plus ou ils n’y étaient pas ou si vagues, mais bruyants. Les cloches sonnaient l’heure des gâteaux à la sortie de la messe pendant que nous étalions les nappes au bord de l’eau et que s’ouvraient les terrines de lapin, croulaient de guêpes  les fromages de chèvre et s’âcraient les palais de raisins trop jeunes. Qui me retenait par la taille quand de la barque j’essayais de cueillir un nénuphar ? La tige se dérobait et j’échouais, mais de Dieu, je n’ai pas rêvé, le nénuphar mourut bel et bien dans mon verre à dents. Il ne faut pas décapiter les fleurs, ça t’apprendra ! Des voix me parlaient, je voyais, allongée sur le lit, le rameau de buis sec du crucifix s’agiter et m’ordonner ainsi de ne plus jamais jamais quitter mon chapeau par grand soleil, comme ça tu pisseras moins le sang par le nez, tu gâcheras plus la nappe; c’était terrible comme Jésus  pouvait être grossier et injuste. Je me demandais ce qu’il faisait là, plein de poussière, accroché au mur de ma chambre puisque nous n’allions pas à l’église. Zulema plaçait la grosse clé froide du portail sous ma nuque, me préparait de la citronnade glacée très sucrée, je faisais la molle très malade, sa main filandreuse caressait ma joue, la maison était silencieuse, les mouches collées aux rubans piégeurs. En fin d’après-midi, c’était  la pagaille, tous revenaient des bords de l’Indre, les femmes faisaient la vaisselle, les hommes jouaient aux boules dans la cour, mais les voix de la croix comme mes saignements s’étaient tus. J’aime bien vous retenir par mes histoires, vous ne pensez plus à laver vos mains.

Qu’est devenue Zulema ? Je ne sais pas, on perd parfois le fil de la famille pour une broutille, à la vie à la mort ou un déménagement lointain.  Je ne suis retournée à Loches que pour l’enterrement de Gustave, j’ai caressé de ma main toute propre exprès la joue mouillée de Zulema pendant que celle-ci  glissait en douce le crucifix dans le cercueil et puis, la nuit, je lui ai donné une pièce qu’elle a mis dans le bastringue du café-épicerie, T’es toute nue sous ton pull y a la rue qu’est maboul  jolie môme.  

 

 

 

 

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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 17:13

 

 

 

                La carotte avait troué le lac gelé. A cette heure de promenade avec le chien, la montagne et le ciel faisaient un, blanc de gris, et quelques skieurs flattaient le poil de l’animal. J’imaginais un phoque vu au large du Conquet faire le bouchon et m’arroser les pieds que j’avais, précautionneuse, barricadés de diverses couches imperméables, ou un marsouin.  A cette heure j’étais ailleurs qu’en bas du Val Claret, la fin du jour électrisait les passementeries des blousons et des bonnets sur le lac, ainsi me parvenaient les verts, les oranges, les bleus, j’entrais dans le port de Tanger ou celui de Brest, les lumières domestiques radaient l’horizon. Mille racines écarquillaient mes mirettes, je n’avais froid que de vous ailleurs, tel je vous imaginais me contant encore, soufflant dans la montée du parc de Belleville, votre goût pour les pentes neigeuses. Vous aviez cru alors mes joggings quotidiens, et rassuré aviez-vous été lorsque mon éclat de rire avait ponctué mon téméraire mensonge ! Nous regardions Paris. De ce point précis, tout était possible jusqu’aux aveux. Vous veniez de Maures -cela me passionnait-, je venais un peu de l’Est -cela m’obligeait comme à pas de coutume à flécher l’itinéraire approximatif des cosaques-, il faisait froid, et nous laissions mariner le sachet de thé le temps de notre causette.

 

Le trou étroit dans le lac était bleu de gris et grouillait de coelacanthes glauques dont je ne voyais ni la tête ni la queue ; bientôt il cicatriserait, cautérisé par le feu du vent. Les monstres retourneraient aux oubliettes, aplatis comme des algues nippones par la dameuse, et je repartirais gros-jean comme devant à tâtons de mes racines flottantes, le bouvier bernois me rapatriant sur la berge.

 

Parfois il suffit d’un mot, d’une couleur, d’une odeur pour déclencher une avalanche impromptue d’écrit, n’est-ce pas ? C’étaient donc les passementeries, nom pompeux pour des décorations de vêtements high tech, j’en conviens, qui me transperçaient de la question de mes origines à 2000m et des poussières d’altitude. Je déteste le froid et autant la canicule : serais-je une tempérée, voire une tiède ? Ciel ! Pourtant on a pu me voir plonger dans l’Atlantique par tempête et en ressortir violette ou m’agiter dans une boîte de nuit et en sortir trempée de sueur, bon…  Parfois ce sont les autres qui vous enveloppent de racines rassurantes même si critiques : dix huit ans passés en Allemagne et pas sous silence furent dithyrambes ou moqueuses réflexions (« Tiens, la Boche a une curieuse façon de dire Corneille ! »). Parfois un village me taraude parce que j’ai vu son nom sur le passeport de mon grand-père et qu’il est à des milliers de verstes du trou du lac. Et ? Je marchais dans la neige, le chien traçant fréquemment un cercle autour de moi comme pour rameuter un troupeau, cela me rassurait, je n’étais pas seule au milieu des fantômes, je l’invitais à boire un vin chaud au Crabe-Marteau, rue Pouchkine à Osaka.

 

 

 

*********

 

 

 

Le rêve de d’Alembert,  Diderot

 

 

BORDEU

Je gage, mademoiselle, que vous avez cru qu’ayant été à l’âge de douze ans une femme la moitié plus petite, à l’âge de quatre ans encore une femme la moitié plus petite, fœtus une petite femme, dans les testicules de votre mère une femme très-petite, vous avez pensé que vous aviez toujours été une femme sous la forme que vous avez, en sorte que les seuls accroissements successifs que vous avez pris ont fait toute la différence de vous à votre origine, et de vous telle que vous voilà.

 

 

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE

J’en conviens.

 

BORDEU

Rien cependant n’est plus faux que cette idée. D’abord vous n’étiez rien. Vous fûtes, en commençant, un point imperceptible, formé de molécules plus petites, éparses dans le sang, la lymphe de votre père ou de votre mère ; ce point devint un fil délié, puis un faisceau de fils. Jusque-là, pas le moindre vestige de cette forme agréable que vous avez : vos yeux, ces beaux yeux, ne ressemblaient non plus à des yeux que l’extrémité d’une griffe d’anémone ne ressemble à une anémone. Chacun des brins du faisceau de fils se transforma, par la seule nutrition et par sa conformation, en un organe particulier : abstraction faite des organes dans lesquels les brins du faisceau se métamorphosent, et auxquels ils donnent naissance. Le faisceau est un système purement sensible ; s’il persistait sous cette forme, il serait susceptible de toutes les impressions relatives à la sensibilité pure, comme le froid, le chaud, le doux, le rude. Ces impressions successives, variées entre elles, et variées chacune dans leur intensité, y produiraient peut-être la mémoire, la conscience du soi, une raison très-bornée. Mais cette sensibilité pure et simple, ce toucher, se diversifie par les organes émanés de chacun des brins ; un brin formant une oreille, donne naissance à une espèce de toucher que nous appelons bruit ou son ; un autre formant le palais, donne naissance à une seconde espèce de toucher que nous appelons saveur ; un troisième formant le nez et le tapissant, donne naissance à une troisième espèce de toucher que nous appelons odeur ; un quatrième formant un œil, donne naissance à une quatrième espèce de toucher que nous appelons couleur.

 

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE

Mais, si je vous ai bien compris, ceux qui nient la possibilité d’un sixième sens, un véritable hermaphrodite, sont des étourdis. Qui est-ce qui leur a dit que nature ne pourrait former un faisceau avec un brin singulier qui donnerait naissance à un organe qui nous est inconnu ?

 

BORDEU

Ou avec les deux brins qui caractérisent les deux sexes ? Vous avez raison ; il y a plaisir à causer avec vous : vous ne saisissez pas seulement ce qu’on vous dit, vous en tirez encore des conséquences d’une justesse qui m’étonne.

 

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE

Docteur, vous m’encouragez.

 

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Published by emmanuelle grangé - dans histoire de famille
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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 02:42

Et dire que je ne l’ai toujours pas reconnu !

Il me happe dans un couloir du théâtre, et comme on me présente je vais prononcer à l’échange aimable mon petit-nom , et comme me voici ensouverainisée par lui, d’un coup revenue à mes répétitions genevoises d’une Cerisaie mémorable ci-sise en mes muscles tant les talons pointus ont remonté jusqu’à ce jour ma colonne vertébrale tant je m’en allais confiante et sans complexe de mon écoute et de ma pensée vers l’acte. Il m’appelle Emmanuelle, et je suis incapable de me souvenir de lui.

J’avais dit oui au metteur en scène qui me proposait le rôle de Douniacha qui dès la première répétition me flanquait sur des talons aiguille, qui me faisait retrouver la Lioubov , Christiane Cohendy,  de mon concours d’entrée à l’école du TNS, qui m’élevait enfin de la jeune fille de bonne famille à la servante enrêvée d’une décadence aristocratique. Je me rappelle toutes mes bonnes résolutions, mes livres, mes leçons serrées flanquées à l’arrière plan comme une digestion qui demande maux de tête, chairs à vif et oubli, oubli de ce que je croyais être mon emploi d’usurpatrice -je jure qu’à cette époque je me voyais photographe du Moyen-Orient, que je ratais la date du concours d’entrée à l’école de journalisme-.

Je fis un voyage, je m’y vis, je m’y employai. J’eus la découverte de chanter, de tirer à l’arc, de dormir à certains cours de dramaturgie, d’écouter ou non car s’agitait toujours le jardin secret hors école convenue, avec mes doutes.

Et dire que je prétends avoir une mémoire d’éléphant, je ne l’ai pas reconnu !

Ainsi je vécus aussi quelques quatre jours de vacances avec Sarah et Christiane à Venise, nous y fîmes de mille réclamations une chambre à nous trois, et, des pigeons,  Emiliano m’entrouvrit une soupente la dernière nuit. Ainsi mes compagnes me grimèrent-elles sans souci de mes doigts frottant et déclamant mes yeux.

Et je n’entends guère mieux son nom épelé aux étapes de notre travail…

Comme tout me revient et ne m’a jamais quitté sauf ton nom, mon ami d’alors qui me vit un beau soir d’été juste entrer en scène alors que s’éteignait le jeu d’orgue pour cause d’orage en cette première représentation d'Avignon et que si frêles et périssables nous reprenions plusieurs minutes après le déclin extraordinaire de La Cerisaie.

Ainsi s’en vont les noms, et demeure la communion des actants.

Ainsi nous nous parlions, joyeux nouveaux combattants de théâtre en ce début décembre à Vidy, Lausanne. Michel Beuchat, je te salue, toi, à la lumière, que je n’ai pas reconnu, moi, jeune actrice… je te salue.

 

 

 

 

La Cerisaie

d'Anton Tchekhov

 

 

Traduction :

Laurence Calame

Création 1983

 

Mise en scène

Manfred Karge

 

Matthias Langhoff

Scénographie

Vincent Callara

Costumes

Vincent Callara

Lumières

Michel Beuchat

Son

Pierre Schlegel

Musique

Hansgeorg Koch

Interprétation

Pierre Banderet (Yacha)

 

François Berthet (Piotr Sergéievitch Trofimov)

 

Patrice Bornand (Sémion Pantéléievitch Epikhodov)

 

Laurence Calame (Ania)

 

Michel Cassagne (Firs)

 

Christiane Cohendy (Lioubov Andréievna Ranievskaïa)

 

José Espina (chef de gare)

 

Emmanuelle Grangé (Douniacha)

 

Bernard Heyman (voyageur)

 

Serge Nicoloff (Léonid Andréievitch Gaïev)

 

Olivier Perrier (Ermolaï Alexéievitch Lopakhine)

 

Jocelyne Quentin (Charlotta Ivanovna)

 

Laurence Rochaix (Varia)

 

Jean Schlegel (Boris Borisovitch Simionov-Pichtchik)

Musicien

Alexandre Favez (violon)

 

Christian Paulve (contrebasse)

 

Yanneck Sidlow (piano)

Figuration

Monica Budde, Eva Heymann, Sylvie Moris

 

 

Assistanat à la mise en scène

Monica Budde

Réalisation des costumes

Victor Sanchez

Collaboration à la scénographie

Léo Van't Schip

Collaboration aux costumes

Victor Sanchez

Collaboration technique

Jacques Favre, Olivier Lorétan

Régie générale

José Espina

 

 

 

 

 

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30 octobre 2009 5 30 /10 /octobre /2009 22:48

Faits divers : pas un chien à écraser

 

 

Une jeune femme est enceinte, un jeune homme attend l’enfant, un appartement plus large est trouvé. 


Aujourd’hui il fait 10°, enfilons les gants et les lunettes quand, chez Corti,  Whitman est à – 50% tout près du Luxembourg où perle le roux tant les saisons se suivent et se culbutent.

Torga *, mais d’où ? demande l’homme.  Je ne parle pas le portugais, mais ce zèbre-là, oui, formidable, alors la traduction, chapeau. Je me gorge d’un caquètement entendu de connaisseuse. L’homme-question disparaît. Boulevard Saint-Michel. La littérature rapproche, paraît-il.


D’autres faits mais passifs –là s’entend l’objection- : une autre jeune femme revêt le voile et son compagnon, la barbe. A un cousinage près. Cela se dit lors d’un repas, cela rend affable  le lapin enrobé de sauge, cela fait goutter la larme, mais le dîner est déjà froid.


Un homme est d’amour et tout enrobé de lassitude.


Un autre a oublié sa brosse à dent. Il le clame ; il aurait pu emprunter ni une ni deux celle du voisin.


Un jeune homme tout en plâtre dans une boutique spécialisée brandit une minuscule orchidée en fleur. Il en a plus de 400 chez lui et tout autant d’ampoules éclairantes.


Une jeune femme est enceinte et de silence vêtue. Elle porte un doigt à sa bouche et une longue robe douce en ses épaules. Elle dit « entre », et je crois. Sur la lèvre supérieure, un grain de gaieté, en ses cheveux bruns, une déferlante de poivres, de son nez si petit, des jours à caracoler, à essuyer. Elle, nue. Sans doute aucun, un exemple.

 

 

 

 

A ma belle-fille, Elsa.

 

 

 

 

 

 

 

*Miguel Torga, Contes et nouveaux contes de la montagne, chez Corti

 

 

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